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L’avocat et le maçon
Procès Stern: le choc de deux mondes
Applaudi par le public – du jamais vu dans une salle d’audience –, le témoignage de Michel Roussel, artisan de Nanteuil-le-Haudouin, au nord de Paris, a été l’un des tournants du procès de la meurtrière d’Edouard Stern. Mais aussi la parfaite illustration du choc de deux mondes qui se sont affrontés à la barre. De retour chez lui, il raconte.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 23.06.2009
Elle risquait 20 ans de prison pour meurtre. Ce sera finalement 8 ans et demi. En partie sans doute grâce au témoignage de Michel Roussel, 60 ans, un simple maçon de métier, venu déposer devant la Cour d’assises de Genève. L’apparition de ce petit homme aux bras noueux, simple et solide, fut incontestablement l’un des moments forts du procès de Cécile Brossard dans le long cortège des témoins appelés à la barre. Un de ces instants un peu hors du temps qui peut marquer durablement l’esprit des jurés. Ces derniers n’ont pas manqué une miette de son récit aux accents primitifs de vérité, sans artifices et sans nuances.

Le bon sens terrien

«J’étais un peu nerveux, je venais de débarquer du TGV de Paris qui avait trois heures de retard. Je n’ai même pas eu le temps de boire un verre d’eau. Le policier qui m’a réceptionné au palais de justice de Genève m’a fait directement entrer dans la salle d’audience», raconte aujourd’hui Michel Roussel, de retour à Nanteuil-le-Haudouin, à une heure de route de Paris, vaquant entre deux chantiers dont il a la charge. «Je construis notamment la maison d’un avocat», souligne-t-il avec ironie, n’ayant rien oublié des volées de bois vert de Me Marc Bonnant, défenseur de la famille Stern, qui l’interrogea durement au procès. «C’était quand même assez impressionnant, ajoute-t-il, tout ce monde dans la salle. Mais j’ai fait mon devoir d’homme et de citoyen, avec mes moyens à moi.»

Après les longs discours des témoins de la partie civile chantant en chœur avec des adjectifs millimétrés les louanges d’Edouard Stern, homme «supérieurement intelligent» et «père magnifique», ce fut soudainement, avec l’arrivée à la barre de Michel Roussel, le bon sens terrien, le parler vrai de la campagne qui débarquaient comme par effraction dans la salle du tribunal, laissant apparaître crûment l’opposition de deux mondes antagonistes: celui de la finance de haute voltige et de bonne éducation mais aux mœurs souvent sulfureuses, tailleurs ou complets stricts, phrasé précieux grammaticalement sans faute, face au bon sens populaire en salopette, cette France d’en bas d’où est issue Cécile Brossard. Cette France «qui travaille et se lève tôt», comme dirait Nicolas Sarkozy, l’ami d’Edouard, dont l’ombre obsédante plana sur tout le procès. «On avait fini par oublier des mots comme ceux-là. Des vrais, des directs, des bruts. Qui ne parlent ni la langue trop lisse des conseils d’administration de banque, ni celle trop crue des nuits en latex», écrira même Le Monde en évoquant la déposition du petit maçon de Nanteuille-Haudouin.

«Il lui demandait de ramener du gibier»

Quasi quotidiennement, pendant près de sept ans, Michel Roussel a côtoyé Cécile Brossard, dont il restaurait la maison de village en ruine. Il a aussi rencontré souvent son amant, Edouard Stern, dont il a assez vite deviné le drôle de manège. «Tout le monde savait que cette histoire finirait mal. Tout le monde a vu l’escalade. On savait que ce serait l’un ou l’autre», résumera-t-il face aux jurés. «Cécile était une jeune femme simple, sympathique. Elle faisait plein de travaux elle-même, elle gâchait le plâtre. Elle était gentille. Elle était, si j’ose dire, une jeune femme normale. Et puis la situation s’est dégradée, elle a commencé à perdre du poids, à avoir des anxiétés, à prendre des médicaments. Dans les six derniers mois, il y a eu une accumulation de scènes à n’en plus finir, de plus en plus violentes entre eux… Je ne suis pas docteur, mais on voyait bien que ça n’allait pas bien.» Evoquant Edouard Stern, le Mozart de la finance, il dira simplement: «J’ai connu à la fois un homme charmant, mais aussi terrible qui vous écrasait du regard. Un jour, par exemple, il a voulu m’acheter. Il m’a demandé de le renseigner sur ce que faisait Cécile. Je devais la surveiller. J’ai refusé. Il m’a alors dit: «Je serai votre débiteur et je serai généreux avec vous.» J’ai encore dit non. Il m’a alors demandé combien je gagnais par mois», relèvera-t-il encore, peu habitué à ce genre de compromission.

Roussel détaillera aussi le harcèlement d’Edouard Stern qui poursuivait Cécile Brossard au téléphone à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, avec les centaines de messages laissés sur son répondeur téléphonique et la voix d’Edouard Stern qui résonnait dans la maison. La présidente le questionnera: «Que disaient ces messages?» «Eh bien, hésitera Roussel, Edouard Stern demandait à Cécile de lui ramener du… gibier.» Il en citera un, qui sera retrouvé parmi les multiples scellés, qu’il avait alors écouté, affairé à des travaux dans la maison: «Je me souviens d’avoir entendu Edouard dire: «Pour ce soir, je veux que tu ramènes deux petites coquines avec un étalon.»

