LE RÊVE INACHEVÉ DES ROMANDS
Un petit tour et puis s’en va. Pour les athlètes romands, les Jeux ont souvent tourné court. Ils s’en remettent tant bien que mal et font face aux critiques.

Par Laurent Favre - Mis en ligne le 07.08.2012

Un jour, c’est sûr, ils parleront des Jeux de Londres avec des étoiles dans les yeux. Les mêmes qui brillaient dans leurs pupilles au début de l’été lorsque nous les avions rencontrés. Un jour, ils et elles diront: «J’y étais», et on les regardera avec considération, on les écoutera avec respect. Un jour. Pour l’heure, la douleur est encore trop vive, la déception trop grande. Les flammèches dans leur regard se sont éteintes au contact de la flamme olympique. Trop vite, trop tôt, trop fort. Pour beaucoup de nos athlètes, l’aventure s’est achevée au premier jour, au premier tour.

Premier à entrer en lice le samedi 28 juillet à 10 h 40, le judoka Ludovic Chammartin en avait terminé à 10 h 45. Quatre ans d’effort, cinq minutes de combat. Ce furent ensuite au tour d’Annik Marguet (tir à la carabine, éliminée en qualifications), Sabrina Jaquet (badminton, deux défaites en poule), Tiffany Géroudet (escrime, éliminée en huitième de finale), Juliane Robra (judo, battue dès son entrée en lice), Axel Müller et Nathalie Dielen (tir à l’arc, sortis par plus forts qu’eux après des qualifications ratées). En tennis, Stanislas Wawrinka a eu le malheur de tomber sur Andy Murray. Sorti au deuxième tour du double avec Federer par une paire israélienne, le Vaudois était bien le porte-drapeau des désillusions romandes.

Les plus déçus, n’en doutez pas, ce furent eux. La zone mixte, où les sportifs sont tenus de passer devant la presse à peine descendus de scène, ressembla bien souvent à une lugubre procession d’une armée des ombres en déroute. Des larmes, des sanglots étouffés. De la dignité toujours. La plus touchée fut la judoka Juliane Robra, KO debout après sa défaite contre la Coréenne Hwang Ye-Sul concédée sur une pénalité contestable qu’elle ne contesta pourtant pas. «Je fonctionne…» répond, le regard dans le vague, la sympathique Genevoise lorsque, deux jours plus tard, nous lui demandons bêtement: «Comment ça va?» Non, ça ne va pas. «Je n’aurais pas été une personne différente avec cette médaille, mais cet objectif m’a portée pendant quatre ans. J’avais une chance unique, je suis heureuse d’avoir pu la vivre, mais je n’ai pas pu la saisir. Alors ça fera mal quelque temps. Après, je repartirai. Vivre cette douleur fait partie du contrat.»

EXORCISER ENTRE COPINES

Juliane Robra n’a vu aucune compétition. Pas le cœur à ça. Elle a à peine visité Londres, malgré la présence de ses proches. D’autres, comme Sabrina Jaquet, Tiffany Géroudet ou Elise Chabbey, se sont groupées pour exorciser entre copines. Près de la Swiss House, Tiffany et Sabrina se sont même amusées à poser devant une prison! Leur tenue rayée de bagnarde n’était qu’un hasard – «c’est ce que nous avons de plus «civil» dans notre équipement officiel», expliquent-elles sans se concerter en arrivant – mais puisque le pays réclame des coupables…

Il y eut quelque chose d’indécent, presque obscène, dans la manière dont certains – depuis la Suisse, la plupart du temps – ont commenté ces résultats. Parler de honte nationale, c’est méconnaître le sport, sa dureté, son implacable loi du plus fort. Réclamer des comptes, c’est insulter des sportifs qui, le plus souvent et à quelques exceptions près, s’entraînent seuls et doivent d’être aux Jeux olympiques à leur persévérance bien plus qu’à l’argent du contribuable.

Aucun n’est venu à Londres en vacances. La plupart ont fait l’impasse sur la cérémonie d’ouverture, coûteuse en temps et en énergie, et sont arrivés le plus tard possible. Le Versoisien Sébastien Chevallier, qui rêvait tant de l’ambiance olympique, n’a pas hésité à quitter le village pour un hôtel plus tranquille. La performance avant tout. La jeune Lausannoise Pamela Fischer (natation synchronisée) est arrivée le 31 juillet après un stage intense à Majorque: 21 jours, 37 entraînements, 112 heures d’effort. Elle n’envisageait pas la finale. Est-elle pour autant une «touriste»?

