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«Quand mon mari sera innocenté, je pourrai enfin faire mon deuil»
Son mari a été assassiné par Jean-Marie Villemin, père du petit Grégory, persuadé qu’il était le meurtrier de son fils. Vingt-cinq ans après, de nouvelles traces ADN relancent l’enquête. Celle qui avait été désignée comme «la femme du monstre» raconte sa souffrance et espère que la vérité éclatera bientôt au grand jour.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 03.11.2009
Elle habite toujours la vallée de la Vologne, au coeur des Vosges et de l’inextricable mystère de l’affaire Grégory. Elle n’a jamais voulu fuir ces lieux maudits, théâtre de tant de souffrances, et partir vivre ailleurs. «A quoi bon? Ça aurait servi à quoi?» s’interroge-t-elle aujourd’hui. Depuis vingt-cinq ans, son visage et celui de son mari ont fait la une des journaux du monde entier. Qui a oublié Marie-Ange Laroche, «la femme du monstre », «la veuve de l’assassin»? Son mari Bernard, cousin germain de Jean-Marie Villemin, le père du petit Grégory retrouvé mort dans les eaux de la Vologne, avait été accusé d’être l’auteur du crime. «Nous étions des gens simples, comme tout le monde, pas du tout préparés à ce genre de choses, raconte-t-elle avec le recul. Je ne souhaite à personne de traverser tout ça.»


Accusé par sa belle-sœur, 15 ans à l’époque

Son histoire, en effet, est d’abord celle d’une véritable descente aux enfers, d’un tourbillon et d’un emballement judiciaire et médiatique dont la France entière se souvient. C’était en novembre 1984. Quinze jours après la mort du petit Grégory, une adolescente de 15 ans, Murielle Bolle, la propre soeur de Marie-Ange, craquait devant les policiers, avant de se rétracter deux jours plus tard, jurant que ses aveux lui avaient été extorqués: elle prétendait avoir vu partir, le jour du drame, son beau-frère Bernard Laroche avec l’enfant sur les rives de la Vologne, près de la caserne des pompiers, à Docelles, puis «revenir seul». Pas un instant depuis vingt-cinq ans ne s’est écoulé sans que Marie-Ange Laroche ne repense à tout ça, «dans tous les sens». «Tous les jours je pense à mon gros, à mon Bernard, à son sourire, à sa gentillesse », sanglote-t-elle.

Arrêté le 4 novembre, Bernard Laroche clamera son innocence, mais rien n’arrêtera la machine infernale. Une première étude graphologique le désignera comme le corbeau. Pour les enquêteurs d’alors, sa supposée jalousie envers son cousin, sa réussite sociale et familiale, constitue un mobile solide. Quatre mois plus tard, sa remise en liberté, contre l’avis du parquet, va signifier son arrêt de mort: Jean-Marie Villemin, le père du petit Grégory, persuadé que Laroche est l’assassin de son fils, annonce à des journalistes son intention de le tuer. Marie-Ange Laroche, enceinte de son second enfant, demande alors la protection de la police, qui la refuse. «Ils m’ont carrément raccroché au nez», dit-elle aujourd’hui. Le 29 mars 1985, Villemin passe à l’acte, Bernard Laroche est abattu devant son garage d’un coup de fusil, sous les yeux de Sébastien, son petit garçon de 4 ans et demi, âgé aujourd’hui de 28 ans – presque l’âge de son père à sa mort. «Ce gamin est foutu, souffle Marie-Ange, au bord des larmes. «Il n’a plus le goût de rien, c’est terrible. On sent bien qu’il souffre intérieurement. Comment voulez-vous qu’il accepte? Et même les psychiatres ne peuvent rien faire pour lui…»

L’affaire Grégory, pour elle, c’était hier. Vingt-cinq ans après, Marie-Ange Laroche souffre toujours dans sa chair comme au premier jour. Elle essaie tant bien que mal de survivre, moralement et physiquement. Vendeuse en boulangerie, elle est sans emploi depuis plusieurs années, dans une région ravagée par la crise et le chômage. «Je cherche, je cherche, mais c’est difficile. Mon nom n’aide pas, c’est sûr. J’étais dans la panade, on m’a laissée dans la panade.» En vingt-cinq ans, Marie-Ange Laroche ne s’est jamais accordé de vraies vacances pour oublier tout ça, tout juste quelques jours de repos près de Carcassonne chez un parent et quelques sorties à Europa Park avec ses enfants. «Dès que je pars, ça va deux jours, après j’ai l’ennui, ça me manque», dit-elle, littéralement attachée à son coin de terre marqué par tant de drames intimes. Après la mort de son mari, elle a «essayé de refaire sa vie», comme on dit pudiquement, avec un autre homme qui lui a donné une fille, Neige, âgée aujourd’hui de 20 ans. Mais qu’on retrouvera pendu peu après. Quelques années plus tard, «je pensais que j’avais droit à encore un peu de bonheur et j’ai retrouvé un autre homme, avec lequel j’ai eu encore un enfant, mais ça n’a pas marché non plus». Au fond, elle le sait, Bernard Laroche restera à jamais l’homme de sa vie. «Aujourd’hui, quand je croise des papys et des mamys dans la rue, je me dis: «Ça aurait pu être moi avec Bernard», et ça me rend triste», lâche encore cette femme qui n’a décidément pas été, depuis, épargnée par la vie: une nièce décédée à 17 ans il y a trois ans, une autre qui s’est pendue à la même époque, un beau-frère mort il y a deux ans…

