Etre jeune et en bonne santé, c’est bien, mais ça peut aussi se retourner contre soi. Moins de rabais pour les franchises élevées, les bien portants et la classe moyenne vont trinquer. A tel point que la cohésion nationale risque ainsi de boire la tasse.
Une explosion. Pas seulement des primes de l’assurance maladie mais, plus grave, de la cohésion sociale. Ce n’est pas un scénario de fiction mais bien une réalité du système de santé helvétique. Moins de rabais pour les franchises élevées, augmentation de primes due essentiellement au rattrapage des erreurs d’estimation des coûts des assureurs, et c’est la classe moyenne qui déguste. Bienvenue en 2010. Avec un chômage en hausse, une crise économique qui s’installe, on a de quoi s’inquiéter d’un système de santé qui en prend plus d’un à la gorge. «Nous sommes face à un problème de financement extrêmement important, estime Alberto Holly, professeur honoraire à l’Institut d’économie et de management de la santé, à Lausanne, qui fait à terme courir un risque à la cohésion sociale de ce pays si les primes se font de moins en moins supportables.» Le système de financement actuel introduit une solidarité qui ne tient pas compte de la classe moyenne. Alors, on en revient à échafauder des modèles de caisses uniques cantonales et le spectre de la prime en fonction du revenu redevient actualité. «Je comprends cette vision des choses, mais mon souci, en tant qu’économiste, est de ne pas confondre une assurance maladie avec un instrument de redistribution. L’Etat, par l’intermédiaire de la fiscalité, couvre 17 % des coûts globaux de la santé. Je suis surpris de constater que l’on n’évoque jamais dans le débat la possibilité d’augmenter cette participation, tout en travaillant, bien entendu, à limiter les dépenses de santé.» En attendant des solutions qui peinent à venir, c’est la classe moyenne qui doit se serrer la ceinture (lire témoignages). F. V.
La famille Broquet
+38,5% Augmentation: 232 fr. Enfants: 3 Canton: Vaud
«Notre argent va dans un panier percé»
Très ponctionnée, cette famille de cinq personnes incarne les tourments de la classe moyenne.
Directeur
artistique dans un magazine romand, Pierre Broquet (48 ans) le dit
d’emblée: il gagne sa vie tout à fait correctement. Avec ses trois
filles et son épouse, ce Jurassien d’Yverdon appartient cependant à
cette classe moyenne que les nouvelles hausses de primes atteignent de
plein fouet.
Sitôt publiés les tableaux détaillant les nouvelles
prestations, il a ainsi fait ses comptes. Résultat des courses, sec et
sonnant: s’il demeure dans sa caisse actuelle, les primes de la famille
passeront de 604 à 836 fr. par mois: 232 fr. d’augmentation mensuelle,
soit 2760 fr. par an. «Ce n’est même pas tout à fait sûr, ironise-t-il.
Ces caisses qui investissent des millions dans de la pub pour offrir du
vin ou des dictionnaires ne sont pas fichues d’envoyer un courrier
clair pour nous annoncer nos hausses.» Tout de même, il est resté un
peu hébété devant l’ampleur du montant. La cause principale de cette
différence? Il dispose d’une franchise élevée, 2500 fr. pour les
adultes. «Je ne sais pas encore de quoi nous devrons nous priver.
Peut-être de nos deux semaines de vacances en Bretagne…»
Il ne
cache pas sa désapprobation: «Je suis solidaire avec les gens plus âgés
ou les malades, même si je suis allé une seule fois en vingt ans chez
un médecin. Mais j’ai l’impression d’envoyer mon argent dans un panier
percé. Tout cela est puant: ces prospectus en papier glacé que les
caisses nous proposent, ce manque de transparence. Je suis à fond pour
la caisse unique.»
Il a réagi illico. «Depuis plusieurs années,
je n’hésite pas à faire du tourisme LAMal. Je vais vite changer pour
une caisse plus avantageuse!» M. D.
Cathy, 40 ans, Lausanne
+9% Augmentation: 44 fr. 40 Enfants: 2 Canton: Vaud
«Un sentiment d’impuissance terrible»
Pour cette divorcée, la situation ne cesse d’empirer.
Cathy
a 40 ans et vit avec ses deux garçons de 8 et 10 ans dans un
quatre-pièces à Lausanne, pour lequel elle paie un loyer de 1425 fr.
Elle travaille à 60% comme éducatrice. Son revenu, qui comprend la
pension alimentaire de son ex-mari et deux subventions pour le logement
et les assurances maladie, s’élève à 5240 fr. En juillet 2008, Cathy
payait 405 fr. de primes pour elle et ses enfants. En 2009, cette somme
a grimpé à 487 fr. 10 (elle a une petite complémentaire non
comptabilisée ici), soit une augmentation de 20 %. En 2010, Cathy
déboursera 531 fr. 50 pour les mêmes prestations, ce qui fait une
nouvelle augmentation de 9 %.