Mais combien de Romands connaissent vraiment leurs représentants? Hormis quelques minutes une fois tous les quatre ans, que savons-nous de leur vie? Rien ou presque. Nous zappons de l’un à l’autre au gré des chances de médailles. La vérité, c’est que certains n’étaient là que pour apprendre, comme Elise Chabbey et Augustin Maillefer, 19 ans à peine. Pour Romuald Hausser (voile, 470), Londres était surtout une escale sur la route de Rio en 2016. La vérité, c’est dire aussi que tous n’ont pas déçu. En beach-volley, le Genevois Sébastien Chevallier, associé au vétéran Sascha Heyer, a réussi un très beau parcours jusqu’en huitième de finale. A l’heptathlon, la Nyonnaise Ellen Sprunger, portée par l’ambiance exceptionnelle du stade olympique, a justifié sa sélection. En aviron, Lucas Tramèr et ses partenaires du quatre poids léger ont participé à la finale et gagné un diplôme olympique (5e rang). «Il y a trois mois, je me faisais opérer des deux poignets», sourit doucement l’étudiant en médecine, au final plus handicapé par une ligne d’eau défavorable.

Mais la chance, tous l’avaient évoquée lorsque nous étions allés leur rendre visite avant le grand départ, fait partie du jeu. Elle est souvent même l’inconnue de l’équation à résoudre. Ludovic Chammartin a tiré d’entrée l’un des favoris. Tiffany Géroudet a connu quatre incidents électriques en neuf minutes lors de son huitième de finale contre la Chinoise Sun Yujie, perdu 15 touches à 10.

Une anecdote, pour mieux comprendre: à Pékin, en 2008, la délégation française avait tablé sur 40 médailles et en avait récolté 41, mais seulement 10 avaient été prévues. Cela veut dire que trente athlètes «médaillables» avaient déçu tandis que trente autres s’étaient révélés. La Suisse compte quelques champions d’exception mais ne possède pas le réservoir suffisant pour pallier la défaillance d’un Fabian Cancellara ou d’un Fabian Kauter. «Les JO n’ont lieu que tous les quatre ans, mais ça reste la vérité d’un jour, souligne Tiffany Géroudet. La compétition en elle-même n’est pas très différente de ce que nous connaissons habituellement. Cela se joue toujours à très peu de chose.»

BON SOUVENIR

Les athlètes romands surmonteront leur déception parce que gagner, perdre et se remettre au travail, ils ne connaissent que ça. «Londres est déjà un bon souvenir, affirme Sabrina Jaquet. J’ai raté mon premier match parce que j’étais trop tendue, mais dans chaque compétition, il y a du positif et du négatif. Repartir en essayant de corriger ce qui n’a pas marché, c’est toute notre vie.» Ces Jeux resteront un bon souvenir parce que s’y qualifier était déjà une performance. Ils et elles y étaient, sous le regard de leurs proches. «Ma famille était fière d’être là, ils ont eu du plaisir quand même», se console Sabrina Jaquet. «Voir leur fille aux JO, c’était un rêve pour mes parents», ajoute Tiffany Géroudet. Dans le voyage, l’important n’est pas le but mais le chemin parcouru.

Sabrina, Tiffany et les autres sont déjà rentrées en Suisse. Elles ont repris le travail ou les études. Elles étaient dans l’avion quand Nicola Spirig offrait enfin une première médaille d’or à la Suisse. Elles seront devant leur télé cette semaine pour encourager Steve Guerdat ou Swann Oberson. Puis elles iront s’entraîner.

PAM EST LÀ!

Dans notre présentation des athlètes romands aux Jeux de Londres, nous avions oublié la spécialiste de natation synchronisée Pamela Fischer. Associée à la Bernoise Anja Nyffeler, la Vaudoise de Belmont a pris part à la compétition de duo dimanche 5 et lundi 6 août. Notre oubli n’a pas gâché le sourire rayonnant de Pamela, véritable boule d’énergie. «Il y a tant d’ondes positives ici, comment ne pas être enthousiaste?» soulignait la jeune nageuse, nullement marquée par les mauvais résultats romands. Malgré une préparation intensive sous la férule de leur entraîneuse russe Julia Vasileva, Pamela Fischer et Anja Nyffeler n’ambitionnaient pas de médaille. Qu’importe, Pam est aux JO! Et désormais dans L’illustré. L. FE