CAFÉ, CACAO, BLÉ: POURQUOI LES PRIX MONTENT?
«Honnêtement, il n’y a pas de raisons objectives pour que le prix à la Bourse du café augmente pareillement», glisse ce négociant actif depuis trente ans dans le domaine. Certes, il y a eu des conditions atmosphériques un peu trop humides au Vietnam, l’un des trois grands producteurs mondiaux avec le Brésil et la Colombie, mais pas de manière à influencer aussi massivement le marché. Pour lui, l’élément clé restent les investissements massifs de fonds américains. «Notamment des caisses de pension. Elles ont énormément de liquidités et, en prenant des positions très fortes, peuvent réellement influencer le marché. A tel point que les négociants sont obligés de suivre la tendance.» Le résultat? Les prix des matières premières agricoles s’envolent. En juillet dernier, par exemple, le financier Anthony Ward avait acheté près de 7% de la production mondiale de cacao, faisant monter le prix de la fève à son plus haut niveau depuis trente-trois ans. Derrière le phénomène se cachent plusieurs réalités économiques. «D’abord la perception d’un scénario sur l’avenir où la consommation de produits agricoles des pays émergents va en s’accroissant, analyse François Savary, directeur des investissements chez Reyl et Cie, à Genève. Ensuite, l’idée que, face à des Etats occidentaux encore fortement endettés en raison de la crise, il existe un vrai risque de résurgence de l’inflation à moyen terme.» Dès lors, et pour se protéger de cette éventuelle inflation, les investisseurs cherchent à miser sur ce que l’on appelle des actifs réels, soit les matières premières ou l’immobilier. Et, comme la demande augmente et que l’offre n’est pas aussi rapidement extensible, les prix en font autant, encore dopés par la faiblesse du dollar face aux devises des pays producteurs.
QUI PROFITE DE LA HAUSSE?
Difficile de répondre, car les acteurs qui spéculent sur les produits agricoles ont tendance à vouloir rester discrets. «Ce qui est sûr, c’est que, au vu de l’ampleur des écarts de prix constatés en quelques mois, le marché des matières premières agricoles est fortement influencé par l’implication du monde bancaire, estime Emmanuel Fragnière, professeur à la HES de Genève. Ce sont les financiers qui, en investissant massivement puis en ressortant rapidement, façonnent les écarts générés à court terme.» Savoir qui exactement est actif sur ce marché est toutefois très ardu, car ce sont des transactions qui figurent hors bilan. «On sait qu’historiquement des banques comme BNP ou le Crédit agricole ont toujours été impliquées dans le financement du négoce. Mais, quand vous voyez les chiffres records affichés par l’UBS depuis deux ans, vous ne pouvez que penser qu’elle est également investie sur ce marché, car ce n’est pas sur le marché des actions ou des obligations que vous réalisez de telles performances», poursuit le professeur. Ce qu’il faut considérer, c’est que la tendance est générale. Tout le monde, depuis deux ans, investit sur les matières premières, notamment les matières premières agricoles. Alors, quand de grandes caisses de pension américaines décident d’investir ne serait-ce que des fractions de pour cent sur ce marché, les sommes sont vite colossales. Pour exemple Carlsen, l’une des plus grandes caisses de pension américaines, gère 215 milliards de dollars. Cette année elle a décidé de faire passer sa participation dans l’agriculture de 420 millions à… 10 milliards! Or, toutes les caisses de pension de bonne taille ont fait plus ou moins la même chose, y compris en Suisse. Car chacun veut sa part d’un eldorado où les gains, comme les pertes d’ailleurs, se calculent souvent en dizaines de pour cent.
QUELLES IMPLICATIONS POUR LE CONSOMMATEUR SUISSE?
Pour l’heure, en fait, l’effet sur le panier de la ménagère helvétique ne se fait que peu sentir. Mais cela pourrait changer si les prix continuent d’augmenter. Ce qu’il faut considérer, c’est que le prix du produit brut n’est bien sûr qu’une fraction du prix affiché au magasin, lequel comporte tous les frais de transport, distribution, emballage, etc. C’est encore davantage le cas dans les restaurants. Le prix du café dans un expresso vendu 3 fr. 80, par exemple, ne représente pas plus de 15 centimes. Dès lors, une augmentation même de 50% du prix des grains de café ne signifie qu’une augmentation marginale de l’ordre de 5 centimes, que le restaurateur peut aussi bien décider de prendre à sa charge. Si les marges sont moins grandes dans la distribution, les prix sur certains chocolats ont été adaptés en moyenne entre 2 et 3% à la Coop comme à la Migros. Sur le café et les céréales, et donc le pain et les pâtes, il n’y a pas eu pour l’heure d’adaptation de prix. «De manière générale, nous essayons de ne pas répercuter ces hausses de prix en les prenant sur notre propre marge, explique Sabine Vulic, porteparole de la Coop. En collaboration avec nos fournisseurs, nous essayons de garder des prix justes.» La hausse massive du prix du blé pourrait toutefois amener l’an prochain à des adaptations de prix si la situation perdure.
UN COMMERCE TRÈS «HELVÉTIQUE»
Le négoce des matières premières agricoles est un commerce très actif en Suisse. Genève générerait un tiers des échanges dans le domaine des céréales. Numéro deux du secteur, Robert Louis-Dreyfus Commodities emploie 250 personnes à Genève. A Pully, dans le canton de Vaud, Ecom Coffee est le leader dans le négoce du café, avec près de 40% du marché. Volcafe est installé à Winterthour et la société Gencore à Zoug. Toutes ces sociétés profitent du statut particulier de sociétés auxiliaires, qui leur permet de bénéficier d’avantages fiscaux importants. Un statut aujourd’hui violemment attaqué par l’Union européenne. Le secteur du négoce générerait entre 6000 et 8000 places de travail à Genève.
DOIT-ON LIMITER LA SPÉCULATION SUR LES PRODUITS ALIMENTAIRES?
«Les produits agricoles reprennent un peu de leur valeur, et ça, c’est une bonne chose, estime Jacques Bourgeois, directeur de l’Union suisse des paysans. Avec la spéculation sur le prix du blé, on amène cependant un élément artificiel dans le marché. Pour moi, la loi de l’offre et de la demande doit rester, mais il faut plus de transparence pour éviter cet effet de yoyo, et je constate que l’OMC ne prend pas cet élément tellement en compte. C’est pour cela que la question de la souveraineté alimentaire et de l’autoalimentation est cruciale.» Pour Emmanuel Fragnière, le problème se pose moins pour les produits comme le café ou le cacao. «Cela reste des produits de luxe. En revanche, la spéculation sur les céréales pose un vrai problème.» Reste que l’on peine à trouver une solution, la fixation de prix déterminés agissant comme un tabou dans l’économie de marché mondialisée. «On accuse la spéculation de tous les maux, mais je crois qu’il y a par exemple des questions de stockage des matières premières agricoles que les Etats devraient d’abord arriver à régler, remarque quant à lui François Savary. Un pourcentage important des récoltes en Inde a ainsi été perdu pour avoir été mal conservé.»
LES CHIFFRES CLÉS
40%
C’est la part du négoce mondial du café traitée par Ecom Coffee, le leader du secteur, basé à Pully, dans le canton de Vaud.
15 CENTIMES
Soit le prix du produit du caféier dans un expresso vendu 3 fr. 80 la tasse dans un bar ou un restaurant.
7%
C’est la part de la production mondiale de cacao qu’Anthony Ward a achetée en juillet dernier, soit 241 000 tonnes pour près d’un milliard de dollars, faisant monter le prix à son plus haut niveau depuis trente-trois ans.