Réactions: rarement le fossé entre le peuple et sa supposée élite intellectuelle n’est apparu aussi clairement. Classement subjectif.
Analyse: quel regard peut-on jeter sur l’évolution des mœurs pour un acte commis il y a trente-deux ans et son jugement aujourd’hui?
Judiciaire: comment le cinéaste vit son incarcération et comment il prépare sa contre-attaque
Par
Laurent Favre - Mis en ligne le 07.10.2009
L’arrestation du réalisateur, le 27 septembre à l’aéroport de Kloten, a déclenché immédiatement une vague de protestations indignées des milieux artistiques suisses et français. Inversement virulente fut la réponse de l’opinion publique. Par SMS, e-mails, lettres, les Suisses ont soutenu leurs dirigeants et apostrophé leurs intellectuels. La conseillère nationale genevoise Maria Roth-Bernasconi s’en est fait l’écho dans un courrier des lecteurs publié le 1er octobre dans La Tribune de Genève. «Si de nombreux représentants du monde culturel sont choqués par l’arrestation du réalisateur franco-polonais qui est sans nul doute un grand monsieur du cinéma, la teneur de leurs réactions est révoltante», écritelle, soulignant surtout l’incohérence de la plupart des défenseurs de Roman Polanski, y compris dans les rangs des féministes et au sein des partisans de l’imprescriptibilité des actes pédophiles. «Faut-il voir se dessiner en filigrane à de tels propos une justice à deux vitesses?» se demande Maria Roth-Bernasconi.

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Le cas Polanski est complexe et les arguments des deux camps sont recevables. Mais ce qui étonne dans cette histoire, c’est la schizophrénie de nombreux commentateurs qui ont souvent dit le contraire de ce qu’ils soutiennent habituellement. Pour tenter d’y voir un peu plus clair dans ce grand désordre intellectuel, nous avons classé les personnalités qui se sont exprimées selon leur positionnement (favorable à Polanski ou défavorable) et selon le degré de cohérence avec elles-mêmes. Plus on va vers la droite du graphique et plus le discours est cohérent. Roman Polanski n’est pas au-dessus des lois, il n’est pas au-dessous des lois non plus. Mais avec cette affaire, notre hiérarchie des valeurs est sens dessus dessous.
«Mon client et sa fille s’appellent presque tous les jours»
L’avocat Georges Kiejman a rendu visite
en prison à son célèbre client vendredi dernier. Il dévoile sa
stratégie de défense et comment Polanski vit son incarcération.
Mais
où dort donc Roman Polanski? Le secret semble bien gardé. La dernière
rumeur en date, relayée par la presse alémanique, situerait la cellule
du cinéaste franco-polonais dans la prison de Winterthour, dans le nord
du canton de Zurich. Selon nos informations, il serait plutôt incarcéré
en ville même de Zurich. En fait, une seule chose semble sûre: le long
feuilleton judiciaire de son extradition vers les Etats-Unis ne fait
que commencer.
Vendredi dernier, Roman Polanski a reçu au parloir
de sa prison la visite de ses avocats français, Mes Georges Kiejman et
Hervé Temime, qui ont pu parler longuement avec lui. «Oui, je suis
inquiet, admet Me Kiejman, ténor du barreau parisien et ancien ministre
de François Mitterrand. M. Polanski est quand même un homme de 76 ans,
qui certes a traversé des épreuves dans sa vie, mais qui ne mérite pas
le sort qui lui est réservé. Il est pris dans un piège évident, il est
dans une situation juridique préoccupante.»
«Pas du genre à geindre»
Lors
de sa visite, Me Kiejman a trouvé Polanski «rempli de dignité» et
«apparemment traité avec de la considération de la part des Suisses ».
«Il a été ballotté par la vie, il n’est pas du genre à geindre,
explique- t-il. Il dort seul dans une petite cellule, il a une
télévision où il peut suivre les événements aux journaux télévisés.
D’après ce qu’il m’a dit, il lit beaucoup, il écrit un peu, mais, bien
sûr, la solitude lui pèse.» Et Me Kiejman d’insister sur les «liens
très forts» qui unissent Roman Polanski à sa famille, principalement
son épouse et ses deux enfants: «Etre séparé d’eux, c’est évidemment
pour lui un arrachement très douloureux.» Il évoque enfin la fille du
cinéaste, Morgane, 16 ans, «qui a une relation fusionnelle avec son
père, et qui vit très mal sa détention, qui souffre de ne pouvoir le
voir». «Heureusement, ajoute-t-il, ils peuvent se parler presque tous
les jours par téléphone. » En effet, comme tous les autres détenus des
prisons helvétiques en exécution de peine, Roman Polanski a le droit,
durant la journée, d’utiliser le téléphone de la prison. Il bénéficie
également, s’il le souhaite, d’une heure de promenade quotidienne, le
matin.
