C’est une belle maison tout en bois dans la Broye fribourgeoise. Un espace moderne où la lumière se répand largement à travers de grandes baies vitrées. «Moi, je n’avais vu qu’un chantier», remarque Rachid Hamdani en touchant la paroi à côté de lui. Il a la peau bronzée, les yeux clairs et un sourire qui illumine tout son visage. Il a l’air en forme. Cette maison, c’est celle de son fils Karim. C’est là, il y a presque deux mois, qu’il retrouvait enfin sa famille après dix-neuf mois retenu en Libye, otage du clan Kadhafi. C’était le soir du mardi 23 février. «Une voiture de la Confédération m’attendait à l’aéroport de Zurich, raconte le Vaudois. Comme je n’étais venu qu’une fois à cette adresse, j’ai dû donner le téléphone au chauffeur pour que mon fils puisse lui expliquer le chemin. Je ne savais pas comment m’y rendre.» Une anecdote qui synthétise ce qu’il a vécu: une parenthèse de vie d’une année et demie.
«On est restés un peu figés»
«Ce n’est que lorsque l’avion a touché le sol de l’aéroport de Kloten que j’ai vraiment réalisé que cette fois j’étais libre», poursuit l’ingénieur. Et puis il y a cette première rencontre avec sa famille, le soir, dans cette maison de bois. «C’était un peu la stupeur. On ne savait pas si c’était fictif ou réel, explique le Vaudois. On est restés un peu figés. C’est comme si on ne savait plus vraiment comment s’adresser les uns aux autres.» «Et puis, très vite, tout est oublié, se souvient son fils Karim. Il est là et ces derniers dix-neuf mois, c’est le passé, c’est fini.» «Comme on avait quand même pu communiquer par mail et par Skype, remarque sa femme, Bruna, je savais comment j’allais le retrouver. C’était finalement un peu comme s’il revenait de voyage.»
«Quand M. Merz est venu, on a eu beaucoup d’espoir»
Assis sur le tapis, Rachid Hamdani joue avec son petit-fils Joachim. Il a mis un seau coloré sur sa tête pour le faire rigoler. Ce petit-fils, il ne le connaissait qu’en photo. Agé de 14 mois, il est né durant sa captivité. «Les retrouvailles ont finalement été peut-être plus émouvantes avec mes deux grands enfants», se remémore, Slim, 36 ans, le fils cadet, qui vit en France. «Ils n’avaient pas revu leur grand-père depuis dix-neuf mois. Cela a été de beaux moments», dit-il pudiquement.
Une déchirure
Lui est allé voir son père en captivité, grâce à son passeport tunisien, les jambes un peu flageolantes la première fois. «On ne savait pas trop ce qui allait arriver. J’ai fait le voyage Tunis-Tripoli, comme de nombreux Tunisiens. Je n’ai jamais été inquiété, même si les services secrets nous surveillaient sûrement.» Il y est allé quatre ou cinq fois quand son père sortait encore de l’ambassade, avant qu’il ne soit mis au secret pendant cinquante-trois jours avec Max. «Pour moi, ces moments étaient probablement plus forts que les retrouvailles elles-mêmes, car lorsqu’on se quittait il y avait la déchirure de la séparation. Je ne savais pas quand et comment j’allais le retrouver», raconte l’astrophysicien.
«Ils ont scellé les portes à la cire, coupé l’électricité et l’eau de toutes les entreprises suisses»
De l’ancien otage émane une surprenante sérénité. Il parle calmement. Ne se met pas en colère. Ne montre aucune amertume. Comme si l’année et demie où il a été retenu en Libye était déjà oubliée. «La vie est comme une construction, explique l’ingénieur. Ces dixneuf mois sont une brique à l’édifice. Cela fait désormais partie de ma vie, il faut faire avec et continuer. Il faut croire que cela devait être une partie de ma destinée.» Il y a dans ses réflexions une teinte de fatalisme, soeur d’une certaine sagesse, héritée de ses origines tunisiennes. Pourtant, ses souvenirs restent vivaces. «Je me suis fait arrêter un samedi. Je n’étais pas au bureau; la secrétaire m’appelle le matin en disant que la police était là et qu’elle fermait le bureau et mettait des scellés. Je lui ai dit de rentrer chez elle, qu’on verrait à mon retour. Je suis rentré vers 8 heures, on a deux chambres au-dessus des bureaux. Le boy a préparé à manger. Là, trois policiers sont revenus.
