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L'INTERVIEW AUTOPORTRAIT
«QUAND ON M’A DIT TUMEUR, J’AI PENSÉ QUE J’ÉTAIS FICHU»
La cinquantaine rugissante, l’ancien as de la moto pensait avoir vécu le plus dur, avant l’apparition, fin 2009, d’une tumeur de la thyroïde. Opéré avec succès, il raconte son cauchemar pour la première fois.

Par Blaise Calame - Mis en ligne le 12.05.2010
Avec sa dégaine de grand dégarni et son immuable moustache, l’ancien champion moto Jacques Cornu, devenu formateur, inspire confiance et sympathie. Samedi, il aura 57 ans, un âge qu’il a bien cru ne jamais atteindre lorsque, au début de décembre dernier, il s’est découvert une tumeur à la thyroïde. Opéré avec succès, remis en selle et achevant son déménagement au port d’Hauterive, au-dessus du siège de son entreprise, il se confie.

Vous n’en avez pas parlé, pourtant, il y a cinq mois, votre vie a bien failli basculer. Que s’est-il passé?

C’était début décembre. Je participais à la soirée annuelle des commerçants d’Hauterive (NE) quand un collègue m’a dit: «Tiens, tu as quoi au cou?» Je regarde et, en effet, je vois que ça a enflé. Je ne savais pas trop ce que c’était. C’était bizarre. Le lendemain, j’ai pris rendez-vous chez le médecin, qui m’a renvoyé chez un ORL trois-quatre jours plus tard. Quand ce dernier m’a rappelé, ça n’a pas été simple… (Il s’interrompt un instant.) Il m’a dit: «Ecoutez, voilà, il y a une tumeur de la thyroïde.»

Vous a-t-il précisé si elle était de nature maligne ou bénigne?

Non, il a dit tumeur, c’est tout, mais ça a été la douche froide. (Ses yeux se mouillent.)

Même pour un costaud comme vous?

Oh oui! On se sent tout petit. J’ai pris un gros coup sur la patate.

Qu’est-ce que vous vous êtes dit?

J’ai pensé que j’étais fichu. J’ai pourtant souvent joué avec la vie, mais, là, je suis tombé de haut. On dit souvent des sportifs qu’ils sont solides. Moi, sans tricher, j’ai vécu deux mois horribles. Je n’avais jamais été confronté à la maladie. Pour moi, le cancer, c’était forcément fatal.

A quoi avez-vous pensé?

Je me suis demandé combien de temps il me restait. Un mois? Deux? Avec l’aide de mes secrétaires, je me suis renseigné sur l’internet, j’ai cherché des réponses. On a réalisé qu’il existait plusieurs types de tumeurs à la thyroïde, que sans métastases, ce n’était pas pareil, etc. Puis il y a eu une phase d’attente, avec des différences dans les analyses entre Genève et Paris. Il s’agissait aussi de savoir si ça pouvait être génétique et ça, pour moi, ça a été le pire.

Vous craigniez d’avoir transmis une telle maladie à vos enfants?

Exactement… J’ai trois filles, dont la dernière a 18 ans. Vous imaginez? Heureusement, les analyses n’ont rien révélé de tel.

Vos filles ont-elles dû se soumettre à des tests?

Non, et cela a été un soulagement d’apprendre que ce n’était pas génétique. Dans un tel cas, en effet, il aurait fallu procéder à des examens permettant de détecter d’éventuels problèmes à venir. Quand tel est le cas, on peut enlever la glande thyroïde à titre préventif et les personnes opérées vivent très bien sans, moyennant la prise quotidienne d’une petite pilule, mais ça, mes filles ne le savent pas.

Vous n’avez pas voulu le leur dire?

