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PRINTEMPS ARABE: IMMIGRATION
VOYAGE AU BOUT DE L’ESPOIR
L’arrivée, en moins d’un mois, de 6000 réfugiés tunisiens bouleverse la vie de la minuscule île italienne. Reportage à la porte d’entrée de l’Europe, un bout de caillou plus proche de l’Afrique que de la Sicile.

Par Muriel Jarp - Mis en ligne le 01.03.2011

Dans le petit port de Lampedusa, Radwan tente d’identifier sa barque. Un bateau en bois bleu et vert, dont l’avant est détruit. A vue d’œil, 50 personnes pourraient s’y entasser. «Mais non! On était plus de 200. Une horreur. On a cru y rester!» raconte le jeune Tunisien de 25 ans, originaire de Gafsa. Ses amis le rejoignent. Encore traumatisés par les douze heures endurées sur la mer houleuse, de nuit. D’autres ont erré pendant près de quarante heures sur une coquille de noix qui tient plus de la pirogue que du bateau. Ils ne veulent plus jamais prendre le large. «Et, vous imaginez, il y avait même une femme enceinte de huit mois!» s’exclame l’un d’eux. Il montre une petite vidéo du départ, où on les distingue encore riant, se serrant sur la barque. Puis Radwan allume une cigarette, précisant que le tabac est fourni par «le centre». Un paquet tous les deux jours.

En ce début d’après-midi, la ville de Lampedusa, chef-lieu de la petite île du même nom, est encore endormie, sieste oblige. Le vent s’engouffre dans les ruelles en damier. Çà et là, des silhouettes se détachent des murs ocre ou roses. Par groupes de trois ou quatre, des réfugiés tunisiens se baladent et lancent un souriant buon giorno à ceux qu’ils croisent. Beaucoup de ces jeunes, âgés de 18 à 30 ans, ont le capuchon de leur sweat-shirt relevé sur la tête, le vent est fort sur ce bout de caillou. C’est la saison froide sur l’île touristique, perdue au large de la Sicile, plus proche de l’Afrique que de l’Europe. En temps normal, la vie y est rare. Mais, là, depuis début février, elle a repris une certaine activité, inattendue, conséquence de la révolution de jasmin tunisienne. Plus de 6000 personnes, tous des hommes à trois exceptions près, ont traversé les quelque 130 km qui séparent Lampedusa des côtes tunisiennes. Tous le savent làbas: cet îlot italien est la porte d’entrée de l’Europe. C’est la perspective d’un avenir, d’un travail. Alors ils n’ont pas hésité à réunir entre 500 et 700 euros pour s’entasser sur des embarcations de fortune.

«LÀ-BAS, IL N’Y A RIEN»

On cherche ce Centre de premier accueil de Lampedusa, enfilée de bâtiments blancs conçus pour accueillir 800 personnes. Pas besoin de demander son chemin, il suffit de suivre les petits groupes de Tunisiens qui y entrent ou sortent en ville. Vingt minutes à pied, au milieu des cactus et des figuiers de Barbarie. La semaine dernière, ils étaient encore 700 à attendre d’être transférés en Sicile, où ils pourront être identifiés, puis déposer une demande d’asile. Quelques habits sèchent au balcon. Il n’y a pas de buanderie. Car, en temps normal, les migrants n’y restent que quelques jours. Sauf que cette fois, vu l’ampleur de la situation et la météo exécrable, certains y sont depuis deux semaines déjà.

Mohammad, Raïd et Slim viennent de la côte est, Sousse ou Sfax, de Gafsa, au centre, ou encore de Tunis. La raison de cet exil clandestin est toujours la même: le travail. «Là-bas, il n’y a rien», déplore Slim. Ce jeune homme de 27 ans s’exprime dans un français parfait. Il a passé son baccalauréat, enchaîné sur une formation de technicien électrique. Mais il n’a aucun avenir dans son pays, gangrené par la corruption. Il passe son temps à attendre, à espérer et à désespérer. «Comme tout le monde, j’aimerais un contrat, un salaire.» Et, comme la plupart de ceux croisés à Lampe-dusa, il veut aller travailler en France, où il a déjà des oncles et des cousins. Ses parents ne voulaient pas qu’il parte. Mais lui n’en pouvait plus. Et, avec l’instabilité politique actuelle, ses craintes se sont renforcées.