– Vous êtes le directeur? Vous avez un passeport?
Je leur donne mon passeport tunisien, ils avaient l’air embêtés.
– Mais vous venez d’où?
– De Genève.
– Ah, vous êtes Suisse!
– Oui, j’ai aussi un passeport suisse.
Là, ils étaient tout contents, ils m’ont dit: «On a besoin de vous un quart d’heure.»
Un quart d’heure qui durera 583 jours…
«A ce moment, je ne fais pas encore le lien avec l’affaire Hannibal Kadhafi», poursuit Rachid Hamdani. Emmené au poste, on lui enlève sa montre, sa ceinture, et on le place dans une chambre. «Il y avait deux personnes, un hindou et un Hongrois, qui tous deux travaillaient pour des entreprises suisses. Et un quart d’heure après, ils amènent Max, le directeur d’ABB. Et, là, ça a fait tilt.» De fait, le jour où Hannibal Kadhafi a été libéré à Genève, l’instruction a été donnée de fermer toutes les sociétés suisses en Libye et d’arrêter tous les directeurs suisses. «Ils ont scellé les portes à la cire, coupé l’électricité et arrêté l’eau de toutes les entreprises suisses. Et des directeurs, environ 25, il n’y avait de Suisses que Max et moi.» Déféré devant le procureur, celuici lui demande:
– Je vous traite comment, vous?
– Eh bien, je suis Tunisien.
– Non. Vous êtes Suisse d’origine tunisienne.
C’est alors le début d’un long cauchemar. Dix jours d’enfer en prison dans «des conditions d’hygiène effroyables» et puis des mois d’attente à l’ambassade de Suisse. Deux mois environ de tractations actives entre les deux pays qui ne débouchent sur rien et puis six mois de silence. «L’avocat avait contacté le procureur, qui disait ne rien pouvoir faire, qu’il n’y avait pas d’accusation, que c’était une affaire politique. On pouvait sortir, aller au restaurant, mais nos passeports étaient confisqués et on était toujours suivis par des policiers en civil.» Otages du jeu de Kadhafi pour faire payer l’humiliation de son fils Hannibal arrêté à Genève.
Espoirs déçus
Et survient le président helvétique Hans-Rudolf Merz, le 20 août 2009. «Là, on a eu beaucoup d’espoir. Ça a été une période agitée, tendue, où chaque jour on était dans l’excitation du départ.» Mais la négociation échoue. Pis, Rachid et Max sont mis au secret cinquante- trois jours. «Ça a été difficile psychologiquement, car on était seuls, coupés du monde, sans aucune communication avec l’extérieur. Mais on a été bien traités, les conditions d’hygiène étaient bonnes. Il n’y avait qu’à supporter et attendre.» Une période pénible pour la famille en Suisse. «On ne savait rien du tout, raconte Karim. On espérait le meilleur, tout en imaginant le pire. On envisageait même sa mort tout en se persuadant qu’il n’y avait aucun intérêt à sa disparition.»
«Merci à ceux qui nous ont soutenus, continuez pour Max!»
A la table de la cuisine, Rachid donne à manger à son petit-fils, ramasse le bout de viande tombé dans l’assiette. Aujourd’hui, il profite de ces petits qu’il n’a pas vu naître, pas vu grandir. «Bien sûr cela m’a manqué mais, en même temps, je n’avais pas de souvenirs d’eux. Et cela peut paraître égoïste, mais je n’avais qu’une obsession en tête: recouvrer ma liberté, être libre de mes mouvements. Car de cela découle tout le reste.»
Il sourit. Rit même à l’évocation de Max arrivé le premier jour au poste de police en costume-cravate, «comme s’il allait à un rendez- vous d’affaires». «Je veux remercier tous les gens qui nous ont soutenus par leurs messages et les enjoindre à continuer pour Max», dit-il. Cent mille cartes imprimées pour les soutenir, plus de 16 000 messages reçus sur l’internet. «Je n’ai jamais pensé que le peuple suisse puisse exprimer une telle solidarité pour un cas comme celui-là. C’était extraordinaire, vraiment très émouvant.»
