Quelle déferlante! Qui aurait imaginé une telle vague de réactions, à la suite du vote antiminarets? La gêne de certains, regrettant leur oui. La révolte des autres, l’affirmant haut et fort et ne comprenant pas que l’on puisse le remettre en question. L’abattement de ceux qui ne l’avaient pas vu venir – allez, je vous l’accorde, j’étais de ceux-là…
«Ce vote a été inspiré par des sentiments à la fois islamophobes et xénophobes», écrivais-je ici même, péremptoire. Pas faux, mais sans doute réducteur. Un lecteur, originaire d’ex-Yougoslavie et ayant voté oui à l’initiative, m’a écrit qu’il se sentait insulté par mon analyse. La très intéressante plongée réalisée par nos reporters dans un immeuble de Reconvilier (BE), championne du oui à l’initiative (lire en page 18), le confirme: un assureur d’origine turque, archi-intégré, a également voté pour l’initiative, fidèle à ses convictions de musulman modéré.
«Christoph Blocher et son parti rigolent: ces amalgames, cette
situation confuse, c’est exactement ce que l’UDC souhaitait provoquer
en lançant son initiative ambiguë»
Rarement le résultat d’une votation aura été motivé par des raisons aussi multiples et complexes. En cette période d’incertitudes et de crise identitaire, certains ont voulu adresser un signal contre l’immigration mal contrôlée, contre la violence de ces jeunes au couteau trop leste ou au volant meurtrier. Beaucoup de femmes ont cédé à une bouffée féministe antibarbus. Sans oublier l’effet anti-Kadhafi, provoqué par la séquestration injuste des deux otages suisses retenus depuis dix-sept mois à Tripoli (lire, en page 24, le témoignage éclairant d’un médecin palestinien détenu durant plus de huit ans dans les geôles libyennes).
Pendant ce temps, Christoph Blocher et son parti rigolent: ces amalgames, cette situation confuse, c’est exactement ce que l’UDC souhaitait provoquer en lançant son initiative ambiguë. Avec un objectif limpide: jeter le discrédit sur l’ensemble de la politique menée par le Conseil fédéral à l’égard des étrangers. Après avoir mis à terre les musulmans, Blocher et ses troupes ont déjà désigné leurs prochaines cibles: les Européens qui «profitent» de la libre circulation des personnes, les demandeurs d’asile «toujours plus nombreux et trop souvent mis au bénéfice du regroupement familial» et, bien sûr, les «criminels d’origine étrangère».
Prochain round: l’initiative UDC pour le renvoi des délinquants étrangers, discutée ce jeudi par le Conseil des Etats. Certains souhaitent déjà que le Parlement la déclare constitutionnellement irrecevable afin de prévenir un nouveau vote émotionnel. De quoi ouvrir un boulevard à Blocher et Cie, qui se feront un plaisir de dénoncer cette tentative de museler la sacro-sainte démocratie directe. Pas facile de traiter avec un pyromane.