Premier Romand élu personnalité suisse de l’année, le chirurgien jurassien du Kinderspital de Zurich consacre sa vie aux enfants souffrant de malformation cardiaque. Celui qui se voit comme un soldat inconnu l’est désormais un peu moins
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Laurent Favre - Mis en ligne le 12.01.2010
Samedi 9 janvier, René Prêtre a tenu trois cœurs d’enfants palpitants dans ses mains, gagné deux Swiss Awards et souhaité un bon anniversaire à sa mère, Bernadette, 82 ans, en direct sur les trois chaînes nationales. Et tout ça depuis Maputo, au Mozambique. Le plus incroyable pour lui fut son élection au titre de Suisse de l’année 2009. «C’est un grand honneur! Il y a tant de gens qui méritaient ce prix… Je me sens comme le soldat inconnu qui représente la majorité.»
Les organisateurs de cette huitième cérémonie des Swiss Awards misaient davantage sur Didier Cuche ou sur Dimitri. Ils se démenèrent pour acheminer le clown et le skieur au Hallenstadion de Zurich malgré les bourrasques de neige. Mais, avec René Prêtre, impossible de transiger. Le chirurgien du Kinderspital avait… posé ses vacances. «Le 7 janvier, René est parti opérer des enfants au Mozambique sur ses congés», explique Hélène Faggionato, le bras droit du docteur au sein de la fondation Le petit cœur*. «Lorsqu’il a su qu’il était pressenti pour un prix, il n’a pas hésité: sa place était à Maputo.» «Certains enfants ont fait 2000 kilomètres pour que je les opère», souligna le bon docteur, comme s’il devait justifier son absence.
Une vocation tardive
En choisissant René Prêtre, les téléspectateurs suisses renouent avec la tradition des Swiss doctors. Beat Richner avait été le premier Suisse de l’année en 2002, Lotti Latrous la première femme en 2004; ce Jurassien de 51 ans devient le premier Romand à figurer au palmarès. Le soldat inconnu le sera désormais un peu moins. Même Pierre Kohler, le maire de Delémont, sélectionné dans la catégorie politique, avoue son ignorance. «Je me doute bien qu’il est Ajoulot, mais je ne le connais pas.» Une heure plus tard, il s’empressera de noter les coordonnées bancaires de la fondation afin de faire un don. A Zurich, il y a sa fille aînée, Camille (24 ans), qui supplie les photographes d’arrêter de la prendre sous tous les angles avec le trophée de granit, son ex-épouse, Gabriela Soldini Prêtre, qui a attendu la fin de l’émission pour monter sur scène, et Hélène Faggionato, robe de soirée émeraude comme il sied à un consul de Monaco. Manque Tatiana (21 ans), la fille cadette. «Elle a préféré aller à Avoriaz, explique sa mère. Dommage, c’est elle qui aurait sans doute le plus apprécié ce côté paillettes…» La fille, l’exépouse, l’amie. On les sent un peu émues. «Quelle récompense, quelle reconnaissance!» Un peu déboussolées, peut-être. «Depuis le temps qu’il se bat dans l’ombre…» Un peu détachées, aussi. «Il fait ce qu’il aime, ce qu’il adore même», résume sobrement Gabriela Soldini Prêtre, gynécologue à Morges.
Avant de devenir une passion exclusive, la chirurgie cardiaque fut d’abord une vocation tardive pour René Prêtre. Dans la ferme familiale de Boncourt, tout près de la frontière française, le petit René se rêvait surtout en footballeur. Troisième d’une fratrie de sept, mais aîné des garçons, il est appelé à reprendre la ferme. Enfance simple et rude. La traite des vaches, les foins. Et le football. «On a tiré le diable par la queue pour élever nos enfants, mais le diable avait la queue solide», disent fièrement les parents.
