Bonnets de laine sur la tête, emmitouflés dans une combinaison sombre, on dirait deux marins dans une ambiance d’embruns brumeux. Au bord de la piste de Dübendorf, on sentirait presque comme une odeur d’iode. Pourtant, c’est bien dans les airs que les quatre hélices tournent derrière Bertrand Piccard et André Borschberg, à 700 kilomètres de la mer la plus proche.
Tel un crabe, l’appareil s’est extirpé de son hangar, précautionneusement. Il fait froid. Le brouillard est bas, persistant. Pas franchement un temps à mettre un avion solaire dehors. Pourtant il est là. Immense. Le liseré rose du bord d’attaque de l’aile se découpe dans le ciel laiteux. La révolution solaire n’attend pas que l’astre veuille bien se montrer. C’est encore propulsé par des batteries chargées sur le réseau électrique que Solar Impulse effectuera ses premiers tours de roues. Car, ces dernières semaines, le prototype enchaîne les tests: motorisation, interférences magnétiques, train d’atterrissage. Dans le cockpit dénudé, protégé par des arceaux de sécurité, Markus Scherdel, le pilote d’essai, manie avec doigté la manette des gaz. Il fait tourner les moteurs, l’un après l’autre. Devant l’avion, Bertrand Piccard observe. «Ça fait vraiment plaisir de le voir dehors. Si je voudrais être aux commandes? Bien sûr, je me réjouis d’y être, mais l’important n’est pas le pilote; ce projet n’est pas un one man show, mais le travail d’une équipe et la transmission d’un message.»
Il roule
Au pied de l’avion géant, une dizaine de petits hommes bleus s’affairent. Parmi eux, l’astronaute Claude Nicollier, directeur des essais, dirige les opérations. Sur une fiche placée sur un support orange, il note ses observations. Quand les hélices tournent, les flancs de l’appareil battent avec le vent, rappelant que le fuselage n’est recouvert que d’un film à base de polymères pesant seulement 50 grammes par mètre carré. Une feuille. Alors que l’on mène le Solar Impulse sur la piste de décollage, un rai de soleil perce les nuages et tombe juste sur l’avion. Comme si le ciel lui-même venait adouber l’oiseau solaire.
Les moteurs tournent, la bête frémit puis, au milieu de l’aérodrome militaire de Dübendorf, avance. Doucement. Pour la première fois, le Solar Impulse progresse mû par sa seule énergie! Pendant deux heures, l’avion avance puis freine, tourne légèrement, le train d’atterrissage recouvert d’une sorte d’airbag pour protéger l’appareil en cas de rupture. Car c’est ce train, bardé de capteurs pour analyser les forces et les pressions, que l’on teste ce jour. Un train d’atterrissage directionnel, comme sur le bombardier B-52, qui facilite l’atterrissage en cas de vent de travers.
L’avion solaire s’approche de sa destinée
Derrière le prototype qui roule sur la piste, les hommes en bleu courent. On dirait des gardes du corps, la garde rapprochée de l’avion solaire. Parmi eux, lumineux, les ridules joyeuses, André Borschberg a le sourire en banane, émerveillé comme un enfant. «C’est extraordinaire, lâche le CEO de Solar Impulse. Tout se passe magnifiquement. De le voir enfin avancer par ses propres moyens, c’est une émotion fantastique.»
Sourires, accolades, toute l’équipe se congratule. Markus Scherdel, qui vient de faire faire ses premiers tours de roues à l’avion solaire, s’extrait de l’habitacle. «C’est comme dans le simulateur, dit-il. Les sensations sont vraiment très proches.» Et, comme pour mieux donner la mesure de l’importance du moment, lui, le pilote d’essai qui a déjà volé sur plus de cent types d’avions, sort de sa poche intérieure un petit appareil photo pour immortaliser le Solar Impulse.
Après six ans d’études, de travail, de calculs, cette fois, il est vraiment là. Pas à pas, test après test, l’avion solaire s’approche de sa destinée. Au printemps, c’est sûr, il volera dans le ciel de Payerne.