On supputait que la voix amicale qui sort du poste chaque matin à l’instant décisif de se brosser les dents émanait d’une vraie personne. C’est le cas. La voix avec laquelle les Romands commencent leurs journées depuis plus de six ans, dans une totale intimité, appartient au corps de cycliste de Simon Matthey-Doret, 39 ans. Un Lausannois bien trempé, avec une lampée de sang tessinois par son grand-père pour le caractère entier, parfois volcanique, et le niveau d’exigence de haut vol.
Le rencontrer à 10 heures du matin, juste après qu’il eut quitté l’antenne, équivaut à croiser un boulanger ou un loup-garou. Il plisse les yeux, ses pupilles sont éblouies par l’excès de lumière. Il en rit: «Avec le temps, les journalistes des Matinales deviennent un peu nyctalopes. J’ignore s’il existe des études scientifiques à ce propos, mais nous nous «nocturnisons». Il a le trait d’esprit facile, Simon, pourtant si sérieux quand il s’agit de parler de lutte contre le racisme ou de trafic d’hippocampes, deux des sujets qu’il vient d’évoquer ce matin-là.
Réveil à 3 h 30
Il a le verbe agile et une tendance avouée à la fête, pour évacuer la pression d’un travail d’une précision absolue. Voilà cependant des années qu’il se prive de l’essentiel des sorties, des films du soir ou des invitations. La faute à un rythme de vie de forçat. Chez lui, le réveil sonne à 3 h 30. «Je ressens une décharge d’adrénaline. Je n’ai heureusement jamais de problèmes à me lever.» A ses côtés, sa femme Aurélie, elle-même journaliste de presse écrite, tente tant bien que mal de poursuivre sa nuit. «Au début, je me réveillais et je l’encourageais. Je faisais la bonne épouse. Avec le temps, j’ai arrêté», avoue-t-elle.
Ils se sont connus quelques mois avant qu’il n’entame ce travail hors du commun, en 2004. Régime militaire pour lui. Arrivée au bureau vers 4 heures, passage à l’antenne de 6 à 8 heures, départ en fin de matinée, travail le soir pour préparer l’émission du lendemain, coucher vers 22 heures. Avec son épouse, ils se croisent. «Il arrive que nous ne nous voyions pas pendant plusieurs jours. Je suis parfois accablé. Je me dis qu’il n’est pas possible d’infliger cela à la femme qu’on aime. Mon entourage est admirable.» Le jeu en vaut la chandelle et Aurélie le sait: «Simon ne pourrait pas faire un boulot alimentaire. Il vit une aventure extraordinaire. Je redoute plutôt le moment ou elle s’arrêtera.»
Alors elle s’accommode de cette vie à rebrousse-poil. Appelle souvent son mari vers 8 h 30, sur l’autoroute qui l’amène à son propre travail. «Ma première question tourne toujours autour du sommeil. As-tu dormi? Es-tu fatigué?» A la longue, il s’est inventé un rythme avec une sieste profonde en début d’après-midi et du sport juste après.
Ce programme de moine-journaliste a un sens parce que l’émission le passionne. «Ces horaires créent une atmosphère particulière dans toute notre équipe, presque familiale, avec des liens resserrés. Le matin, nous avons un regard éclatant sur la journée qui commence.» Dès 4 heures, la troupe des Matinales s’active en effet en troglodytes des ondes, dans le noir. Jean-François Moulin lance une pique ou pousse la chansonnette, Valérie Droux assure les choeurs. Pendant l’antenne, le duo de journalistes Karine Vasarino - Simon Matthey-Doret mène le bal tandis que valsent les intervenants, chacun à son tour: la météo de Pascal Besnard, le billet d’humeur de Pascal Bernheim. Un ballet oratoire réglé à la seconde.