Non. Je n’ai pas voulu les préoccuper inutilement. Moi, par contre, j’avais besoin de réponses. Mon médecin, le Dr Triponez, m’a avoué avoir opéré plus de 200 tumeurs à la thyroïde l’an passé à Genève. Je lui ai demandé combien de patients avaient survécu. Il m’a répondu: «Tous, ne vous inquiétez pas!» «Si vous ne développez pas de métastases, que c’est opéré à temps, soigné et suivi, comme dans votre cas, ça doit aller», a-t-il ajouté. Il faut savoir qu’il existe plusieurs sortes de tumeurs de la thyroïde. La mienne, de type médullaire, n’était ni la pire ni la plus banale, mais on ne pouvait pas m’opérer à Neuchâtel.

Y avait-il eu des précédents de tumeurs dans votre famille?

Non, mais mon père est mort à 53 ans, il y a une trentaine d’années. Il avait toujours un foulard autour du cou, qui dissimulait une grosseur. Il est décédé très rapidement. A l’époque, je ne m’étais pas posé de questions, parce que mon père fumait du matin au soir! C’est quand on a commencé à me parler d’hérédité que j’y ai repensé. Je me suis dit qu’il n’était peut-être pas mort du cancer des fumeurs, mais d’une thyroïde mal soignée. En réalité, je n’en sais rien, mais j’ai beaucoup culpabilisé vis-à-vis de mes enfants.

Que s’est-il passé avec vos analyses?

L’échantillon que j’ai fourni ne donnant pas les mêmes résultats à Genève et à Paris, j’ai donc dû aller refaire une série de tests… le jour de Noël! (Il se ressaisit.) On m’a opéré en février, à Genève. L’opération a duré six heures, à la satisfaction des médecins. Aujourd’hui, tout semble sous contrôle.

Pour vos filles, ça n’a pas dû être simple…

La dernière, Camille, savait que j’avais quelque chose, mais superficiellement. Elodie, l’aînée, l’a su assez tard. Pour Justine, en revanche, ça a été un coup très, très dur…

Cela vous secoue encore à ce point?

Ben tiens! (Il retient ses larmes.) Pour une fille, voir ainsi son père… Le plus dur pour Justine, c’est d’avoir connu son père de roc et de le voir d’un coup craquer, fondre en larmes. Pour elle, ça a été insupportable.

Quel regard portez-vous sur les malades qui n’ont pas la force de se battre?

Là, si je peux donner un conseil, c’est d’en parler, ne pas se renfermer. Mon père, lui, n’en parlait pas. Il savait, mais n’a rien dit. Moi, ça m’a fait un bien fou d’en parler avec d’autres anciens malades.

Aujourd’hui, vous vous estimez tiré d’affaire?

Non, quand on a vécu ça, on a l’impression de garder une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Je repense aux douleurs que j’avais au thorax avant l’opération et qui ont disparu, mais là, depuis bientôt un mois, je ressens une gêne persistante dans la gorge, comme si j’avais avalé une pilule de travers, et cela me rend soucieux. On réalise que la vie est fragile.

Quand vous étiez un champion, vous aviez le sentiment de mieux maîtriser le danger, pourtant présent dans chaque course?

Ah mais moi, il ne pouvait rien m’arriver! J’étais sûr de moi. J’ai pourtant perdu quelques pilotes amis, mais ce n’est pas la même chose. Même fracassé à l’hôpital, on pense à sa convalescence et on repart!

Une tumeur, c’est autre chose?

C’est différent, oui, parce que je suis entre les mains de la médecine. Je ne maîtrise rien.

La moto ne vous a pourtant pas fait de cadeaux, n’est-ce pas?

(Il éclate de rire.) Je ne compte plus les fractures. J’en ai subi dix-neuf, je crois, et pas des tristes. Et je ne parle pas des ligaments, des problèmes musculaires, de l’oreille interne que j’ai perdue. J’ai donné!

Jamais vous ne vous étiez dit que vous pourriez ne pas vous relever?

Non, on se reconstruit et on recommence. Ce côté battant m’a d’ailleurs sûrement aidé dans cette récente épreuve, même si j’avoue m’être découvert plus fragile que je pensais face à la maladie. Le truc, c’est de rester actif. Moi, je fais du squash! Il ne faut pas se laisser rouiller. Si vous restez dans un lit sans bouger en vous disant que vous êtes fichu, c’est certain, vous êtes cuit. Cela dit, après six heures d’opération, je n’avais pas bonne mine.