A qui en veut-elle le plus aujourd’hui? «Au juge Lambert, qui a inculpé Bernard sans lire les procès-verbaux, sur la base de ce que lui ont dit les gendarmes, tempête-t-elle. Et aux policiers, bien sûr, à la façon dont ils nous ont interrogés, Bernard et moi. Ils nous ont toujours pris pour des menteurs et n’ont rien fait pour éviter un nouveau drame.» Chaque semaine, Marie-Ange se rend sur la tombe de son mari, d’où l’on voit au loin la maison d’Aumontzey où ils vécurent heureux et devant laquelle il a été abattu. «Ça me fait du bien d’y aller, dit-elle avec ses mots à elle, je lui parle. J’y vais toujours seule. Mes enfants aussi y vont seuls. Nous avons besoin de ces moments à nous, chacun seul avec lui.»

Les derniers rebondissements de l’affaire, avec l’apparition de deux traces ADN retrouvées sur des pièces à conviction, lui redonnent un peu d’espoir, même s’il faudra peut-être pour le besoin de l’enquête exhumer le corps de son mari disparu. «Ce sera comme si on l’assassinait une seconde fois, déplore-t-elle, mais je ne m’y opposerai pas. Ce qui compte, c’est la vérité et qu’on en termine enfin. J’ai toujours l’espoir. On ne tue quand même pas un gosse de 4 ans et demi sans raison. Je suis prête à me soumettre à tous les tests nécessaires. Je ne crains rien. Du moment qu’ils ne dérapent pas comme ils ont déjà dérapé…» Et Marie-Ange de détailler l’enquête, de souligner des lacunes, de s’interroger sur des points obscurs de la procédure. Croit-elle toujours, au fond d’elle-même, en la culpabilité de la mère de Grégory, Christine Villemin, accusée après Laroche d’être l’auteur du crime? Long silence, puis réponse dictée par la prudence: «Elle a été mise totalement hors de cause par la justice. Point final.»

Un livre comme une thérapie

L’écriture de son livre, raconte-t-elle encore, lui a fait du bien. «C’était comme une thérapie, souffle-t-elle. J’ai pu dire des choses dont je n’avais jamais parlé. Plus les années passaient, plus j’avais la haine. Me replonger dans toute cette affaire a ravivé de la souffrance mais, psychologiquement, ça m’a aidée.» Elle ne revoit plus Murielle, sa soeur, dont le témoignage avait accusé son mari. «On se croise parfois au magasin, rien de plus. Au fond de moi, je lui en veux toujours, c’est sûr.»

Quelle est son intime conviction aujourd’hui? Va-t-on savoir un jour qui a tué le petit Grégory? «L’espoir ne m’a jamais quittée, conclut-elle. C’est seulement quand il y aura marqué le mot «innocent» à côté de Bernard que je pourrai enfin faire mon deuil.»



Les larmes oubliées de la Vologne
Auteur: Marie-Ange Laroche
Edition: L'archipel
Pages: 250
Prix: 39 fr. 70
Web: http://www.payot.ch

Le point de vue de l'éditeur

16 octobre 1984. Le corps de Grégory Villemin, 4 ans et demi, est découvert dans les eaux de la Vologne, une rivière des Vosges. C'est le début d'une histoire qui tiendra la France en haleine durant de longues années. Une seule chose est sûre : le coupable connaît bien la famille de sa victime. Vingt-cinq ans après les faits, l'«affaire Grégory» reste un invraisemblable fiasco judiciaire : négligences en tout genre, convictions sans fondement, pièces à conviction égarées... L'une des principales protagonistes du drame, Marie-Ange Laroche, n'a jamais renoncé au combat de sa vie : rendre son honneur et sa dignité à son mari, abattu en 1985 par le père de Grégory. Elle sort aujourd'hui de sa réserve pour affirmer, preuves à l'appui, à ceux qui doutent encore : «Mon mari n'est pas l'assassin du petit Grégory. Voici pourquoi Bernard Laroche est mort innocent.» Alors que la chambre d'instruction de la cour d'appel de Dijon a ordonné la réouverture de l'enquête, missionnant un laboratoire nantais pour «extraire les éventuelles empreintes génétiques» des scellés de l'affaire (vêtements de l'enfant, cordelettes, lettres du corbeau), ce témoignage apporte un éclairage nouveau sur la plus grande énigme criminelle des cinquante dernières années.

