On l’imagine volontiers dans un film de François Truffaut, un remake de L’homme qui aimait les femmes, avec son physique de gentil garçon, son crâne lisse (un piège à filles), son beau visage, sa voix douce et cette façon décalée de dire les choses qu’on dirait empruntée à Antoine Doinel, alias Jean-Pierre Léaud, l’acteur fétiche de la Nouvelle Vague. La maladresse en moins. Frédéric Recrosio sait parler aux femmes. Il sait les regarder, les faire rire avec nos travers, nos lâchetés de mecs. «Il est faussement naïf, faussement dragueur», dit de lui Stéphane Bern, qui l’a recruté comme chroniqueur dans Le fou du roi, sur France Inter.
Les filles craquent
Les Françaises, à l’instar des Romandes, ont un faible pour l’humoriste sédunois, qui se met à nu, révélant les tréfonds de sa masculinité et explorant avec elles l’obscur objet du désir. Aussi, quand ce soir-là, à la fin de son spectacle au théâtre Trévise, dans le IXe arrondissement de Paris, tout de noir vêtu, il demande aux filles présentes dans la salle de venir le rejoindre sur scène pour une photo spéciale pour L’illustré, elles ne se font pas prier. «On peut être femmes et avoir les honneurs de la presse suisse sans avoir nécessairement abattu un banquier suisse à Genève!» ose-t-il. Elles craquent.
L’intérêt qu’il suscite notamment auprès des femmes lui a valu un bouche à oreille enthousiaste, qui le porte depuis sept mois. «Je n’avais pas vu ça à l’écriture, reconnaît-il en dégustant des côtines de porc, une spécialité du resto chinois voisin du théâtre Trévise, où il aime manger avant l’entrée en scène. Cela me surprend. Moi, j’ai écrit un spectacle, point. En même temps, c’est la confession de la fragilité, de l’esbroufe, de la condition masculine au monde. Dans mon premier spectacle, j’expliquais ce que le désir masculin peut nous faire faire. Cette fois, je m’intéresse au couple, à l’amour.» Chaque spectacle signé Frédéric Recrosio traduit ses propres interrogations, à une période clé de sa vie. Il y a cheminement, continuité. Aussi prévient-il: «Mon prochain spectacle portera sans doute sur la vie de famille… quand j’en aurai une!» Il s’arrête soudain de causer, réfléchit, puis reprend: «La paternité, c’est le principe d’extase, mais aussi d’agacement absolu. Je ne vais pas programmer un enfant pour avoir du travail!»
Sur scène, Recrosio disserte autour de sentiments bien réels. Le public, qu’il soit romand ou parisien, s’y reconnaît. Il n’est ni grossier ni vanneur, et donc pas dans la catégorie des mâles dominants, à l’opposé d’un Franck Dubosc. Il y a de la poésie chez cet homme, mais pas d’élitisme. «Mon spectacle est un ovni qui ne ressemble à rien, expliquet-il. Les gens estiment que c’est un spectacle comique, mais pas seulement.»
Auteur besogneux, Fred Recrosio a mis deux ans et demi à ciseler le texte de Aimer, mûrir et trahir avec la coiffeuse: itinéraire de l’amour normal. «La clé, selon moi, c’est la sincérité, confie-t-il. Les gens doivent te croire.» Dans la capitale française, il prend littéralement son pied sur scène. «Ce qui est chouette, c’est que Paris, ça fait peur, souligne-t-il, et quand tu as peur, tu es vivant!»
«A Paris, on m’a considéré comme un nouveau, alors que je n’étais pas neuf»
Frédéric Recrosio
La presse l’a unanimement adopté. Pouvait-il en être autrement avec quelqu’un qui vous explique, convaincu: «Selon moi, l’homme est le meilleur ennemi de la femme! La vie nous utilise comme véhicules. La vie, c’est de l’ADN. Les maisons, les couples, c’est de la culture. On a décidé de vivre ensemble, parce qu’on est aptes à rêver, mais rien ne permet d’affirmer que cette voie-là est la bonne.» Recrosio se sait bavard. Il adore parler, spécialement avec des potes dans les cafés, chez Roger, rue Rochechouart où l’on sert même du Rivella, ou à la Bontendrie, rue de Trévise: ses meilleures adresses dans le IXe arrondissement où il habite avec sa copine, qu’il protège jalousement. La Suisse? Il adore y retourner pour «boire l’apéro»!
Face à un tel personnage, sincère, attachant, parfois flamboyant dans ses excès, mais d’une belle humilité, la presse ne pouvait que craquer. «Je me suis retrouvé dans Le Nouvel Obs, Le Canard enchaîné, Le Monde, raconte-t-il. Mieux, j’ai eu droit à Elle, Biba et Cosmo!» Le drôle d’humoriste venu d’ailleurs a fait sensation. «C’est marrant, parce qu’ici, à Paris, je suis le Suisse, alors que, en Suisse, je suis le chauve!» sourit-il.
S’émeut-il de ne pas être considéré comme un autochtone, lui qui est arrivé à Paris en 2006 déjà? Non. «Je ne me sens pas du tout Parisien, avoue-t-il, d’ailleurs en trois ans, je n’ai rencontré que trois amis parisiens. En même temps, je ne me sens pas de passage non plus. J’ai des projets, des graines à planter et c’est ici que ça se passe.» Pour autant, il reste Sédunois dans l’âme. Ses meilleurs amis sont en Suisse. «Ils n’ont aucune espèce d’estime pour le métier d’humoriste, d’ailleurs ils passent leur temps à me casser, parce que je suis le comique et qu’ils sont tout aussi drôles que moi. C’est capital de conserver ces amis-là.»
Merci la Suisse
Fort de l’accueil du public parisien, réputé très difficile, Frédéric Recrosio s’estime «privilégié à mort»: «Tout s’est mis en place à la bonne vitesse, pas trop vite. C’est très sain. L’expérience acquise avant Paris m’a beaucoup servi. Ici, on m’a considéré comme un nouveau, alors que je n’étais pas neuf et que chaque spectacle avait été rodé en Suisse», ajoute-t-il en témoignant une sincère reconnaissance à son producteur Grégoire Furrer, qui a parié gros sur lui.
Le succès a-t-il changé Fred? Il s’en défend: «A un moment, j’ai perdu ma candeur. Au mois de février, le spectacle a démarré en trombe, puis c’est un peu retombé… Là, j’ai voulu faire feu de tout bois: j’étais un peu trop sérieux, je voulais tout analyser. Cela m’a aussi permis de faire de bonnes choses, comme le clip mis en ligne sur mon site (www.recrosio.ch)…» Par bonheur, le public parisien est revenu. L’humoriste romand, dont la mère est institutrice et le père ancien gérant d’un magasin de vêtements pour hommes, n’a pas pris le melon. Il n’a pas fait fortune non plus. «Si je peux vivre à Paris, c’est grâce à la Suisse, souligne-t-il. Cela dit, soyons clairs, avec un tel spectacle, je ne serai jamais une superstar de l’humour.»