Qui empochera les 7,7 millions de francs que Mobutu Sese Seko avait planqués en Suisse? Douze ans après la chute du dictateur zaïrois à Kinshasa et sa mort en exil quelques mois plus tard, la question vient tout juste de rebondir. Il s’en est fallu d’un cheveu, dans les derniers jours d’avril, pour que ces fonds acquis par le pillage, la corruption et la violence d’Etat soient restitués non pas au peuple congolais qui en a été spolié, mais aux héritiers mêmes de Mobutu. Une perspective que le Département fédéral des affaires étrangères tente d’éviter depuis de longues années, dans une procédure que n’auraient reniée ni Kafka ni le Père Ubu.
En mai 1997, Mobutu et son clan, au pouvoir depuis trente-deux ans, sont renversés par les troupes de Laurent-Désiré Kabila. Rebaptisé République démocratique du Congo (RDC), le pays adresse très tôt à Berne une demande de saisie des biens du dictateur déchu. Entre la villa qu’il possédait à Savigny (VD) et les fonds trouvés dans des banques, 7,7 millions de francs sont bloqués. Mais la procédure de restitution va s’éterniser. En proie à une nouvelle guerre, le Congo peine à fournir les pièces légales exigées par la demande d’entraide et les démarches s’enlisent. A plusieurs reprises, le Conseil fédéral va prolonger le délai de blocage de ces millions afin de donner à la justice le temps d’accomplir son travail malgré les défaillances de la RDC.
Organisation criminelle
A la fin de 2008, le Département fédéral des affaires étrangères paie même un avocat genevois, Me Enrico Monfrini, pour défendre les intérêts du Congo et lui permettre de récupérer ces fonds. L’idée n’est pas de virer cet argent tel quel au gouvernement de RDC, mais d’en faire bénéficier sa population via des programmes soutenus par la Banque mondiale ou des ONG.
Pour agir, Enrico Monfrini dispose de la procuration du Ministre de la justice de la RDC. Ainsi mandaté, il envoie le 23 janvier dernier au Ministère public de la Confédération, à Berne, une demande de séquestre des fonds Mobutu assortie d’une plainte pénale accusant l’ex-potentat d’avoir constitué une organisation criminelle destinée à piller les ressources de l’Etat et à maintenir ses membres au pouvoir par la violence. Une plainte de 40 pages dans laquelle l’avocat décrit par le menu comment Mobutu et son entourage, s’appuyant sur un règne de terreur, ont fait main basse sur les richesses du Congo, notamment le produit de ses mines de diamants, d’or et d’argent.
Dans ce document, Me Monfrini demande l’ouverture d’une enquête et insiste sur le fait que cette organisation criminelle, loin d’être morte, survit au dictateur. En font toujours partie, estime l’avocat, plusieurs membres de sa famille, dont son fils Nzanga, né en 1970, qui était le porte-parole du régime juste avant la débâcle de 1997.
L’image de la Suisse
La réponse du Ministère public de la Confédération est tombée le 21 avril dernier: c’est non! Il refuse d’entrer en matière et n’ouvrira donc pas d’enquête. Pour lui, Mobutu ayant été renversé en 1997, les faits sont prescrits.
Consternation de Me Monfrini. Et consternation au Département des affaires étrangères. Que l’argent volé par Mobutu risque ainsi de retourner aux Mobutu n’est pas seulement une question d’atteinte au droit et à la morale. C’est une question d’image pour la Suisse. «Nous sommes déjà au ban de la société internationale à cause du secret bancaire, constate Me Monfrini. Il en va de l’intérêt général de notre pays que ces fonds-là soient rendus non pas à ceux qui participaient à cette organisation et en ont profité, mais à ceux qui en ont été spoliés.»