Les malades ont souvent beaucoup de peine à composer avec la tristesse de leurs proches. Vous confirmez?

Oui, j’ai d’ailleurs attendu longtemps avant d’avouer à mes filles qu’on allait m’opérer. Elles avaient déjà dû encaisser peu avant la nouvelle de la séparation de leur mère et moi. C’était lourd. Même si cette séparation ne s’est pas trop mal passée, ce n’est pas quelque chose de banal, surtout après trente ans de vie commune. Autour de moi, certains ont fait le lien entre ma tumeur et la séparation. Je n’y crois pas.

Est-il vrai qu’avant d’être opéré vous avez préparé votre testament?

Tout à fait. Sur le plan personnel, ma situation n’était pas réglée, et puis en tant que patron je songeais à mes employés, que je respecte tous.

Vous ne pouviez vous résoudre à les laisser tomber?

Non. Je me suis demandé à qui je pourrais céder ma boîte, si elle pouvait tenir sans moi, j’ai échafaudé des scénarios. C’est allé très loin. Je me suis projeté au-delà de ma propre mort. Entre le diagnostic et l’opération, j’ai énormément cogité… Je me suis aussi penché sur ma propre existence. J’ai refait le film. Ma vie a été tellement intense que je me suis dit que, si je devais partir un peu plus tôt, au moins je l’aurais bien remplie. Aujourd’hui, bien sûr, je ne voudrais pas qu’elle s’arrête.

Vous êtes-vous senti seul?

Non, grâce à mes secrétaires, qui ont su me changer les idées, en me poussant notamment à faire du sport. On peut être fort, et je pense l’être, mais je ne voudrais pas donner l’image, fausse, de celui qui a résisté à tout. J’ai passé trois mois terribles…

Diriez-vous qu’aujourd’hui une nouvelle vie commence?

Non, c’est une vie qui continue. Très franchement, ça m’est complètement égal de ne plus avoir de thyroïde. Je vis globalement beaucoup mieux, ce qui prouve que ma thyroïde était responsable d’autres maux, notamment intestinaux. J’ai pris pas mal de recul sur les choses. A moyen terme, j’envisage même de déléguer la direction de mon entreprise à l’une de mes secrétaires, la perle rare qui m’a beaucoup aidé durant cette épreuve.

Samedi 15 mai, vous aurez 57 ans. Célébrerez-vous cet anniversaire de façon particulière?

Même pas, j’ai un cours ce jour-là. Le lendemain aussi d’ailleurs. J’irai boire un verre le soir avec mes collaborateurs, sans plus. Je ne ferai pas la fête, parce que je veux être irréprochable au boulot!



COMPÉTITEUR-NÉ



Souvenirs…

«En compétition, j’étais un éternel insatisfait, confie Jacques Cornu. J’en voulais toujours plus: cet esprit ne m’a jamais quitté.» Mécanicien de profession, il achète sa première moto à 18 ans, faute de pouvoir s’offrir… une 2 CV d’occase! Quatre fois champion suisse, en 1977 en 500 cm3, puis trois fois en 1978, en 250, 350 et 500 cm3 – fait unique en Championnat suisse –, il dispute le 18 mai 1980 son premier Grand Prix à Jarama, en Espagne (en 250 cm3) et se classe sixième. Champion du monde d’endurance en 750 cm3 en 1982, il s’est notamment imposé aux 24 Heures de Spa, ainsi qu’aux 24 Heures du Mans. D’une régularité exceptionnelle, Jacques Cornu s’est classé onze ans de suite dans le top 10 d’un championnat du monde. «Je suis tombé quelques fois sur la tête mais, à un moment donné, j’ai bien compris qu’il était temps d’arrêter», confie le Neuchâtelois, qui a pris sa retraite sportive à l’âge canonique de 37 ans.




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Tags: interview, Jacques Cornu, moto, tumeur de la thyroïde Aller en haut de page Haut de page

 

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