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EXPÉDITION SUISSE EN CHINE
LES FANTÔMES DE LA MER DE SABLE
Dans une mer asséchée en Chine, des rivières coulaient encore il y a 4000 ans. Un peuple aux traits européens vivait alors sur ces rives. Des explorateurs suisses ont pu mener l’enquête.

Par Philippe Clot - Mis en ligne le 31.05.2010

 
Son nom ouïgour annonce sans détour la couleur: Taklamakan signifie en effet «si l’on y entre on n’en sort pas». Vaste comme la France, cette ancienne mer asséchée, bordée de massifs montagneux, notamment au sud par l’Himalaya, occupe tout le centre de la province chinoise du Xinjiang. Il pourrait figurer au haut du classement officieux des zones les plus inhospitalières du globe. La vie a en effet littéralement déserté ce désert. Il faut creuser profondément et dans des endroits bien précis pour y trouver de l’eau saumâtre, indispensable pour que les chameaux puissent s’abreuver une fois par semaine. Les variations de température y sont extrêmes. Le taux d’humidité dérisoire. Et ce sable infertile d’une extraordinaire finesse, contrairement à d’autres déserts en grande partie rocailleux, recouvre pratiquement toute l’étendue de limon blanc héritée de l’immense mer intérieure qui s’est évaporée il y a 50 000 ans.

Au bénéfice d’une autorisation de Pékin, trois Suisses, Christoph Baumer, président de la Society for the Exploration of EurAsia, grand spécialiste de l’Asie centrale et chef de l’expédition, le photographe Urs Moeckli et l’Yverdonnois Jean-Daniel Carrard, auteur de ces photographies, sont retournés dans ce désert habituellement interdit aux visiteurs étrangers. «Cette expédition de quarante-trois jours en automne dernier était ma troisième dans le Taklamakan. Cette fois, nous avons opté pour la méthode de déplacement traditionnelle: à pied avec une caravane de chameaux pour transporter les vivres, l’eau et le matériel. L’expédition de 2005 avait démontré que les meilleurs camions les mieux équipés pour ce type de terrain étaient trop souvent stoppés par ce sable qu’il faut aussi apprivoiser pour marcher le plus rationnellement possible.»

LES PREMIERS OCCIDENTAUX APRÈS ELLA MAILLART

La Suisse et cette étendue hostile et fermée aux étrangers ont décidément un rapport étroit. «En 1994, nous étions les premiers Occidentaux à fouler ce désert après Ella Maillart.» Le but de cette grande boucle de 400 kilomètres dans la mer de la Mort (autre surnom du Taklamakan) consistait à affiner la connaissance du peuple qui a colonisé il y a environ 4000 ans le lit des rivières disparues. Qui étaient ces colons aux traits occidentaux, aux cheveux brun-roux, qui se sont installés dans cette plaine certes moins hostile qu’aujourd’hui, mais dont le climat n’a sans doute guère évolué? «Les habits en feutre épais qu’on a retrouvés prouvent qu’il y faisait déjà très froid. Ce qu’on sait de ce peuple, c’est qu’il ne connaissait pas l’écriture. Ces femmes et ces hommes étaient encore animistes et pratiquaient des rites mortuaires élaborés. On retrouve notamment des arcs miniatures, chargés d’équiper symboliquement le défunt pour sa vie dans l’au-delà. En revanche, il semble qu’ils ne sacrifiaient pas les serviteurs, comme c’était parfois le cas dans les cultures néolithiques. On a retrouvé des grains de blé et de millet, des ossements de chèvres et de vaches. Ils pratiquaient donc l’agriculture et l’élevage», explique Jean-Daniel Carrard.

Les témoins les plus mémorables pour notre sensibilité moderne, ce sont sans doute des statues en bois d’une taille comparable à un corps humain et que ne renieraient pas certains artistes contemporains. Parmi les autres moments forts de ce mois et demi passé au milieu de nulle part, la découverte d’un crâne de femme parfaitement et naturellement momifié, déterré par des pilleurs. «Ses longs cheveux aux teintes rousses étaient parfaitement conservés. J’ai pu les arranger sur le sable pour prendre ce crâne en photo. Les traits du visage étaient encore en partie conservés. C’est vraiment très impressionnant, cette intimité avec une congénère ayant vécu dans ce coin de désert autrefois irrigué.» Ce peuple du Taklamakan a disparu quelques centaines d’années seulement après son arrivée dans ce désert. A-t-il été vaincu par des envahisseurs ou par la sécheresse? On n’en sait rien. «La Chine manque hélas encore de moyens pour organiser l’étude et la préservation systématique de ses innombrables sites archéologiques», regrette Jean-Daniel Carrard. Le mystérieux peuple du Taklamakan a en effet trop souvent subi les assauts de pilleurs qui espéraient dénicher de l’or et d’autres matières précieuses dans ces cimetières. «La vision de ces saccages, de ces ossements déterrés et éparpillés sur le sable est tout simplement désolante», témoigne l’explorateur vaudois.

CARCASSES D’OISEAUX, SEUL SIGNE DE VIE

A côté du travail de recherche archéologique, une telle expérience génère aussi une large palette d’émotions. «Quand on s’engage dans une telle immensité vierge de tout signe de vie, on se sent vraiment très, très, très petit. Le silence y est total. Le ciel nocturne d’une beauté à couper le souffle. Rejoindre une des rares routes qui traversent cette étendue, cela se chiffre en jours de marche. Les seules signes de vie se résumaient à des carcasses d’oiseaux et de papillons morts, sans doute poussés là par des vents violents et pris au piège. Il est regrettable que le gouvernement n’ouvre pas un peu plus cette région au tourisme. Cela encouragerait l’étude et la préservation de ces sites archéologiques extraordinaires», plaide l’explorateur-photographe.



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Tags: Grand reportage, Chine, mer asséchée, ouïgour, Taklamakan, photos, Jean-Daniel Carrard Aller en haut de page Haut de page

 

Visionner les photos surprenante du Taklamakan

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