René laisse finalement l’exploitation familiale à son frère Bernard, hémophile. «Moi, j’ai ma maturité, je me débrouillerai», dit-il au père. La mère fait les comptes. «Il voulait faire médecine, je lui ai dit: «Vas-y, on a pour deux ans de bonnes récoltes de tabac, ça ira; après on se débrouillera…»
«Tu as de bonnes mains»
Il débarque à Genève. Elève doué. Brillant. A New York, lors d’un stage aux urgences, un chirurgien détecte son potentiel. «Tu as de bonnes mains. Tu dois opérer des cœurs.» René Prêtre ne sera pas paysan, mais il restera «un artisan, parce que je travaille avec mes mains».
En bon artisan, il croit davantage au savoir-faire qu’à la technologie. En 1999, il dénonce l’utilisation du laser en chirurgie cardiaque dans la prestigieuse revue scientifique The Lancet. La charge fait grand bruit, mais aujourd’hui le laser a disparu de la trousse à outils chirurgicale.
En 2001, sa candidature pour le poste de chef de la chirurgie cardiovasculaire déchire les Hôpitaux universitaires de Genève. Ecarté, il part. Lui qui, son bac en poche, referma ses livres d’allemand en promettant à sa sœur Marie-Luce «de plus jamais parler allemand de (sa) vie», s’installe à Zurich. Il y est encore, fasciné. «Le cœur est un organe tellement magnifique qu’il en a presque une personnalité, comme un animal qu’il faut apprivoiser. Quand j’ai découvert cela, les autres organes sont alors apparus bien ternes.»
Il opère 300 enfants atteints de malformation cardiaque par an. Ne prend peu ou pas de vacances. L’inaction est mauvaise pour ses mains d’artiste du scalpel. Souvent, la malformation est détectée avant la naissance et l’intervention a lieu dans la première semaine de vie. «Certains de ses patients ne pèsent que quelques kilos et leur cœur est de la taille d’un abricot», souligne son confrère et ami Thierry Carrel. René Prêtre oublie en ces instants décisifs tout sentiment. C’est l’artisan qui œuvre alors, exprimant son savoir-faire sans émotion. «Je ne pourrais pas opérer mes parents ou mes enfants», reconnaît-il.
On le réclame partout
Hors des blocs stériles, il redevient sensible et émotif. «Ma récompense, c’est de savoir qu’un petit garçon pourra rejouer au foot ou qu’une fille pourra avoir des enfants.» En 2005, il sauve une fillette de 4 ans en lui implantant un cœur artificiel afin de la maintenir en vie jusqu’à sa transplantation cardiaque. Une première suisse. La veille, il téléphone à Boncourt. «Dis, maman, j’ai un cas très sérieux. Tu ne ferais pas une prière?»
Parfois, un gosse lui «file entre les doigts». Alors il erre, silencieux et triste.
Le grand professeur Prêtre a opéré dans les Balkans, à Dubaï, en Géorgie, en Somalie. Et à Monaco, gratuitement, deux jours par mois. Il connaît Albert, Ernst-August, Caroline. Il a refusé de reprendre la direction de l’Hôpital de Monaco. Et aussi celle de l’Hôpital de Dortmund. Pas mal pour le gamin de Boncourt qui rêvait de jouer au FC Sochaux-Montbéliard.
* Zürcher Kantonal Bank, compte No 80-151-4, IBAN: CH03 0070 0111 5002 8083 6.
«Une image positive du pays»
René Prêtre nous a rappelés lundi depuis le Mozambique.
Quand le Suisse de l’année 2009 va-t-il rentrer au pays?
Je
reviens dimanche. Cette série d’opérations au Mozambique était
planifiée depuis longtemps et vitale pour de nombreux enfants. Il était
vraiment impensable de ne pas y aller.
Comment avez-vous vécu cette soirée incroyable?
J’ai
été averti par SMS que j’étais choisi dans la catégorie société. Je
n’ai appris que bien plus tard que j’avais également été désigné Suisse
de l’année. Et je n’ai toujours pas vu les images.
Comment expliquez-vous le choix du public?