Le subside de l’Etat que touche
Cathy (environ la moitié des cotisations) n’est pas ajusté à
l’augmentation. «Au contraire, il n’a cessé de baisser à mesure que
j’augmentais légèrement mon temps de travail. On n’est pas encouragé,
dans ce pays, à travailler plus.»
L’an prochain, la jeune femme
risque de perdre totalement cette subvention, car elle va travailler à
80 %. «Nous sommes partis deux fois en vacances, ces dix dernières
années, et je paie toujours le séjour en Tunisie de 2008. J’ai envie
que mes enfants aient les mêmes loisirs que les autres gamins.
Quarante- quatre francs de hausse de primes, ça représente une
demijournée de ski en moins. J’espère trouver une assurance moins chère
en allant sur les sites comparatifs, mais je ne peux en aucun cas
augmenter ma franchise de 300 fr., malgré le fait que je ne vais
quasiment jamais chez le médecin. Je n’ai pas 1500 fr. à mettre de côté
en prévision d’un coup dur.»
Cathy insiste. «Je ne me plains pas,
mais je suis en colère. Un sentiment d’impuissance terrible face à
toutes ces augmentations qui ponctionnent mon budget. La classe moyenne
à laquelle j’appartiens devrait se révolter!» P. Ba.
Valérie Legrand-Germanier, spécialiste santé à la Fédération romande des consommateurs
«Tous les acteurs doivent faire un effort»
Pour cette experte, il ne faut pas hésiter à comparer et, le cas échéant, à changer de caisse.
Les primes augmenteront-elles toujours?
Oui,
le progrès médical, les attentes de la population, son vieillissement
ont un effet direct sur les coûts de la santé et donc sur les primes.
Un bon système de santé a un prix. Mais la hausse peut être freinée par
une lutte sans tabou contre les gaspillages et les privilèges.
Où est la solution?
Tous
les acteurs doivent faire un effort: le prix des médicaments, des
moyens auxiliaires et de la technologie médicale peut et doit baisser.
Les réserves des caisses devraient respecter le niveau légal et leurs
frais administratifs ne pas augmenter aussi vite que les coûts
sanitaires. Les surcapacités et le suréquipement hospitaliers doivent
être identifiés et supprimés. Osons aussi évoquer la rémunération des
médecins, surtout spécialistes, leur répartition géographique et par
spécialité.
Et les assurés?
On ne peut pas nous demander de
limiter notre consommation si nous n’avons pas de connaissances
médicales! Mais on peut agir sur l’organisation des soins, par exemple
en généralisant le système du médecin de famille, ce qui éviterait aux
assurés de consulter un spécialiste quand ce n’est pas nécessaire.
Trois cents francs de hausse pour certaines familles en 2010: que faire?
D’abord,
comparer les primes et changer de caisse-maladie. Pour les mêmes
prestations, on peut économiser jusqu’à 2000 francs par personne et par
année! On peut aussi passer au modèle HMO ou du médecin de famille: la
prise en charge est excellente et les primes moins chères. Attention à
ne pas augmenter sa franchise si l’on n’a pas en banque de quoi payer
la franchise et la quote-part: en cas de maladie, les problèmes
financiers peuvent devenir graves. M. D.
Comment connaître et comparer vos primes
Pour
comparer les offres des différents assureurs, plusieurs sites proposent
leurs services. Source la plus officielle, le site de l’Office fédéral
de la santé publique (www.bag.admin.ch) et son comparateur de primes
(www.primes.admin.ch).
Résolument gratuits et indépendants, les
comparateurs de primes de la FRC (www.frc.ch), du magazine Bon à savoir
(www.bonasavoir.ch), des émissions de la TSR A bon entendeur
(www.tsr.ch) et de la RSR On en parle (www.rsr.ch) garantissent ne
recevoir aucune commission des assureurs.
La FRC propose en outre
une brochure détaillée. Si vous n’avez pas l’internet, l’envoi de la
brochure est accompagné de toutes les primes de votre région, le tout
pour 10 fr. (non membres). En cas de doute, une permanence est là. Le
numéro de téléphone est le 0900 575 105 (2 fr. 85/min) pour les
non-membres. Et le 0848 575 105 pour les membres. Sur place: 35 fr.
pour les non-membres, gratuit pour les membres.
Des sociétés
privées proposent aussi leurs services. Les plus connues sont
www.comparis.ch et www.bonus.ch. Mais elles ne sont pas entièrement
indépendantes des caisses-maladie. Elles se financent en partie au
travers des commissions dès qu’une personne demande une offre.