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ENFANCE, FAMILLE, PASSIONS
PHILIPPE LEUBA INTIME
Autrefois parlementaire cassant, arbitre de foot intraitable, le libéral vaudois a su s’imposer dans son rôle de conseiller d’Etat. Alors qu’il affronte encore les conséquences de la mort d’un détenu à Bochuz, il accepte d’ouvrir les portes de son univers.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 30.06.2010
La porte d’entrée donne directement sur le gravier de la place de l’Eglise. C’est l’une des plus vieilles maisons de Chexbres. On raconte que Coco Chanel s’y est arrêtée un jour. Et, par beau temps, on entend les rires des enfants qui résonnent depuis la piscine communale voisine. «C’est un lieu plein de charme», reconnaît Philippe Leuba. Impeccable sur lui, comme toujours, le conseiller d’Etat vaudois a pour une fois laissé tomber la cravate. Avenant, il propose d’entrée un petit verre de blanc de la région. Evident, pour ce gamin de Lavaux, qui a grandi à Puidoux et dont une partie de la famille travaille la vigne, à Chardonne.

La figure du père

Philippe Leuba invite le visiteur à s’asseoir dans le petit salon du rez-de-chaussée. Une pièce hors du temps, chaleureuse, remplie de livres. Des fauteuils anciens, en cuir patiné, et au mur un imposant plan de Paris du début du XXe siècle. Une fois n’est pas coutume, le politicien, qui affiche volontiers une image rigide et réservée côté professionnel, accepte de se raconter. Il y a d’abord cette enfance, simple, aux côtés d’une grande sœur et d’un petit frère. Une scolarité moyenne, selon son propre aveu, des automnes passés à vendanger, et des après-midi à taper le ballon sur les pelouses du coin, parce que, «à l’époque, les garçons, ça jouait au foot».

A la maison, ça parlait politique. Son père, Jean-François Leuba, a été l’un des politiciens les plus marquants de Suisse romande. Pourtant, cet homme important a su être un père présent, malgré de lourdes charges: au gouvernement vaudois pendant douze ans, puis au Conseil national à Berne, qu’il a présidé en 1996. «Il a toujours été là pour nous», se souvient Philippe Leuba. Un cadre protecteur qui sera brisé par un drame. Le jeune homme a 13 ans quand sa mère meurt soudainement. Aujourd’hui encore, pudique, il peine à en parler: «C’est une blessure qui ne se cicatrise jamais, un manque que l’on ne peut pas remplacer. Je me demande parfois quel homme j’aurais été si elle n’était pas morte.»

C’est donc à ses parents qu’il a pensé, le 1er juillet 2010, jour de son élection au Conseil d’Etat vaudois. Car, depuis, Philippe s’est fait un prénom. Pourtant, rien n’était gagné. Croyant peu en ses chances, il avait longtemps hésité avant de se porter candidat. Il se sait très marqué à droite, peut-être trop aux yeux des Vaudois. Il a l’image d’un politicien brillant, mais froid, sans concession, cassant parfois, pugnace toujours. Au parlement cantonal, le libéral se montrait tantôt chef de bande, tantôt franc-tireur. Il n’a pas vraiment le profil du magistrat d’ici.

Drame de Bochuz

Mais ce canton, Philippe Leuba l’aime profondément. Il n’a jamais quitté la région de Lavaux. «J’ai toujours travaillé à Lausanne», sourit-il. Pendant dix ans, il sera le secrétaire général des libéraux vaudois, avant de prendre la direction d’une gérance, puis de la Chambre immobilière vaudoise. En 2007, il entre au gouvernement, où il s’impose rapidement comme l’un des hommes forts. Le magistrat fait avancer l’épineux dossier des fusions de communes et accepter le délicat projet de prison pour mineurs à Palézieux. Une ascension sans écueil, jusqu’à l’affaire Skander Vogt, du nom de ce détenu mort à Bochuz, étouffé dans sa cellule. Depuis ce funeste 11 mars 2010, à la tête des prisons, le libéral affronte la plus violente tempête de sa carrière. Le drame de ce décès provoque une succession de polémiques. Les conversations téléphoniques indécentes entre policiers dévoilées sur l’internet font l’effet d’une bombe. Le canton de Vaud est montré du doigt jusqu’à Paris. Après des prises de position trop précipitées, le magistrat redresse la barre. Il va sur le terrain. Le 28 avril, il parvient à calmer des détenus révoltés lors d’une mutinerie à la prison du Bois-Mermet, à Lausanne. Le 8 juin, il rencontre dans le village de Montcherand l’ensemble du personnel des prisons.

«Devenir père de famille m’a assagi, c’est certain»
Philippe Leuba

Aujourd’hui, Philippe Leuba ne veut plus s’exprimer sur cette douloureuse affaire tant que l’enquête n’aura pas été bouclée. Il semble néanmoins touché. «La mort de quelqu’un est toujours un échec, l’échec de la politique pénitentiaire dont j’ai la charge.» «Ces semaines furent très difficiles», confirmera son épouse, Marie-Laurence, une juriste comme lui, une fille d’Yverdon rencontrée dans le cadre professionnel. Elle est son premier soutien. Et dit avoir souffert des attaques portées contre son mari: «Il donne parfois une image dure, mais, à la maison, c’est tout le contraire. Mais je suis habituée qu’on le critique, déjà quand il était arbitre…»

L’Homme en noir

Car, avant la politique, il y a eu une première vie médiatique, celle d’un homme en noir. Vingt-deux années d’arbitrage, dont sept ans au niveau international, une passion que Philippe Leuba défend comme une école de vie. «On y apprend la modestie, à accepter les reproches, justifiés ou non, et surtout à repartir après une erreur. Ça forge le caractère, à 18 ans, de se lever aux aurores le dimanche matin pour aller se faire engueuler.»

C’est le seul terrain où Philippe Leuba se laisse emporter: le football. Son visage s’ouvre. Ses yeux pétillent. «Quand on se retrouve à siffler Zidane ou Beckham, c’est juste incroyable.» Cet amoureux de la Grande-Bretagne sent encore les frissons en se souvenant des chants de 75 000 Gallois résonner dans le Millennium Stadium de Cardiff. Il sourit en racontant cette discussion enflammée avec un barman dans une improbable ville du Caucase russe où il était venu arbitrer un match de Coupe d’Europe. «Le foot, c’est un langage universel, un facteur de rapprochement.» Mais, en décembre 2005, il pose le sifflet, non sans regrets.

L’entretien touche à sa fin, deux enfants joyeux surgissent dans la pièce. Victoria, 6 ans, et Baptiste, 4 ans. Ils ne tiennent pas en place à l’idée d’être pris en photo avec leur papa. Victoria annonce fièrement que, plus grande, elle sera conseillère d’Etat. A leur contact, le politicien s’adoucit. «Devenir père de famille m’a assagi, c’est certain.» Il sourit.




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Tags: portrait, Philippe Leuba, conseiller d’Etat, Vaud, famille Aller en haut de page Haut de page

 

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