Depuis
samedi, j’ai reçu énormément de messages par e-mail. Il y a vraiment
deux choses qui s’en dégagent. Les gens disent tout d’abord: «Cette
personne nous représente.» C’est ce que j’ai voulu exprimer en parlant
de soldat inconnu. Le second aspect, c’est que la Suisse a été beaucoup
critiquée ces derniers mois et que la population est heureuse de
montrer une image positive, de valoriser quelqu’un qui fait quelque
chose de bien à l’étranger.
Qu’espérez-vous désormais? Plus de moyens pour votre fondation?
Absolument!
C’est d’ailleurs pour cela que j’espérais un peu être élu dans ma
catégorie. En ce sens, la soirée a été une réussite, nous avons pu
montrer ce que nous faisons. Les Suisses sont des gens très généreux,
mais ils veulent être rassurés, être sûrs qu’ils donnent à bon escient.
Je pense que maintenant, au niveau des dons, on est bon pour au moins
deux ans…
Pierre Kohler, le maire de Delémont, qui veut faire un
don, ne vous connaissait pas. Pas plus que Bernard Challandes,
l’entraîneur jurassien du FC Zurich…
Je vais souvent voir les
matchs du FC Zurich, mais je n’ai jamais osé déranger M. Challandes. Je
crois que je vais le faire, maintenant. Le foot, c’est une vraie
passion. J’ai joué en 1re ligue à Boncourt. On avait une bonne équipe,
qui jouait souvent les finales pour monter en ligue nationale.
«On en a pleuré…»
Chez les parents de René Prêtre, à Boncourt (JU).
Seuls
derrière leur téléviseur, dans la maison attenante à la ferme familiale
à Boncourt, Denis Prêtre, 85 ans, et Bernadette, 82 ans, ont assisté
samedi au triomphe de leur fils René, élu Suisse de l’année 2009. «On
n’y voyait plus clair tellement on était émus! On est si heureux pour
lui. Il mérite vraiment tout ce qui lui arrive. Il a su rester simple.
Vous savez, notre René, c’est un enfant qui a toujours tout partagé. On
a bien sûr voté pour lui par téléphone, mais une fois chacun, on n’a
pas voulu abuser», soufflent les deux retraités. «On était déjà
tellement contents qu’il remporte le prix Société. Vous ne pouvez pas
imaginer notre joie quand, en fin de soirée, on a entendu la
présentatrice annoncer que c’était lui, le Suisse de l’année!» Malgré
l’heure tardive, le maire du village, André Goffinet, sonne aussitôt à
leur porte, des bouteilles de champagne plein les mains, suivi par
leurs voisins immédiats. Les bouchons sautent. «Je n’ai plus le droit
de boire d’alcool, mais j’ai quand même fait une belle exception, et on
a bien fêté ça», rigole Denis. «On est allés au lit à 2 heures du
matin», chuchote Bernadette, comme une jeune fille qui aurait fait une
bêtise.
Depuis, le téléphone n’arrête pas de sonner chez les
Prêtre: famille, amis, voisins, et bien sûr René qui, du fin fond de
l’Afrique, s’enquiert du résultat qu’il ne connaît pas encore – sa
réaction ayant été enregistrée en faux direct, «à blanc», au cas où…
«Alors, ça donne quoi?» demandet- il. «Tu es le Suisse de l’année», lui
répond sa mère. «Je n’ai même pas pu entendre sa réaction, la
communication a été coupée au même moment», explique-t-elle. Puis les
Prêtre de raconter l’enfance du troisième de leurs sept enfants, de
Boncourt à Porrentruy, ses études de Lausanne à Genève, en passant par
Boston, Chicago, San Diego, San Francisco, puis sa consécration à
Zurich, Monaco, Maputo, Dubaï… «C’est un enfant aux doigts d’or», dit
encore sa mère, pas peu fière. «Mais, vous savez, il ne nous dit jamais
tout ce qu’il fait, il est comme un curé dans un confessionnal»,
conclut le père, un énorme sourire aux lèvres.