Fort de cette conviction, l’avocat s’apprêtait à recourir contre la décision du Ministère public avant le 30 avril, dernier délai officiel du blocage des fonds, quand Kin-shasa a fait connaître sa position dans un courrier qu’on peut résumer ainsi: «Arrêtez tout! Nous ne voulons pas faire recours!» En d’autres termes: «Tant pis pour cet argent! Rendez-le seulement aux héritiers de feu Mobutu Sese Seko.»
L’ironie de l’histoire, pour ne pas dire son explication, c’est que le premier héritier de Mobutu, son fils Nzanga, 37 ans, est de nouveau au pouvoir à Kinshasa. Comme les autres membres de la famille, Nzanga Mobutu s’est enfui du Congo en 1997. Il est resté en exil quelques années puis est revenu au Congo dès 2002. A partir de là, dirigeant un parti nommé Union des démocrates mobutistes, il a fait son chemin dans les allées du pouvoir de la RDC. Il est aujour-d’hui vice-premier ministre du gouvernement, soit le numéro deux du régime.
Nzanga Mobutu a son blog sur l’internet et ses propres pages sur Facebook. Il les alimente régulièrement en photos le montrant à l’œuvre au Congo ou à l’étranger, serrant la main de paysans, accueillant des personnalités étrangères ou visitant une maternité. On le voit même participer en 2007 à une grand-messe célébrée dans la cathédrale de Kinshasa en hommage à son père, le président Mobutu, disparu dix ans plus tôt…
Côté suisse, écœuré par la tournure que prend le dossier de ces fonds, un citoyen bâlois, Mark Pieth, 56 ans, a fait recours lui-même, fin avril, contre la décision du Ministère public de la Confédération. L’homme, il est vrai, n’est pas le premier venu: professeur de droit pénal à l’Université de Bâle, il est internationalement reconnu comme expert dans la lutte contre les délits économiques.
Mark Pieth a adressé son recours au Tribunal pénal fédéral à Bellinzone sous forme de dénonciation de la décision du Ministère public. Difficile de dire aujourd’hui si sa démarche citoyenne a des chances d’aboutir, mais elle a déjà été suivie d’un effet: le 30 avril, à quelques heures de l’expiration du délai de blocage des fonds, le Conseil fédéral a décidé de prolonger ce blocage au 31 octobre pour permettre aux juges de statuer sur la dénonciation du professeur bâlois.
Pour Ubu et Kafka, la pièce continue. La justice a six mois de sursis.\tY. L. J
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«Il en va de l’intérêt général que ces fonds soient rendus au peuple congolais»
Me Enrico Monfrini, avocat de la RDC
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Goût du pouvoir Sur l’internet, Nzanga Mobutu aime se montrer en compagnie de personnalités étrangères. Ici, avec Rama Yade, secrétaire d’Etat française aux droits de l’homme, en visite au Congo l’an dernier.
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Mobutu aimait séjourner en Suisse. Ici à Cointrin, en 1968.
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En campagne Vêtu d’une chemise léopard rappelant la toque qu’aimait arborer son père, Nzanga fait la tournée de paysans congolais. Encore une image, parmi des dizaines d’autres, qu’on trouve sur son site Facebook.
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Père et fils
Mobutu Sese Seko (à g.) et son fils Nzanga. Le premier est mort en 1997. Le second pourrait hériter de la fortune paternelle.
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Pour mémoire
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1965: Mobutu Sese Seko prend le pouvoir au Congo-Kinshasa (ex-colonie belge) et rebaptise le pays Zaïre.
Mai 1997: Chassé par Laurent-Désiré Kabila, Mobutu s’enfuit. Le pays est rebaptisé République démocratique du Congo (RDC).
7 septembre 1997: Mobutu meurt d’un cancer à Rabat (Maroc), à 67 ans.
16 janvier 2001: Laurent-Désiré Kabila est assassiné par un garde du corps à Kinshasa. Son fils Joseph, né en 1971, lui succède.
2009: Joseph Kabila est toujours président. Nzanga Mobutu, fils de l’ex-dictateur, est vice-premier ministre.