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L'interview de Rony Brauman
«Reconstruire Haïti coûte une année de bonus dans une banque»
Même s’il dénonce des pratiques inacceptables, Rony Brauman estime que les secours ont été bien menés à Haïti, frappée par une catastrophe sans équivalent médical. Le président honoraire de Médecins sans frontières espère que la communauté internationale tiendra ses engagements en vue de la reconstruction.

Par Christian Rappaz - Mis en ligne le 25.02.2010
Le dernier bilan du séisme fait état de 217 000 morts et de 300 000 blessés, dont 4000 amputés, et de 250 000 habitations détruites. Des chiffres qui traduisent à eux seuls l’horreur de la catastrophe…

Par rapport à la proportion de population touchée, Haïti n’a pas de précédent dans l’histoire (ndlr: 9 millions d’habitants, dont 2 millions vivent dans la zone sinistrée). Jamais des équipes médicales n’avaient été confrontées à une telle quantité de blessés exigeant des soins aussi pointus en un laps de temps si court. Pas même en 1945, au moment des bombardements alliés.

Les opérations de secours se sont-elles révélées à la mesure de la catastrophe?

Rien ne peut être à la mesure d’une pareille calamité. Il n’est humainement pas possible de répondre aux besoins et aux attentes légitimes des sinistrés lorsque l’ampleur est telle. Je n’étais pas sur place mais, sur la base des informations en ma possession, je peux dire que les secours ont été bien menés compte tenu des blocages liés à l’unique voie d’accès au pays et du couac de la préséance indéfendable donnée à des visiteurs politiques, Bill Clinton en tête. Une question m’inquiète cependant: des rumeurs rapportent que des chirurgiens texans auraient procédé à des amputations inutiles selon des techniques totalement contraires à la pratique. Il semble que bon nombre de membres aient été coupés de façon nette, ce qui entrave la cicatrisation et empêche ensuite d’appareiller. Cela reste néanmoins à vérifier.

Le pays semble également confronté au scandale du trafic d’enfants pour l’adoption…

La question est d’autant plus déprimante que le traumatisme de l’arrachement peut se révéler bien plus grave que ceux subis localement. L’idée qu’arracher un enfant à la misère, c’est nécessairement lui faire du bien, relève de la pure image d’Epinal. Dans la pratique, le psychisme humain et enfantin ne fonctionne pas sur ce modèle simpliste du bonheur d’un côté et du malheur de l’autre. Le seul moyen d’enrayer ce fléau des adoptions sauvages est d’appliquer plus sévèrement les législations des pays d’accueil.

Un mois et demi après le séisme, on n’en est encore à distribuer des tentes et des bâches aux sinistrés…

Le contraire m’aurait surpris. Les bâches représentent bien sûr la forme la plus primaire et la plus humiliante en matière de secours. Mais, lorsque les sans-abri se comptent par centaines de milliers, passer à la construction d’habitations provisoires est une mission titanesque. Du point de vue du médecin humanitaire, je ne trouve donc rien de scandaleux à cette situation. Ma préoccupation est liée aux engagements financiers pris sous l’émotion. Que deviendront-ils lorsque le chantier de reconstruction sera en cours?

Si le monde a trouvé 5000 milliards de dollars pour amortir le choc de la crise financière, il en trouvera bien 15 pour la reconstruction d’Haïti, non?

C’est ce que je me dis chaque matin. J’ajoute que 15 milliards de dollars équivalent aux bonus distribués par la banque Goldman Sachs en 2009 ou à huit jours d’entretien de l’armée US. Je pars donc de l’idée que cet argent existe et que l’unique problème est son usage bien pensé sur une longue période.

Après le tsunami, 16 milliards de dollars d’aide ont été réunis en quelques semaines (227 millions de dons suisses, contre 51 pour Haïti). Quels leviers psychologiques incitent à donner ou pas?

Je vois quatre raisons à l’élan de générosité unique suscité par le tsunami. 1. La période: Noël. Par contraste, l’événement choque encore plus. 2. Un certain malentendu: on a cru que c’était la Thaïlande et le Sri Lanka les plus touchés, des lieux de tourisme mondialisé positivement connotés et reflétant une proximité symbolique. Or, c’était l’Indonésie. Si l’attention s’était braquée sur ce pays musulman parfois radical, l’élan aurait-il été aussi important? 3. La nature de la catastrophe: la vague qui déferle tel le déluge a des résonances bibliques et apocalyptiques profondes, qui nous parlent. 4. L’inversion heureuse des canons de l’aide: des locaux sauvant des touristes occidentaux. Ce flot d’images a frappé l’émotion brute. Un aspect infrarationnel, dont Haïti n’a pas bénéficié, si j’ose dire. Et pourtant je ne vois pas en quoi un décor de carte postale serait plus injustement frappé qu’un bidonville.