Lacune dans le mandat
Avec ses avocats français,
assistés de Me Lorenz Erni, du barreau de Zurich, le réalisateur
prépare une stratégie de défense qui va s’attacher à contester
plusieurs aspects de la procédure engagée contre lui. Mais dans un
premier temps, il se bat surtout pour ne pas croupir trop longtemps
derrière les barreaux, comptant, cette semaine encore, sur une remise
en liberté conditionnelle – qui, de l’avis général de nombreux juristes
helvétiques, a très peu de chances d’aboutir. «Je ne sais pas si
l’Office fédéral de la justice, qui a le pouvoir de se prononcer sur la
possibilité d’assouplir sa détention, est prêt à lui accorder cette
liberté provisoire, admet Me Kiejman, mais on peut partir du constat
que depuis 1977, date des faits incriminés, M. Polanski n’a pas
récidivé.» Par ailleurs, le défenseur entend contester une lacune dans
le mandat d’arrêt rédigé le 23 septembre dernier par Washington et
envoyé à Berne: le très rigide traité d’extradition signé entre les
Etats-Unis et la Suisse contraint en effet de mentionner clairement la
peine encourue par la personne arrêtée, ce qu’il ne fait pas. En outre,
le même ordre d’arrestation rappelle qu’un «deal» a été passé entre le
prévenu, la victime et le procureur le 8 août 1977 et ne mentionne donc
qu’une seule inculpation contre Roman Polanski, à savoir «relation
sexuelle avec une femme de moins de 18 ans», ce qui signifie en droit
qu’il ne peut être jugé que sur cet article de loi. «L’extradition ne
peut donc être exécutée sur des charges plus lourdes que celles
mentionnées dans la demande d’extradition des Etats-Unis à la Suisse,
insiste Me Kiejman, pas sur les autres chefs d’accusation qui ont été
depuis longtemps abandonnés.» Contrairement donc à ce qu’a laissé
entendre la semaine dernière le bureau du procureur Steve Cooley de Los
Angeles, qui affirmait que Polanski pourrait être poursuivi pour
l’ensemble des faits évoqués à l’époque («acte lascif sur un enfant»,
«viol avec usage de drogue», «perversion» et «sodomie»).
Suspense total
Remontant
à mars 1977, les abus sexuels reprochés à Roman Polanski sont prescrits
en droit suisse comme en droit français, mais restent imprescriptibles
aux Etats-Unis. Les avocats de Roman Polanski tenteront-ils de plaider
la prescription des faits? «Non, assure Me Kiejman. Même si soutenir
que les faits ne sont pas prescrits comme le font certains se heurte à
un principe de droit universel.»
Devant les autorités suisses,
l’illustre avocat français compte enfin brandir la Convention
européenne des droits de l’homme, arguant par exemple que son client
n’aurait pas droit, notamment «au vu du raffut médiatique», à un procès
équitable aux Etats-Unis. Cette même convention admet par ailleurs
clairement qu’un accusé a le droit absolu d’être absent à son procès et
de se faire représenter par son défenseur. «Je ne sais pas si la Suisse
va privilégier cette convention, dont elle est signataire, ou si elle
aura tendance à privilégier ses traités nationaux ou ses accords
bilatéraux avec les Etats-Unis», conclut Me Kiejman. Le suspense
continue, toujours plus dense, comme dans un film hollywoodien.
«Les abuseurs sexuels sont devenus les démons des temps modernes»
Quel regard peut-on jeter sur
l’évolution du contexte et des moeurs qui séparent un acte commis il y
a trente-deux ans de son jugement aujourd’hui? Eléments de réponses
avec Philip Jaffé, professeur de psychologie et psychothérapeute.
L’affaire
Polanski déchaîne les passions. Comment expliquer une telle différence
d’opinion entre la communauté artistique et la population?
Dans
ses films, Polanski joue avec les perversions et les limites. Le fait
que son arrestation suscite autant de rage dans un camp comme dans
l’autre ne m’étonne pas. Je pense que les artistes le défendent parce
qu’ils acceptent qu’un tel génie puisse s’alimenter ou aller de pair
avec un comportement déroutant et parfois déviant. Le dérapage serait
ainsi un dommage collatéral. La population se bat avant tout pour une
égalité de traitement, une justice équitable. Mais Polanski n’est pas
non plus le marquis de Sade! Il y a pas mal d’hypocrisie de part et
d’autre: lecture trop indulgente d’un côté et condamnation un peu
simpliste et unilatérale de l’autre.
Que disaient les médias de l’affaire à l’époque?
