L’humble image d’un homme ordinaire et tout à la fois le symbole de l’être humain en quête d’absolu. C’est L’homme qui marche I, une sculpture créée par Alberto Giacometti en 1960, adjugée à Londres le 3 février dernier à près de 110 millions de francs. Huit minutes ont suffi pour battre un nouveau record dans le monde des enchères. Le précédent avait été atteint avec un tableau de Pablo Picasso, le Garçon à la pipe (104,2 millions de dollars, en 2004). Tout ce qu’on sait de l’acheteur, qui a enchéri par téléphone, c’est qu’il attendait depuis quarante ans la réapparition sur le marché de ce bronze grandeur nature.
Le célèbre sculpteur a réalisé de nombreuses versions d’hommes en marche au long de sa vie. Des femmes, également, préférant ensuite les représenter immobiles, car liées à la terre mère. La sculpture acquise à Londres faisait partie d’une série commandée par la Chase Manhattan Bank de New York. Il en existe deux séries, I et II, qui sont exposées dans les plus grands musées du monde. Celle de Londres était la propriété de la Dresdner Bank.
Pour ceux qui n’ont pas les moyens d’en mettre une dans leur salon, on peut admirer L’homme qui marche II à la Fondation Beyeler, à Bâle. L-e Musée Rath, à Genève, qui accueille une rétrospective Giacometti jusqu’au 21 février, expose une version de 1947.
Nadia Schneider, commissaire de cette exposition, ne cache d’ailleurs pas sa stupéfaction teintée d’écœurement devant la somme mirobolante atteinte chez Sotheby’s, «qui n’a plus rien à voir, dit-elle, avec l’art». Christian Klemm, vicedirecteur du Kunsthaus de Zurich, où se trouve la Fondation Giacometti, s’inquiète, lui, des répercussions sur les primes d’assurance et les mesures de sécurité qui vont être revues à la hausse. Rendant difficile désormais tout achat des œuvres du célèbre Suisse par des musées. Et dire que l’argent n’a jamais été très important pour l’artiste grison.
«L’homme qui marche» I et II
Ce grand bronze de la première série (1 m 83), vendu à Londres, était propriété de la Dresdner Bank qui l’avait acheté à un couple de collectionneurs américains en 1968, qui eux-mêmes l’avaient acheté à un galeriste new-yorkais. Celuici l’avait acquis auprès de la Fondation Maeght, en France.
Trois exemplaires sont encore visibles dans le monde: au Carnegie Museum of Art, à Pittsburg; à la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence; à l’Albright-Knox Art Gallery, à Buffalo (NY).
Sept exemplaires de «L’homme qui marche II» se trouvent à la Fondation Beyeler, à Bâle; à la National Gallery of Art, à Washington; au Musée d’art moderne Louisiana, à Humlebæk (Danemark); au musée Kröller-Müller, à Otterlo (Hollande); à l’Art Institute of Chicago; à la Fondation Maeght; au Herbert F. Johnson Museum, à la Cornell University (NY).
Un symbole fort de la condition humaine
Alberto Giacometti (1901-1966) avait accepté avec enthousiasme la proposition de la Chase Manhattan Plaza de créer une série de larges sculptures destinées à être mises dans un square extérieur à la banque. Il a réalisé une quarantaine de modèles en atelier avant d’en détruire une partie, ne gardant que la série L’homme en marche I et II. La Fondation Giacometti de Zurich conserve le moule original, démonté, qui a servi à la réalisation de cette série. La force qui émane de ce bronze, sa vitalité unique dans l’histoire de la sculpture, lit-on dans le catalogue Sotheby’s, en font une véritable icône de l’art du XXe siècle.
L’artiste s’était déjà attelé tout au long de sa carrière à représenter un homme en mouvement, réalisant des modèles de toutes tailles. Mais l’apothéose reste cette série de 1960. L’homme en marche, nu, filiforme, dépouillé, symbolise grâce à cette austérité, voulue par l’artiste, la fragile condition humaine.