Qu’est-il censé se passer le 4 février prochain? Une sorte de fin du monde? Un jour de non-retour où Dieu sait quels seigneurs de l’Apocalypse décideront lesquels d’entre nous méritent de gagner un monde meilleur et lesquels sont condamnés à patauger dans les ténèbres?
Un homme pourrait nous renseigner: Bernard Jeanneret, charpentier de profession près d’Yverdon et, depuis quelques années, mage, thérapeute et guide mystico-spirituel d’un mouvement ultrafermé qui recrute ses membres, pour l’essentiel, dans les régions du Nord vaudois et du Gros-de-Vaud.
Hélas, si Bernard Jeanneret répand dans le cercle de ses adeptes des théories laissant craindre le pire pour 2011, il refuse d’en dire publiquement davantage. Les étranges manigances de ce quinquagénaire qui se prend volontiers pour une réincarnation du Christ commencent cependant à inquiéter sérieusement certaines familles de la région confrontées au résultat de ses élucubrations.
Abandons de foyer
Bernard Jeanneret s’est d’abord fait connaître dans le canton par ses qualités professionnelles. C’est un charpentier et patron de PME dont les compétences n’ont jamais été mises en cause. Les choses se sont gâtées dès 2008, quand il est apparu qu’une mère de famille de Servion, Ulrike, 38 ans, portée disparue et recherchée pendant plusieurs jours, avait en fait tourné le dos à sa famille et ses trois enfants pour s’installer définitivement chez Bernard Jeanneret, désormais promu maître spirituel. Quelques mois plus tard, une autre jeune femme de la région, Muriel*, mariée et mère de deux enfants, en faisait autant après avoir consulté et fréquenté le «mage». Départ définitif du foyer familial. Muriel a aussi rompu les ponts avec ses propres parents après que Jeanneret l’eut convaincue, en jouant du pendule, que son père n’était pas son père et sa mère pas sa mère. Vers la même époque, une troisième mère de famille, Myriam, la trentaine, habitant le Gros-de-Vaud, laissait ses deux enfants de 10 et 12 ans aux bons soins de son mari pour s’installer à demeure chez le gourou. Une quatrième jeune femme, proche parente d’une des précédentes, âgée de 28 ans, les a encore rejointes entretemps.
Toutes se retrouvent dans un petit chalet d’environ 40 m2 que Bernard Jeanneret, lui-même divorcé, possède sur sa propriété, un coin de forêt à l’écart de tout, entre Pomy et Villars-sous-Ursins, non loin d’Yverdon. Ce chalet n’est nullement fait pour y habiter. C’est une simple remise. Aussi la commune at- elle prié le maître des lieux de se mettre en règle et de demander une autorisation d’habiter pour ce local. Selon le syndic et député de Pomy, Jean-Pierre Grin, le dossier serait maintenant à l’examen au canton.
La tête qui tourne
C’est également sur cette propriété, abritant un petit groupe de bâtiments en dur, dont un atelier, que le maître des lieux reçoit les particuliers qui viennent le consulter comme on le ferait d’un mage ou d’un médium. Comment l’illumination lui est-elle venue? Il l’a confié en juin de l’année dernière à La Région Nord vaudois, seul journal auquel il ait jamais accepté de donner un bout d’interview.
«En décembre 2006, j’ai été malade durant deux semaines. Je vivais en trois dimensions, la tête me tournait. Une force a pris possession de moi et m’a apporté la perception des êtres. Comme un ordinateur auquel on aurait ajouté des processeurs, mais l’étape a été douloureuse.»
Pas seulement pour lui… D’autres gardent le plus sinistre souvenir de ses prétendus dons de double vue. C’est qu’en deux temps et trois mouvements de pendule, l’homme n’hésite pas à balancer les pires fadaises aux bonnes âmes qui viennent le consulter. Il n’y a pas seulement ceux «dont les parents ne sont pas les parents»; il y a celles qui ne sont pas les sœurs de leurs soeurs; celles qui ont été «abusées par leur père»; celles qui détestent leurs enfants. Et tant pis pour les plus crédules que ces horreurs font basculer dans le désarroi. Car il y a mieux encore: l’invention de vies antérieures. Une telle est rien de moins que la réincarnation de Satan; untel a été le bras droit d’Adolf Hitler; telle autre a participé à la crucifixion du Christ. En cela, Bernard Jeanneret reprend l’une des recettes qui ont fait les beaux jours de Jo Di Mambro et Luc Jouret, les deux gourous de l’Ordre du Temple solaire (OTS). Eux aussi excellaient à distinguer quels personnages historiques avaient incarnés les membres de leur secte, avant qu’elle finisse en 1994 dans la tragédie que l’on sait.
