Lundi 1er juin 2009, 14 h 31. Huitième de finale du tournoi de Roland-Garros, Roger Federer contre l’Allemand Tommy Haas. Le coup droit du Suisse sort d’un bon mètre des limites du court. Sous le soleil de juin, Federer n’est que l’ombre de lui-même. Il est mené deux manches à rien, quatre jeux à trois dans le troisième set et 30-40 sur son service.
L’odeur de la défaite se répand aux alentours du stade de la porte d’Auteuil. Un parfum de révolution flotte sur ce long week-end de Pentecôte. Samedi, l’ambitieux Serbe Novak Djokovic a mordu la poussière. Dimanche, l’échassier suédois Robin Söderling a décapité le tournoi: exit Rafael Nadal, quadruple vainqueur des Internationaux de France, invaincu à Roland-Garros depuis trente et une rencontres et numéro un mondial.
Pour Federer, l’élimination de Nadal est une aubaine. Dans leurs face-à-face en Grand Chelem, le jeune Espagnol reste sur trois victoires consécutives à Roland-Garros, Wimbledon et, en début d’année, à l’Open d’Australie. A Melbourne, Roger en a même pleuré. Cette fois, l’occasion est trop belle de remporter enfin le seul titre qui manque encore à son incroyable catalogue. Tommy Haas ne devrait pas être un obstacle insurmontable; Federer a gagné leurs sept dernières confrontations.
Mais l’Allemand mène 7-6 7-5 4-3 et vient d’obtenir une balle de break.
Si Federer perd ce point, il perd le match. S’il perd le match, il perd
pied. Depuis le début d’année, il n’entend que ça: il est usé, il doit
trouver un entraîneur, son clan ne le stimule pas assez. A Melbourne,
surpris que sa défaite contre Nadal ait été perçue comme une passation
de pouvoir, il a convoqué la presse suisse. «J’ai encore des buts dans
le tennis!» N’empêche… Blick se plaint de sa vie trop normale. On se
réjouit presque lorsque, début avril à Miami, il casse sa raquette. Son
ancien entraîneur, Peter Lundgren, estime qu’il a «besoin d’un cerveau
nouveau à ses côtés». Les défaites se succèdent: sept déjà depuis le
début de l’année. Ici même, au deuxième tour, il a souffert mille
tourments pour venir à bout de l’Argentin José Acacuso. «On le sentait
vulnérable», se souvient Mathieu Eschmann, l’envoyé spécial de
Radio-Cité, un ancien camarade de Federer au tennis-étude d’Ecublens.
Ce
n’est pas qu’il joue mal. Dans le premier set, il a aligné six jeux
blancs consécutifs. Vingt-quatre points de suite, c’est même un record,
un de plus. Mais il a perdu la manche au tie-break…
Ce n’est pas
qu’il joue mal, c’est juste qu’il n’est pas vraiment dans la partie.
«Un sale match, se souvient Mathieu Eschmann. Haas le maintenait à
distance, imposait un faux rythme. Federer semblait endormi.» Tout en
haut du central, l’ancien joueur Arnaud Boetsch fait la même analyse au
micro de France Télévision. «Roger n’était pas bien, cela se sentait
dans son coup de raquette. Sa nervosité était évidente.»
Le
Bâlois s’agace et multiplie les fautes directes. Il a donné la deuxième
manche à son adversaire sur un coup droit dans le filet. C’est encore
un coup droit raté, «boisé» cette fois, qui procure une balle de break
à Haas dans le troisième set.
Il a peur pour Mirka
Il
est 14 h 31 et le public ne peut réprimer un «oooh» navré. Tout le
stade est derrière lui. La veille, ils étaient tous pour Söderling
contre Nadal. En finale, ils oublieront le Suédois. Depuis trois ans,
ils poussent Federer à réussir son pari. Ils veulent le voir brandir la
Coupe des mousquetaires, ils veulent être témoins de l’histoire. Ils
scandent: «Roger! Roger!» Mais l’histoire ne se convoque pas en tapant
dans les mains…
Le Suisse ne cille pas. A peine adresse-t-il un
furtif coup d’œil vers la loge où est installé son clan. Ses amis les
plus proches sont là. Ce sont ceux du premier cercle, les rares qu’il a
invités à son mariage avec Mirka, le 11 avril à Bâle. Reto Staubli, son
témoin, Séverin Lüthi, son entraîneur, Tony Godsick, son agent. Yves
Allegro, le grand frère qu’il n’a jamais eu, n’aime pas venir. «Sur les
gros tournois, il y a trop de monde autour de lui, alors j’évite de le
déranger.» Mais il est là.
Le clan sait comment le prendre. Sait
qu’il ne faut pas s’enflammer, ne pas lui répéter que c’est son année.
La veille, c’est sur la table de massage puis dans le taxi qu’il a
suivi la chute de Nadal. Arrivé à son hôtel, place Vendôme, personne ne
lui en a parlé. «J’ai besoin de cette stabilité autour de moi»,
répète-t-il.