L’affaire
Polanski était aussi bien suivie parce que l’homme était déjà quelqu’un
de connu. Mais le public ne réclamait pas de façon aussi stridente une
peine de prison ferme. Aujourd’hui, il y a une diabolisation des
abuseurs sexuels, devenus les démons des temps modernes.
En 1978,
Roman Polanski est en liberté quand il décide de fuir le verdict du
procès et les Etats-Unis pour la France. La justice était-elle plus
clémente à l’époque?
Sans aucun doute! Mais il n’y a pas besoin
de remonter aussi loin: je me souviens qu’au début des années 90
avocats et juges estimaient qu’il était important qu’une personne qui
avait commis des actes sexuels sur mineurs passe au moins quelques
jours en prison après son arrestation parce qu’il était probable
qu’elle ne soit finalement condamnée qu’à une peine de sursis. C’est
dire à quel point la gravité de l’acte était réduite à son minimum.
En trente ans, qu’estce qui a changé?
En
matière de violence sexuelle, l’esprit populaire a perdu tout sens des
nuances. Dutroux a tout changé: c’est lui qui a fixé la barre de la
compréhension du délit sexuel. Les lois et les référendums le montrent
bien, on ne distingue plus la gravité entre abus sexuels,
attouchements, viol unique ou répété. La place de la victime aussi a
beaucoup changé. Autant sa souffrance était minimisée autrefois, autant
elle est aujourd’hui enfermée dans une représentation sociale figée. On
lui a fait subir quelque chose d’impardonnable et d’imprescriptible et
en l’inscrivant dans un schéma rigide, on lui ôte la capacité de
rebondir, de pardonner, d’aller de l’avant. Victime comme criminel
devraient pourtant avoir droit à l’oubli.
Quelle a été l’évolution des tabous?
Dans
les années 70, certains courants étaient ouvertement pédophiles. Leurs
adeptes disaient que la pédophilie, c’était aimer les enfants, leur
présenter la sexualité de manière contrôlée, en les respectant, à la
manière des Grecs anciens. Ces discours ont rendu le débat confus.
Comme ils s’inscrivaient dans un contexte de permissivité beaucoup plus
grand, ils n’étaient pas complètement rejetés. Aujourd’hui, personne ne
tiendrait publiquement ce genre de théorie. Le tabou du sexe chez les
personnes du troisième âge ou chez les handicapés est aussi en train de
disparaître alors que celui de l’inceste a perduré.
Qu’est-ce qui a mis fin à la liberté des années 70 dont vous parlez?
La
sexualité a beaucoup changé dans les années 80. On a compris que les
enfants n’étaient pas demandeurs d’une sexualité de même nature que
celle des adultes. Et que toute perturbation du rythme de la découverte
sexuelle de l’enfant pouvait avoir des conséquences parfois dramatiques
sur leur construction mentale. L’arrivée du sida a quant à elle freiné
net la liberté sexuelle des adultes. On a aussi découvert l’ampleur du
phénomène des enfants abusés. Et, toujours en réaction à des événements
emblématiques, on a mis en place une législation plus protectrice à
l’égard des victimes. C’est toujours par l’horreur que la perception de
la société change et que les lois suivent.
Jeudi, une
photographie de Brooke Shields, 10 ans en 1975, nue et maquillée, a été
retirée d’une exposition à Londres: la notion d’obscénité est-elle dans
l’œil de celui qui regarde?
Bien sûr. Notre regard est façonné
par les représentations de l’époque et nous imprégnons les objets
regardés de nos complexes et de nos tensions et attirances sexuelles.
Et ces dernières sont formées par ce qui est accepté ou interdit par la
norme.
L’un des arguments de Polanski a été de dire que sa
victime paraissait plus vieille que ses presque 14 ans. Mais
aujourd’hui, les vêtements des adolescentes et ceux de leur mère sont
identiques et les filles ont l’air de femmes toujours plus tôt: c’est
de la provocation?
Il y a une perte de distance et de repères
entre les générations. La publicité et la mode érotisent les très
jeunes filles. C’est effectivement une sorte de provocation dans le
sens où, en tolérant cela, vous allez créer un doute malsain sur ce qui
est autorisé auprès d’une certaine frange de la population.
Les corps sont davantage exhibés mais pourtant, à voir les lois, nous sommes devenus plus prudes...
A
la fois plus pudiques et plus provocateurs. On est dans une période de
courants contraires: la sexualité est plus ludique, mais plus
contrôlée, les jeunes plus sexualisés, mais les lois plus sévères. La
conscience de protection de leur corps et la mentalisation de l’acte
sexuel chez les jeunes filles ont beaucoup diminué. Là, il y a un vrai
changement entre 1978 et 2009.