Les larmes du conseiller fédéral Samuel Schmid, soutenu par le chef de l’armée Christophe Keckeis, avaient touché le pays tout entier. C’était le 17 juillet 2007, à Andermatt, lors de la cérémonie d’adieu aux six recrues disparues lors du drame de la Jungfrau. Par leur présence émue, ils démontraient que l’armée avait pris la mesure du tragique événement.
Vendredi dernier, à Coire, ni conseiller fédéral ni haut gradé n’étaient là au moment où le tribunal militaire prononça le verdict du procès des deux guides, inculpés d’homicide par négligence. Leur présence aurait pourtant été une consolation pour les familles, au moment où le mot Freispruch! (acquittement) résonna dans la salle. Choqués, les proches des victimes ont quitté le tribunal les larmes aux yeux et la révolte au cœur (lire l’article de Patrick Baumann en page 32).
Considéré froidement, ce jugement n’est pourtant guère attaquable, tant il était délicat, plus de deux ans après les faits, d’apprécier avec certitude le risque réel pris par les deux guides lorsqu’ils décidèrent d’emmener ces jeunes soldats passionnés de montagne à la conquête de la Jungfrau. Le fait est que ce même jour, dans la même cabane, d’autres guides, plus prudents, préférèrent renoncer à cette course. Mais, après plusieurs jours de brouillard et de mauvais temps, il faisait si beau, ce matin-là, et les jeunes étaient si motivés…
«Le doute doit profiter à l’accusé: c’est là un des fondements de la
justice. Tourner le dos à ce principe risquerait de conduire à
l’américanisation de notre société»
Le doute doit profiter à l’accusé: c’est là un des fondements de la justice. Tourner le dos à ce principe risquerait de conduire à l’américanisation de notre société, faisant de toute personne acceptant de prendre des gens sous sa responsabilité un coupable potentiel, ce qui n’est en rien souhaitable. Le jour où les guides se sauront menacés de procès à chaque course, ils feront signer des décharges à leurs clients avant de remplir le thermos. De quoi casser l’ambiance en cabane…
Cela dit, on ne peut que comprendre la révolte des familles face à ce jugement qui peut donner l’impression que l’armée fuit ses responsabilités. Le fait que l’acquittement des deux guides leur permette automatiquement de toucher de substantielles indemnités renforce encore le malaise.
Mais le vrai scandale est que, justice militaire oblige, les familles n’aient pas pu se porter partie civile. En clair, elles n’avaient ni accès au dossier ni le droit de contester le déroulement du procès. Tout juste, quelques semaines avant celui-ci, leur a-t-on accordé une unique occasion de consulter les pièces rédigées en allemand dans un bureau à Berne, sans avoir le droit de faire des copies et sous surveillance constante. Inacceptable.
Pour les parents des six recrues disparues à la Jungfrau, la justice militaire sera pour toujours une justice qui usurpe son nom.