 

«Je leur mets de la musique tunisienne, c’est plus cordial»
Silvana, patronne du bar Mediterraneo, au centre de Lampedusa

 

Alors, comme tous les autres, il a profité de la chute du régime Ben Ali, rendant caduc l’accord bilatéral de rapatriement de clandestins passé entre la Tunisie et l’Italie. «La porte s’est ouverte, alors je tente ma chance, je n’ai rien à perdre», dit-il, décidé. Depuis trois jours qu’il est à Lampedusa, Slim tente d’apprendre quelques rudiments d’italien. «J’ai déjà retenu quelques mots!» Il tâte les poches de sa veste, en retire un calepin sur lequel il a noté des expressions. «Un espresso, per favore», lance-t-il à Silvana, la patronne d’un petit bistrot bleu situé sur la place centrale. C’est l’une des rares à accueillir à bras ouverts les migrants. Son café, le Mediterraneo, est rempli de Tunisiens qui tuent le temps en écoutant leurs chansons. Slim l’a même aidée à repeindre les murs et à réparer la climatisation. «Ils sont gentils. Très polis. Je leur mets de la musique tunisienne, c’est plus cordial.» Elle le sait, elle fait un peu figure d’originale, elle est d’ailleurs la seule femme de l’île à tenir un bar. «Tout se passe bien entre nous et les migrants, et il faut bien s’entraider», assure-t-elle. Mais elle ne peut s’empêcher d’être inquiète en entendant les slogans crachés par les haut-parleurs de la camionnette bleue qui sillonne les ruelles de Lampedusa depuis deux jours. Il s’agit d’un «Comité spontané citadin», qui assure être apolitique et qui répète: «Réunissons nous à 5 heures vendredi sur la place centrale. Ne laissons pas l’image de Lampedusa pâtir de ces exodes bibliques.»

Car les Lampedusiens se sentent bien seuls. «On craint pour notre économie! On vit du tourisme ici», râle cet autochtone d’une cinquantaine d’années. Un mégot de cigarette collé aux lèvres, il parle de ces dizaines de milliers de migrants qui pourraient arriver de Libye, comme il l’a lu dans le journal. «Et regardez, aujourd’hui, il n’y a que des migrants et des policiers. Voilà l’image que l’on donne de notre île!» Il est vrai que 400 policiers, venus en renfort de toute l’Italie, quadrillent les rues. Le Lampedusien poursuit: «On n’a rien contre les clandestins. On a toujours été accueillants. Mais, là, il faut que l’on nous aide.»

Le maire ne dit pas autre chose. Calé au fond de son fauteuil dans son gigantesque bureau, Bernardo Di Rubeis explique que les Lampedusiens sont «solidaires». «Mais il faut trouver un équilibre.» Il parle d’une présence «exagérée» de clandestins sur les 20 km2 de l’île: «Pensez: 6300 Tunisiens face à une population de 5800 Lampedusiens.» Il songe à cloîtrer les migrants au centre d’accueil, afin d’éviter qu’ils ne déambulent librement dans les rues. Il a déjà promulgué une ordonnance, le 14 février, interdisant la vente d’alcool aux bars.

Pour la majorité des autochtones, cependant, les réfugiés font partie de leur histoire. Depuis 1992, plusieurs vagues migratoires ont échoué sur leur sol. Et ils en sont un peu fiers. Une association tente même de répertorier les divers objets et traces laissés par les réfugiés. Tel ce cimetière de bateaux, au beau milieu des collines arides du centre de l’île. Même s’il a été incendié en 2008, on y décèle encore des restes de centaines de carcasses désolées. Ou encore la dizaine de tombes anonymes, que l’on découvre dans un carré d’herbes folles au cimetière de Lampedusa. Sur ces croix en bois, un numéro, puis l’année: 2003.

TOUS CHEZ ALI

Ali tient, lui, une boutique d’articles de sport. Le petit homme moustachu est aussi Tunisien. Il s’est installé à Lampedusa il y a près de trente ans. Mais ne s’attarde pas sur les raisons de son exil. «C’est bien ici, l’île est tranquille, il n’y a pas de vols, pas de souci», explique-t-il entre deux clients. Ce matin-là, tous sont des migrants. Venus acheter des baskets, pour se débarrasser au plus vite des chaussures de toile fournies par le centre. Tous portent le même modèle: une tête de mort sur fond noir, probablement de vieux stocks. «On n’a pas pu prendre de bagages avec nous, explique Raïd. Tout s’est fait dans l’urgence, et puis il ne fallait pas de poids inutile sur le bateau.» Ils rient. Assurent qu’ils sont contents d’être ici. D’autres broient du noir. Sans un sou, ils tuent le temps. Et tentent en vain de répondre à toutes les questions qui tournent dans leur tête. C’est le cas de Mohammed, croisé au centre un jour de pluie et de froid: «Qu’est-ce qu’ils disent en Europe? On entend qu’ils ont peur de nous. Pourtant, on ne fait rien de mal. Nous, on veut juste travailler.»

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