Images :
 



A Lépanges-sur-Vologne, tout le monde veut oublier «l’affaire»

Dans ce petit village grisâtre des Vosges, à une dizaine de kilomètres d’Epinal, on ne s’épanche plus, on se tait. La mort du petit Grégory semble définitivement marquée du sceau de la honte, enveloppée dans ce silence lourd et pesant qui avait tant impressionné Marguerite Duras.

«Laissez-nous en paix, aboie une vieille dame. C’est fini, plus personne ne parle de ça ici.» Les 900 habitants de Lépanges-sur-Vologne tentent désespérément d’oublier. Et la réouverture d’une enquête, via les nouvelles analyses ADN, ne viendra pas raviver les blessures d’antan. «Les Villemin habitaient ici, mais n’étaient pas originaires de notre village, pas plus que les autres protagonistes de l’affaire», chuchotent quelques villageois. Comme si cette histoire, et son mystère, ne les concernait définitivement plus.

Outre le souvenir de la mémoire, plus rien ici ne rappelle l’un des faits divers du siècle. Sur les hauteurs, la maison des époux Villemin a été vendue, puis transformée, est devenue méconnaissable. Au cimetière, la tombe du petit Grégory n’existe plus – son corps a été exhumé il y a quelques années puis incinéré, et ses cendres rendues à ses parents, qui habitent désormais en région parisienne. Le long de la route principale, le fameux bureau de poste, où le corbeau posta ses lettres anonymes, est maintenant un bâtiment à l’abandon. Ne reste plus, à quelques mètres de là, que le bar de l’Est, qui fut naguère le quartier général de la presse internationale. Les patrons sont toujours les mêmes qu’à l’époque mais se taisent eux aussi. Leur fils était à l’école avec Grégory, rappellent-ils, comme pour s’excuser. La caserne des pompiers, d’où étaient partis des hommes pour sortir de la Vologne le corps sans vie du petit garçon, n’existe plus. Le poste de police a disparu. Et il n’y a plus de curé au village non plus.

Dernier rescapé de l’incroyable odyssée, le maire du village, André Claudel, «vingt-sept ans de mairie dont vingt-cinq ans de Grégory», dit-il avec une infinie lassitude au fond des yeux. «J’aimerais bien revoir l’adjudant de gendarmerie qui, le jour de la découverte du corps, m’avait dit: «Soyez rassuré, demain on aura retrouvé l’assassin.» Ici, vous savez, les gens en ont marre. Ils ont beaucoup souffert d’être qualifiés de retardés mentaux dans la presse du monde entier. Aujourd’hui, on voit toujours des touristes chercher la tombe de Grégory», lâche-t-il encore, en désignant d’un geste de la main le cimetière, sous les fenêtres de son bureau à la mairie. A 6 kilomètres de là, dans le village de Docelles, l’ancien maire, Henri Bourion, 76 ans, n’oubliera jamais lui non plus. «Le 16 octobre 1984, vers 21 h 30, raconte-t-il, le maire de Lépanges m’appelait pour m’annoncer qu’on venait de retrouver un enfant dans la Vologne. Quand je suis arrivé, les pompiers étaient en train de le sortir de l’eau. J’ai été surpris par le «raffinement» avec lequel ce petit corps était ligoté. Ça m’a littéralement glacé le sang. Je me souviens d’avoir aidé à défaire ses liens.».Un souvenir, assure-t-il, qui le «hante encore aujourd’hui».

Plusieurs corbeaux

Cette image macabre, immortalisée alors par un photographe local, marque le début d’une enquête sans fin. «Si elle avait lieu aujourd’hui, cette affaire serait résolue rapidement», analyse avec le recul l’ancien colonel de gendarmerie Yves Burton. A l’époque, il avait interrogé tous les protagonistes de l’affaire et c’est lui, notamment, qui avait obtenu les aveux de la jeune Murielle Bolle accusant son beau-frère Bernard Laroche. Des déclarations, jure-t-il, faites totalement «spontanément». L’ancien enquêteur habite toujours dans les Vosges, non loin des lieux du drame. «J’espère aujourd’hui que l’ADN va permettre de résoudre ce mystère, dit-il. Mais même si on découvre qui a écrit les lettres anonymes, ça n’en fait pas encore l’assassin. Nous avons toujours été persuadés qu’il y avait plusieurs corbeaux.» Yves Burton le laisse entendre à demi-mot: «Je crois que tout ce que nous avons fait, avant d’être dessaisis du dossier, allait dans le bon sens. Nos investigations conduisaient quand même au final vers Laroche. Mais nous n’avons pas eu assez de temps et sa mort a compliqué l’enquête. » Quelle est son intime conviction, vingt-cinq après les faits? Son regard droit de militaire plonge soudainement vers le lointain: «Je ne suis sûr que d’une seule chose, dit-il, ce n’est pas la mère de l’enfant qui a fait le coup. Mais, pour le reste, tout reste ouvert à mes yeux. Je suis raisonnablement optimiste, on devrait finir par percer le mystère.»



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Tags: Grégory, Villemin, Marie-Ange Laroche, Bernard Laroche, Murielle Bolle, ADN, Vologne, Vosges Aller en haut de page Haut de page

 

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