Ping-pong à l’ambassade
Une fois revenus de leur isolement, ils retrouvent l’ambassade de Suisse à Tripoli, sans désormais oser en ressortir. Et les jours passent, les uns ressemblant scrupuleusement aux autres. «En général, on se levait vers 9 heures, prenait un petit-déjeuner et puis on regardait nos mails, suivait les nouvelles et répondait aux messages. Vers 13 heures, le cuisinier de l’ambassade nous faisait à manger pendant la semaine. Après, soit on regardait encore nos mails, ou on lisait des bouquins et on faisait notre lessive, le repassage.» Pour améliorer l’ordinaire, l’ambassade leur achète aussi une table de ping-pong. Le plus fort? «C’était clairement le chargé d’affaires, glisse en riant Rachid Hamdani.
«Ça ne devait pas se passer comme cela. Max devait me rejoindre trois ou quatre jours après»
On a bien progressé avec Max, mais on n’est jamais arrivés à son niveau.» Quotidiennement, ils passent aussi une heure et demie à évaluer leur situation avec le chargé d’affaires, leur avocat, et en concertation avec Berne. Lui n’a pas tenu de journal de bord, Max en revanche consignait tout dans un petit carnet. Aujourd’hui, Rachid n’a plus de nouvelles de son ami. Il a pu lui faire passer un message via le chargé d’affaires, mais c’est tout. Pourquoi a-t-il été libéré et Max non? «Ça ne devait pas se passer comme ça. Max aurait dû me suivre trois ou quatre jours après mon départ, raconte le Vaudois.
En fait, tout s’est passé très vite. Il y a eu mon jugement où j’ai été innocenté puis j’ai reçu mon visa et j’ai eu la possibilité de m’en aller.» Une démonstration de démocratie pour Rachid Hamdani. «Ils ont voulu montrer que le système judiciaire fonctionne.» Une manière aussi de montrer leur bonne volonté à une Europe qui, sous le coup d’une demande suisse, refusait des visas Schengen aux personnalités libyennes.
La fuite
Mais le départ, ce soir du 22 février, est plus une fuite. Sept heures passées au Ministère des affaires étrangères libyen, un téléphone avec Micheline Calmy-Rey qui lui «tient les pouces» et le choix de partir vers la Tunisie dans la voiture diplomatique de l’ambassade allemande. «J’aurais pu prendre un vol depuis l’aéroport de Tripoli, mais j’estimais à 90% les risques d’y être à nouveau retenu.» Même en Tunisie, c’est encore une journée d’anxiété. «Etant aussi Tunisien, on craignait que les services secrets souhaitent encore m’interroger.» Et, finalement, le soulagement à l’arrivée sur sol suisse. Enfin. Après dix-neuf mois de captivité.
Le Vaudois taquine sa petite-fille Eleonore, 2 ans. Regarde sa femme, Bruna. Après trois semaines passées en famille, Rachid est pourtant déjà reparti en Extrême-Orient, seul, deux semaines! «Je comprends que cela vous surprenne mais, pour moi, c’était très important de revoir et renouer des liens avec les gens que je n’ai pas vus durant cette longue absence. Et comme j’ai vécu davantage à l’étranger, c’est à l’étranger que se trouve mon cercle d’amis. En plus, ici il faisait froid et j’avais besoin de pouvoir vivre un peu dehors.» «Il faut dire qu’il m’a proposé de venir avec lui, souligne Bruna. Mais ce voyage-là, il devait le faire seul, je crois.»
Derrière ce visage amène, on ne décèle nulle haine. Les autorités suisses ont-elles cafouillé? «Vous savez, moi non plus, en partant en Libye, je n’ai pas imaginé que cette affaire pouvait prendre une telle ampleur, glisse prudemment le Vaudois. Le problème, c’est qu’on vit en Suisse dans une démocratie si ancienne qu’on ne sait pas comment les autres se comportent et comment se comporter avec eux. La Suisse n’a pas eu de colonies et ne sait pas comment fonctionnent les anciennes colonies.» Il embrasse son fils, enseignant, qui s’en va travailler. Il a l’air heureux. Presque comme si rien ne s’était passé. «Ça ne sert à rien de ressasser, il faut oublier, mais je ne le pourrai vraiment que lorsque Max sera rentré.»
Car, dans son carnet, au fond de sa cellule, Max Göldi, lui, compte toujours les jours.