«Chaque grande catastrophe devient une scène politique internationale»


On vous sent agacé?

Je maintiens qu’après le tsunami, il n’y avait pas d’urgence médicale réelle alors qu’à Haïti, celle-ci était massive.

Il y avait tout de même un gros risque d’épidémie à cause des cadavres…

C’est faux. Cette menace n’existera jamais. On sait en gros pourquoi depuis Pasteur. Même baignant dans l’eau ou dans des conditions sanitaires aussi déplorables qu’à Haïti, des cadavres ne sont source d’aucun foyer épidémique. Ce n’est pas une question à mettre au vote, c’est juste une réalité médicale.

Elle a pourtant été brandie après le tsunami, après l’ouragan Narguis en Birmanie et à Haïti…

En plus par le patron du Département Secours d’urgence de l’OMS en personne, soutenu par Bernard Kouchner et le ministre français Douste-Blazy, trois médecins, qui prévoyaient que le nombre de morts allait doubler à cause des épidémies. C’est un problème de compétence. Comme pour la grippe aviaire ou la grippe A. En plus grave, car agiter la menace épidémique déclenche l’ensevelissement prématuré des cadavres et leur absence d’identification. C’est humainement dégoûtant et socialement très problématique. Pis, en arguant de ce danger et de celui tout aussi mensonger de famine, certains sont allés jusqu’à demander une intervention armée.

C’est un peu ce qui s’est passé à Haïti avec le débarquement de 12 500 militaires américains. Certains n’hésitent pas à parler de colonisation douce…

Je ne crois pas en cette visée colonisatrice. L’Amérique n’est pas moins humanitaire qu’un autre pays et dispose surtout d’une capacité de déploiement sans égale. Cela dit, elle reste une puissance impériale. D’autre part, Haïti étant quasiment un pays frontalier et donc une source d’immigration importante, il ne faut pas s’étonner que les Etats-Unis traitent l’affaire avec un niveau élevé de priorité. C’est aussi l’occasion idéale pour le président Obama de régler ses comptes avec l’ancienne administration. En intervenant rapidement et massivement à Haïti, il souligne l’incompétence de Bush face à l’ouragan Katrina en 2005.

Malgré tout, cette aide humanitaire très militarisée a choqué, au même titre que les distributions de nourriture par hélicoptère…

L’approche initiale ultrasécuritaire n’est en effet pas à l’honneur des USA. Ce sont à l’évidence les images de scènes que les médias ont hâtivement appelées de pillages et de violence, et que moi j’appelle de la légitime survie, qui ont incité l’armée US à s’engouffrer sur cette piste. Les télévisions feraient bien de s’interroger sur leur responsabilité dans la représentation des événements. Quant aux distributions par hélico, leur mise en scène est, il est vrai, plus que douteuse. Ces images étant destinées à faire le tour du monde, les Américains tenaient à montrer leur bienveillance. C’est ce que disait sans détour Condoleezza Rice lors du tsunami, parlant de l’événement comme d’une merveilleuse occasion de montrer aux peuples musulmans que l’Amérique est leur amie. Chaque grande catastrophe devient une grande scène de politique internationale.

D’où la question de mettre Haïti sous tutelle de la communauté internationale pour assurer sa reconstruction.

Ce serait une grave erreur. En gros, on apporte de beaux projets, des principes louables d’organisation démocratique et on sème le nationalisme et le rejet avant de repartir la queue entre les jambes. Les exemples ne manquent pas: le Vietnam, l’Afghanistan pour les Soviétiques, bientôt l’Irak et encore l’Afghanistan. Non, la reconstruction est de la responsabilité pleine et entière des Haïtiens. Vont-ils y arriver? A la lecture du passé, on peut en douter. Tout dépendra de la volonté de la communauté internationale de contrer la corruption qui sévit, l’argument n’étant plus «c’est mal de détourner de l’argent», mais «ça va nous mettre en grande difficulté vis-à-vis de la communauté internationale, de son soutien financier et logistique». Je suis optimiste. La nouvelle génération va comprendre l’importance des enjeux.



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Tags: Rony Brauman, Haïti, Médecins sans frontières, MSF Aller en haut de page Haut de page

 

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