Il se souviendra aussi de cette semaine où Stern l’a traité de «salopard» et de «petit con» à propos d’une cheminée de style ancien que le banquier avait achetée pour la maison de Nanteuil-le-Haudouin. Une pièce que Michel Roussel a dû remonter à plusieurs reprises. Mais, une fois offerte à Cécile, «Edouard a voulu reprendre la cheminée et, là, j’ai dit que, s’il voulait la reprendre, il la démonterait tout seul…»

«J’étais là, pas vous»

Aujourd’hui, de retour à Nanteuille-Haudouin, Michel Roussel évoque avec les mêmes mots la Cécile Brossard qu’il a connue et qu’avec sa femme il avait prise en affection. Il espère la revoir dès sa sortie de prison – qui pourrait intervenir dans dix-sept mois – même s’il doute qu’elle revienne un jour dans la région. «J’espère qu’elle va pouvoir se reconstruire, mais je crois qu’elle a trop de souvenirs ici pour y dormir à nouveau, dit-il. Vous savez, son drame, c’est qu’elle ne sait toujours pas pourquoi elle a tué Edouard Stern. C’était son homme. Elle a tout fait pour le garder. Elle était prête à tout, à tout! Mais enfin, est-ce qu’on peut aimer un homme qui vous fait tant de mal? En fait, c’était une femme en perdition.» Le maçon n’a pas oublié non plus les questions de Me Bonnant, avocat de la famille Stern, cherchant à le faire se contredire: «Il a tout fait pour que je m’emmêle les crayons. Il a dit que j’étais le roi de la suggestion, qu’avec moi c’est oui et c’est non, mais qu’il pensait plutôt que c’était non.» Roussel lui répondra du tac au tac, excédé: «Mais vous faites pareil avec moi. A la seule différence que j’étais présent sur les lieux et pas vous.» Sourires et applaudissements spontanés dans la salle, face à une présidente du tribunal débordée qui menace de faire évacuer les salles. Le lendemain, dans sa longue plaidoirie, Me Bonnant raillera évidemment avec délectation le témoignage du petit maçon de Nanteuil qu’il qualifiera à plusieurs reprises «de faux témoin mentant à répétition» et même de «courtaud sur pattes».

Certes, Michel Roussel n’a certainement pas tout dit. Par pudeur. On a l’impression qu’il garde quelques secrets enfouis à jamais au fond de lui. Aujourd’hui, à Nanteuil-le-Haudouin, petite bourgade sans charme particulier, la maison fantôme de Cécile Brossard, près de la place de la République, est désormais sans vie, volets hermétiquement clos. Une cinquantaine de tableaux signés «Cescils», des bandes magnétiques et plus de 800 photos sulfureuses y avaient été saisis par la justice genevoise. Des pièces à conviction qui seront maintenant détruites, sur ordre de la Cour d’assises de Genève. A part les murs, il ne restera donc bientôt plus rien du tango mortel d’Edouard et de Cécile à Nanteuil-le-Haudouin. Sauf les souvenirs, bien vivaces, du petit maçon du village. Témoin malgré lui d’une passion mortelle.

Aux premières loges

«Comme des Bonny and Clyde du sadomasochisme»

Patrick Tondeux, graphiste et dessinateur de presse, a croqué le procès de l’affaire. Il se souvient de l’intervention de Michel Roussel (à g.) comme d’un «moment incroyable».

Dessinateur de presse pour la Tribune de Genève et la TSR, Patrick Tondeux, 60 ans, n’a pas manqué une miette du procès de Cécile Brossard, rivé à son crayon. «Il y a eu des moments sordides et des moments drôles, témoigne-t-il, parfois théâtraux, comme lorsque ce monsieur âgé, témoin des ébats sexuels de Cécile et Edouard au bord d’une piscine, a dit: «Moi, pendant ce temps, je faisais des longueurs.» On aurait cru entendre Pierre Brasseur.»

«Je me suis retrouvé dessinant notamment une femme qui n’est certainement pas une salope, qui pleurait beaucoup, assez naïve, très gamine ou femme-enfant dans ses comportements, ditil encore en parlant de Cécile Brossard. Stern et elle m’apparaissent surtout comme deux êtres en quête d’affection qui ont poussé à bout leur relation, des Bonny and Clyde du sadomasochisme.» Du témoignage de Michel Roussel, le maçon de Nanteuil-le-Haudouin qui n’a pas échappé à son coup de plume, Patrick Tondeux a surtout retenu cette «salve d’applaudissements» venue saluer sa réplique cinglante à Me Bonnant. «J’avais l’impression qu’il y avait le roi de France au balcon et que la foule était prête à lyncher le bailli. La salle était alors très nettement contre Bonnant, qui tenait presque le rôle du procureur. Ça a été un moment incroyable du procès.» A. Bt



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Tags: Procès Stern, Michel Roussel artisan de Nanteuil-le-Haudouin, avocat Marc Bonnant, Cécile Brossard, Edouard Stern Aller en haut de page Haut de page

 

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