Vous voulez gagner plein d’argent sans trop vous casser? Ce n’est pas si compliqué. Ouvrez d’abord un bureau et proclamez- vous conseiller juridique. Ça ne coûte rien: le titre n’est pas protégé, n’importe qui peut s’en prévaloir sans même avoir mis le nez dans un manuel de droit.
Ensuite, laissez venir à vous les clandestins, les sans-papiers. Tous ces gens qui rêvent de régulariser leur situation en obtenant des permis de séjour grâce auxquels ils pourront enfin sortir de l’ombre et travailler en toute légalité. Promettez-leur le ciel, dites que vous avez vos entrées dans les services administratifs compétents, exigez d’eux le maximum pour remplir des formalités, puis dépêchez- vous de négliger leurs affaires. Allez faire la bombe dans les restos et les boîtes de nuit. Si un mécontent vient se plaindre, menacez-le un bon coup! Les sans-papiers, c’est craintif. Une expulsion est si vite arrivée…
Ce manège est celui qu’a tenu pendant des années M. Georges, 48 ans, Suisse d’origine chilienne, installé au centre de Lausanne. Boule à zéro et physique balèze à la Meister Proper, il a tout de même fini par se retrouver la semaine dernière devant le tribunal correctionnel. Qui l’a condamné à deux ans de prison, dont six mois fermes, avec un délai de mise à l’épreuve de quatre ans. Les charges retenues contre lui sont plus variées que ne l’était sa clientèle, essentiellement des Latino-Américains vivotant au noir avec de modestes salaires. M. Georges a été reconnu coupable d’usure, menaces, contrainte, faux dans les titres, entrave à l’action pénale et infraction à la loi sur le séjour des étrangers.
Parmi ses victimes, Nelly Valencia et son mari, tous deux Equatoriens, arrivés en Suisse il y a une dizaine d’années sans statut légal. Elle est femme de ménage et gagne 2000 à 2500 francs par mois. Le couple rêve de légaliser sa situation, d’obtenir enfin ces papiers qui lui permettront de ne plus craindre en permanence un renvoi au pays.
Nelly n’oubliera jamais le jour de sa première rencontre avec M. Georges dans son officine lausannoise. «C’est une amie équatorienne qui m’avait conseillé d’aller le trouver. Dans son bureau, il m’a très bien reçue, il était gentil, il m’a offert le café. Je lui ai expliqué notre situation. Il a dit que, dans notre cas, il assurait à cent pour cent pouvoir nous obtenir des permis de séjour. Du coup, pour moi, c’est devenu comme un dieu!»
«Nous aidons aussi les sans-papiers à faire le deuil de certaines illusions»
Myriam Schwab Ngamije
Mais un dieu aux miracles tarifés. Il en coûte 2000 francs, à débourser rapidement en cash, pour effectuer les démarches administratives. Et 2000 autres francs le jour où seront octroyés les deux permis.
Sur quoi M. Georges réunit quelques papiers officiels que lui confie le couple et accompagne Nelly à l’administration communale pour y déposer son dossier. Ses services vont s’arrêter là. Quand la commune signale aux Valencia que le dossier n’est pas complet, plus moyen de joindre M. Georges. Dieu s’est mis aux abonnés absents. Nelly se rend dans son bureau, l’attend longuement. Quand il arrive enfin, il explose, l’insulte, la menace de la dénoncer. Elle tient bon, demande qu’il lui rende son dossier, il la bouscule pour la mettre à la porte, elle résiste. Il appelle la police, deux agents arrivent. En pleurs, humiliée, bafouée, Nelly parvient à récupérer son dossier contre promesse écrite qu’elle versera un supplément de 1000 francs. Arrivée chez elle, elle constate que plusieurs papiers importants ont disparu du dossier.
500 francs l’heure
Au tribunal, Nelly la courageuse a été l’une des rares lésées à oser affronter M. Georges. Mais des histoires semblables ou même pires, la cour en a eu des dizaines à se mettre sous la dent, résultat de dépositions faites par d’autres victimes au cours de l’instruction. Si bon nombre d’entre elles ne sont pas venues témoigner, c’est qu’entre-temps elles ont dû quitter la Suisse.
Un «homme à vendre»
Car les miracles promis et monnayés par M. Georges se réalisaient rarement: sur 33 demandes de permis présentées par son entremise, toutes ont été refusées à l’exception de deux qui sont encore à l’étude. Et ce n’était que la pointe de l’iceberg: dans le fatras de ses affaires, la police a retrouvé trace de 400 dossiers en cours…
Tout cela pour la mise en oeuvre d’une joyeuse machine à exploiter la détresse et l’ignorance des démunis. Encaissement de sommes facturées 500 francs l’heure si l’on tient compte du travail effectué. Prestations modestes, souvent même inexistantes. Quittances détruites ou modifiées. Puis menaces de dénoncer les rouspéteurs ou même de leur faire casser la figure par des Albanais.
M. Georges a aussi fait du mariage blanc. A une étrangère qui cherchait un Suisse à épouser, il a signalé qu’il avait «un homme à vendre». L’affaire a tourné autour de 10 000 francs. Au total, estime-t-on, M. Georges engrangeait entre 10 000 et 30 000 francs par mois, qu’il dépensait volontiers au restaurant, dans les boîtes de nuit, en entretien de garçonnières et cadeaux à ses maîtresses.
C’est finalement la direction du Service de la population, à Lausanne, qui l’a dénoncé, ulcérée par les témoignages qu’elle recueillait et la manie qu’avait le bonhomme de se vanter de ses bonnes relations avec le service. Le Centre social protestant (CSP) et le Collectif vaudois de soutien aux sans-papiers ont fait le reste en conseillant des victimes et les aidant à porter plainte.
Myriam Schwab Ngamije, assistante sociale au CSP, les connaît bien, ces cas de sans-papiers cherchant désespérément à régulariser leur situation: nombre d’entre eux frappent à la porte de sa permanence pour demander de l’aide et des conseils. Là, au moins, tout est gratuit. Et, contrairement aux fausses promesses de M. Georges, c’est la vérité qui leur est servie. «Dans la plupart des cas, dit Myriam Schwab Ngamije, nous devons leur dire qu’ils n’ont presque aucune chance d’obtenir un permis. Et qu’en faisant une demande officielle, ils risquent surtout de s’autodénoncer. Chez nous, ils n’entendront pas forcément la réponse qu’ils attendent. Nous sommes autant là pour les accompagner dans leur parcours migratoire que pour les aider à faire le deuil de certaines illusions.»
Nelly et son mari, eux, continuent d’espérer. Leur demande de régularisation est toujours pendante. Ils continuent aussi de redouter les représailles de M. Georges. C’est le prix à payer pour avoir osé garder la tête haute et n’avoir jamais accepté de se laisser berner, intimider ou humilier. S’il leur arrive quoi que ce soit, la police saura au moins de quel côté se tourner.