Dans la loge, il y a évidemment Mirka, et son
éternel gilet de laine rose. Mais sa robe turquoise dessine un arrondi
inédit; elle est enceinte. Personne ne le sait encore: le couple attend
des jumelles pour l’été. Un stress de plus pour Federer. Il ne
l’avouera qu’après la naissance, le 22 juillet. «J’avais peur,
vraiment. Je suis arrivé à Paris avec cette appréhension: nous devions
traverser Roland-Garros et Wimbledon, j’avais besoin de Mirka à mes
côtés et il fallait que tout se passe bien. Nous n’étions pas en
Suisse, où je voulais que mes filles naissent, ça pouvait arriver à
tout moment.»
Tout se joue donc à cet instant précis. De l’autre
côté du filet, Tommy Haas en est parfaitement conscient. «Roger savait
que c’était le moment, ou il pouvait faire ses valises.» La première
balle de service est bonne. Le fruit d’une préparation intense durant
l’hiver. «Après la saison dernière, racontera Federer, j’ai eu un
feeling. Je me retenais, mon corps avait peur. J’ai demandé à Seve
(ndlr: Séverin Lüthi) et à Pierre (Paganini, son préparateur physique)
de me faire travailler le service et le jeu de jambes à fond. Parce que
ma tête avait besoin de savoir que mon corps tenait. Et si ça cassait,
au moins j’étais fixé.»
«Après ça, je me suis dit: OK, je vais gagner ce match»
Roger Federer
Le
retour de Haas est bien ajusté. «J’étais prêt, dira l’Allemand en
conférence de presse. J’ai bien retourné: pas trop de risque mais
profond quand même.» Excentré dans le coin gauche du court, Federer se
décale sur son coup droit et tente une frappe décisive. En tribune de
presse, Mathieu Eschmann donne un coup de coude à son voisin Marco
Keller, de Sportinformation. «On s’est regardés, l’air de dire: quel
coup de poker! Ce qui est hallucinant, c’est que Roger venait de rater
un coup similaire sur le point précédent. Et il le retente droit
derrière!»
La balle s’écrase sur la ligne. Egalité. Roger
Federer s’encourage en français. «Allez!» Son poing martèle lentement
l’air. «Mon premier vrai point du match. Après ça, j’ai su que j’allais
gagner.» Haas semble l’admettre. «Ça, c’est du Federer…»
constatera-t-il mi-dépité, mi-admiratif. Dans la loge, Yves Allegro a
bondi. «Elle aurait pu finir n’importe où, cette balle… Ça se joue à
tellement peu de chose parfois.» Bluffé, Mathieu Eschmann hésite:
«Est-ce un coup de génie ou l’expression d’un certain désespoir?»
Le
match a tourné. Tout va alors très vite. Federer remporte neuf jeux
consécutifs. Une heure plus tard, il quitte le court en vainqueur. Il
bat ensuite Gaël Monfils, Juan Martín del Potro («il est bousculé mais
il ne perd pas un pouce de terrain, comme s’il était sûr de sa
victoire», note Eschmann) et Robin Söderling en finale, le dimanche 7
juin. «Avant la finale, il est venu tranquillement parler avec moi dans
le vestiaire. Je n’en revenais pas», témoignera le Français Sébastien
Grosjean.
Il enchaîne avec Wimbledon. Le 5 juillet, il remporte
une finale incroyable contre Andy Roddick. Le plus beau match de
l’année, selon l’ATP. Son quinzième titre du Grand Chelem, mieux que
Pete Sampras. Le 6, il récupère son rang de numéro un mondial. Il a
triomphé de ses détracteurs. «J’avais raison et vous aviez tort», ne
manque-t-il pas de leur rappeler.
«Au fond de lui, il savait qu’il allait réussir»
Arnaud Boetsch
Peu après la naissance de ses
filles Charlene et Myla, il s’étonne. «L’autre jour, j’étais sous ma
douche et je me disais que je n’avais pas eu le temps de savourer
Wimbledon et mon record en Grand Chelem.» Mais le temps est une notion
relative, qui se contracte et se dilate. Le 1er juin, à 14 h 32,
l’éternité fut contenue dans une fraction de seconde. Sur la vidéo de
France Télévision, on entend peu Arnaud Boetsch. Peut-être le Français
de Genève se remémorait-il alors un épisode similaire de sa carrière,
lorsqu’il sauva trois balles de match contre la Suède avant d’offrir la
Coupe Davis 1996 à la France. «Cela ne dure qu’un instant, mais
beaucoup de choses traversent l’esprit. Ce ne sont pas des mots, plutôt
des sensations, des concepts. Philosophiquement, on est prêt à vivre
cet instant parce qu’il a une logique, parce qu’il représente un
aboutissement vers lequel on tend depuis si longtemps. Federer devait
gagner. Il ne pouvait pas rater ce point et je pense qu’il le
ressentait intérieurement.»