D’un côté, les «êtres de lumière». De l’autre, les «êtres d’obscurité». Ainsi se divise le monde, selon Bernard Jeanneret. Les premiers sont les élus, les seconds sont sataniques. Lui, l’as du pendule, sait distinguer les uns des autres. Et de toute évidence, les «êtres de lumière», parmi lesquels ses protégées du petit chalet, sont infiniment moins nombreux que les seconds, pauvres hères tâtonnant dans les ténèbres.
«En 2011, les êtres de lumière partiront. C’est comme un système de points...»
Bernard Jeanneret
Le problème, c’est que ce discours s’accompagne de prédictions inquiétantes sur un bouleversement majeur que l’homme annonce non pas pour 2012, comme l’Apocalypse du calendrier maya, mais déjà pour l’an prochain. Et, là, difficile de savoir ce qu’il mijote. Au journal La Région Nord vaudois, il confiait une version soft: «En 2011, les êtres de lumière partiront. L’écart va se creuser entre eux et les êtres d’obscurité. C’est comme un système de points.»
Quels points? Mystère. Mais en interrogeant des témoins, on recueille des versions moins éthérées de l’année 2011 vue par le maître de Pomy: les êtres de lumière quitteront la terre pour un monde meilleur tandis que les êtres d’obscurité seront voués à survivre dans un univers de plus en plus morbide, théâtre de scènes relevant carrément du cinéma gore.
La colère d’Evelyne
C’est un propos faisant allusion à cette échéance de 2011 qui a fait bondir ces derniers jours une mère de famille habitant un village du Gros-de-Vaud. Evelyne, 38 ans, assiste depuis plus d’un an et demi à la triste dérive d’un couple de voisins tombés sous l’emprise de Bernard Jeanneret. Myriam, la femme du couple, est l’une de celles qui a tourné le dos à son foyer et ses deux enfants de 10 et 12 ans, pour s’installer sur la propriété du mage, à Pomy. Frédéric*, son mari, veille toujours sur les enfants, mais n’en reste pas moins sous la coupe du mage de Pomy, qu’il consulte sans cesse, à distance, pour diriger sa vie et comprendre chaque bobo qui lui arrive. Pourtant, comme en témoignent ses proches, Frédéric est malmené par son maître à penser, car Frédéric reste envers et contre tout un «être d’obscurité»… Pour en sortir, il est censé progresser, s’améliorer, tout faire pour s’approcher de la lumière… L’histoire, en somme, d’une sinistre dépendance? Hélas, comme Jeanneret et plusieurs autres fidèles, Frédéric n’a «pas souhaité s’exprimer» quand nous avons proposé de le rencontrer.
Mais le sang d’Evelyne, sa voisine, déjà consternée depuis des mois par le sort de cette famille, n’a fait qu’un tour quand les fumeuses théories d’Apocalypse à la Bernard Jeanneret ont fait irruption dans le village, véhiculées cette fois par les enfants. C’est la cadette de Myriam et Frédéric, âgée de 10 ans, qui l’a apparemment dit: «Le 4 février 2011, les femmes de lumière partiront vers le ciel. Et moi, je partirai aussi.»
«Quand ma fille aînée, âgée de 11 ans, m’a répété ça un soir, juste avant Pâques, lâche Evelyne, je me suis dit: «On ne peut pas laisser les choses aller ainsi. Si ces absurdités touchent maintenant les enfants, il faut faire quelque chose. Ecrire à la police? Prévenir les juges?»
Finalement, elle a alerté l’Association de défense de la famille et de l’individu (ASDFI), à Genève. L’ASDFI tient à jour des dossiers sur les sectes. Elle tente aussi de protéger ceux qui pourraient être victimes de leurs dérives. Mais sur ce qui peut bien attendre les «êtres de lumière», le 4 février prochain, chez Bernard Jeanneret, entre Pomy et Valeyres-sous-Ursins, elle est comme la plupart d’entre nous. Dans l’obscurité la plus totale.
* La plupart des prénoms cités dans cet article sont des prénoms d’emprunt. Les identités exactes sont connues de la rédaction.