Une seule règle: il n’y en a pas. Ou presque pas. Le terrain de jeu: la rue, les parkings ou toute autre surface improvisée assez grande pour que deux équipes de trois puissent s’affronter. Le matériel: un vieux vélo recyclé, un casque, un maillet bricolé avec un bâton de ski et un bout de tuyau. Voilà le polo bike, le dernier-né des sports de rue, la version prolo du très chic polo à cheval. Porté par la culture urbaine et le trend écolo, cette discipline a été lancée il y a quelques années sur la côte ouest américaine par les coursiers à vélo de Seattle, mis au chômage technique lors de l’explosion de la bulle internet.
SOUS L’AUTOROUTE
Propagé par ces messagers à vélo au travers de leurs championnats, ce sport se joue aujourd’hui dans toutes les grandes villes: New York, Londres, Paris, Munich… et Genève, véritable capitale suisse du polo bike, où l’on compte parmi les meilleurs joueurs d’Europe. Au bout du lac, on a commencé à jouer en 2007. Des mordus – ils sont une vingtaine – se retrouvent deux ou trois soirs par semaine pour s’entraîner sur le parking à scooters du centre commercial de la Praille, placé sous un pont d’autoroute. Le bitume est parsemé de trous, l’endroit est sale, recouvert de graffitis, et ça remonte devant l’un des deux goals, mais c’est abrité de la pluie et l’éclairage est assuré par les lampadaires. Les joueurs n’ont pas vraiment l’autorisation d’être ici. Ils ont d’ailleurs déjà quelques anecdotes, comme ce jour où ils ont eu la surprise de voir leur partie interrompue par des policiers en tenue antiémeute… «Ils nous ont pris la balle. On n’y comprenait rien», rigolent-ils. C’est qu’il y avait un match de football de l’équipe de Suisse au stade. Les fans avaient besoin des places de parc.
Il est 20 heures en cette froide soirée de mai. Les membres du GVP (pour Genève Vélo Polo) ne seront cette fois pas dérangés dans leur entraînement. Les alentours de la Praille sont quasi déserts. Les polo bikers, eux, sont presque tous au rendezvous. Il y a Johan, longue chevelure et T-shirt sombre. «Un bon joueur doit avoir de l’équilibre, une bonne vision du jeu et ne pas avoir peur de se faire mal», relève cet architecte d’intérieur qui a attrapé le virus du vélo en bossant comme coursier pour financer ses études. Il précise: «Il faut surtout être bricoleur. Ce sport, c’est la philosophie du do it yourself.» Ici, tout est fabriqué maison, des buts aux maillets en passant évidemment par les vélos. Certains jouent avec un pignon fixe sur la roue arrière, un «fixie» dans le jargon, et ont enlevé les freins. Rien n’est réglementé.
«Il n’y a pas de fédé, pas de sponsors, donc pas d’ingérence»
Patrick
Il y a aussi Patrick, hirsute, le doyen de la bande du haut de ses 42 ans. L’opérateur vidéo pour le TJ retrouve dans le polo bike cette spontanéité qu’il a connue lors des débuts du snowboard et du VTT. «Rien n’est en place, on s’autogère. Il n’y a pas de fédération, pas de sponsor, donc aucune ingérence.» Il y a surtout Mario, barbe de vieux sage, béret à carreaux, la culture bike personnifiée. Ce Bernois de Berthoud a débarqué à Genève en 2003 pour suivre l’uni en géographie. «Mais, après le bachelor, j’ai tout arrêté pour prendre des responsabilités dans une société de coursiers», explique celui qui a également monté avec deux copains un atelier de construction de vélos. De l’artisanal. Un rêve.
FACE AUX TOROS
Surtout, Mario fait partie de la sobrement nommée L’équipe, les champions d’Europe en titre. Des déplacements aux quatre coins du continent, toujours en voiture. Des duels épiques face aux Toros de Munich. Comme prix, une invitation pour les Championnats du monde à Philadelphie, dans ces Etats-Unis où le polo bike est resté grunge, comme on dit, du nom de ce sous-genre du punk-rock, également né dans les rues de Seattle. «Là-bas, c’est un vrai sport de crève-lafaim, de prolos, explique-t-on. Ici, en Europe, toutes les classes sociales sont mélangées. En Angleterre, il y a davantage de designers que de coursiers.» A Genève, les joueurs se retrouvent autour d’une certaine éthique empreinte d’écologie. On recycle, on s’entraide, on se déplace à vélo. Certains participent, le dernier vendredi du mois, au Critical Mass, une parade pour promouvoir la mobilité douce dans cette Genève qui, selon eux, étouffe sous le trafic automobile.
«Autrement, on ne s’occupe pas de politique, précise Manuel. Mais bon, c’est clair qu’ici tu ne trouveras pas beaucoup de mecs qui votent UDC.»
Pour l’heure, les Genevois ont un autre projet, qui va prendre une bonne partie de leur temps: le club organise les prochains Championnats d’Europe, du 16 au 18 juillet, les deuxièmes de l’histoire. Les 48 meilleures équipes du continent seront du déplacement, soit 150 personnes à accueillir. Alors, on se débrouille. Chacun met la main à la pâte. L’organisation bénéficie d’une petite aide financière de la ville. On se méfie des sponsors.
Dernièrement, les membres du GVP ont été approchés pour figurer dans une publicité d’une grande marque suisse de boissons souhaitant se donner une image un peu plus underground, avec à la clé des spots TV, une campagne d’affichage et un slogan: «Quelques dingues, des bâtons de ski, une balle, et c’est parti!» Ils n’ont pas voulu faire cette pub. Des joueurs bernois, eux, ont accepté. Cette récupération inquiète Patrick: «Ceux qui mettent de l’argent vont un jour dicter les règles.» En attendant, sous le pont de la Praille, les polo bikers sont leurs seuls maîtres.