Venant après les bulldozers Derder ou Jacot-Descombes, formé à l’école Décaillet – «je travaille à l’énergie, mais je reste un enfant de choeur à côté de lui» –, Matthey-Doret s’est imposé sans heurt. «Il a de la facilité à mettre les gens à l’aise et juste ce qu’il faut d’ironie», dit de lui son collègue Georges Pop. «Il est sensible. S’il se fiche parfois en colère, il n’est jamais rancunier», ajoute sa partenaire Karine Vasarino. Côté carnet rose, celle-ci fut brièvement sa compagne, il y a dix ans. Ils ont eu un enfant ensemble, dont ils ont l’avantage de pouvoir planifier la journée bien avant qu’il ne soit levé. Cette situation crée une proximité. Ils se passent la parole en un coup d’œil ou anticipent selon une fine mécanique, épatante à observer.
Un vrai cancre
La radio, Simon n’a longtemps pas voulu en entendre parler. Fils unique de Jacques Matthey-Doret, ex-chef de l’info à la RSR, il a toujours vu son père affairé. Aucune envie de l’imiter. «Jusqu’à l’âge de 25 ans, jamais je n’aurais envisagé ce métier. Mon père m’a cependant inoculé un virus, celui d’écouter la radio. J’ai passé des milliers d’heures avec un petit poste à piles sous mon oreiller.»
A cette époque-là, la radio le nourrit davantage que l’école. Un cancre, un vrai. «Vers 14 ans, je me suis placé en démission totale. J’étais en colère contre l’école vaudoise. Une seule activité m’intéressait: l’escalade.» Il trouve son équilibre dans les falaises, à Saint-Loup, à Saint-Triphon, dans le Lubéron. Il dort dans sa voiture près des calanques, pèse 60 kilos.
En ce temps de varappes, il est loin de s’imaginer enfermé avec une forêt de micros. Les avant-bras d’acier qu’il possède toujours, il s’en sert aujourd’hui pour pousser sur ses bâtons avant la prochaine Patrouille des Glaciers ou pour tirer sur le guidon de son vélo: 3500 km l’an dernier à son compteur. «Quand j’ai commencé les Matinales, j’ai pris 8 kilos en quelques mois. Le sport me les a fait perdre. J’obéis désormais à une hygiène de vie impeccable.»
Virage à 25 ans, donc. Un poste de stage est mis au concours à la RSR, il le décroche. «J’ai choisi ce métier pour faire de l’antenne.» Il s’y adonne avec sérieux: «Le seul outil pour avoir de la répartie? Connaître ses dossiers. Je me prépare beaucoup. Comme au tennis, si la balle arrive ici, je dois la renvoyer là.»
Il relance avec aplomb, fuit toute forme de connivence, vouvoie de préférence, un œil sur l’horloge. Il adore. «Le contact avec le public est génial. Nous faisons partie de sa vie. C’est à la fois une immense responsabilité et un plaisir.» A demain matin, Simon.
Simon, si vous étiez…
… une émission?
Synergie, de Jean-Luc Hees, sur France Inter. Il y avait tout, l’actualité, la culture, le commentaire. Le talent fou du présentateur et un générique inoubliable, signé Steely Dan. Le style d’émission que j’aimerais faire un jour.
… une voix?
Pour moi, la voix n’est pas liée à un média, plutôt à la musique. Alors Lou Reed ou David Bowie. Reed est reconnaissable en une note. Pouvoir tout dire en deux intonations, deux souffles, combien y en a-t-il?
… un moment de la journée?
J’aime le lever. Pas à 3 h 30 pile, disons à 3 h 40. Ou l’instant où je ferme la porte de mon appartement. Quand je traverse les bois de Belmont, je suis seul au monde et tout est ouvert, tout est possible.
… un événement?
L’expérience vécue avec la radio à Haïti. Me retrouver parachuté dans une petite villa gardée par des mercenaires, à côté de gens qui crevaient, avec cette odeur terrible. Nous devions être présents, j’en suis convaincu.