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TENDANCE ANTI-ROUQUINS
DU ROUSSI CHEZ LES ROUX
Chevelure de feu et peau laiteuse, le rouquin, au mieux, détonne et fascine. Au pire, il subit discriminations et vannes douteuses. Dernièrement, le phénomène a pris de l’ampleur, relayé par Facebook puis par la diffusion d’un clip de Romain Gavras sur le sujet. Enquête et témoignages sur la rousseur aujourd’hui.

Par Marie Mathyer - Mis en ligne le 11.08.2010
Une route de banlieue, un bus qui fonce, une escorte de Hummer. Dans l’autocar, les vitres ont des barreaux. A la porte, un garde casqué, mine patibulaire, main sur la mitraillette. Les passagers, de jeunes hommes et quelques enfants, sont tous roux. Ils viennent d’être capturés par des soldats. Le convoi s’arrête sur un terrain vague, les militaires forcent leurs prisonniers à s’enfuir. C’est l’heure de la chasse: les fuyards deviennent des cibles, tirés comme des lapins, explosant sous les grenades qu’on leur balance.

Voilà le script du clip Born Free de la chanteuse britannique M.I.A. Neuf longues minutes de violence pure filmées par le réalisateur Romain Gavras, fils de Costa-Gavras. Dès sa sortie, en mai dernier, la vidéo fait scandale. Interdite un peu partout, il n’y a guère que sur Dailymotion qu’on peut encore la visionner.

Le message caché derrière ces images ultraviolentes? Probablement une dénonciation du racisme sous toutes ses formes et, forcément, l’envie de provoquer. Comme à son habitude, le réalisateur reste muet, mais le buzz qui entoure son clip n’est pas pour lui déplaire. En septembre prochain, il sort un film sur un thème étonnamment similaire: Redheads – Les seigneurs en v.f. – l’exode vers l’Irlande de deux roux persécutés en France.

«La discrimination chromatique semble ridicule et donc moins grave que du racisme ethnique»
Valérie André

«On aurait parlé de n’importe quelle minorité, Arabes, juifs, Noirs ou nains, ça aurait posé plus de problèmes. Mais si la victime est un roux, on sourit, explique l’acteur Vincent Cassel, futur héros des Seigneurs. On peut se foutre de la gueule des roux, ça ne sera jamais la fin des haricots.» L’internet semble lui donner raison: on ne compte plus le nombre vertigineux de pages se moquant des rouquins sur les sites des réseaux sociaux. «Un roux ne vieillit pas, il rouille», se marrent ainsi les quelques cent soixante mille membres d’un groupe Facebook. Ils sont soixante-deux mille à ricaner sur «Maman, regarde, un roux!», «Ne t’approche pas chéri!»; quatre mille sur «Pourquoi les roux existent? Car Dieu a le sens de l’humour». Certains des intitulés sont amusants, d’autres moins, voire cruels. Et si la tendance actuelle est assurément à la vanne anti-roux, le phénomène n’est pas récent.

HISTOIRE D’UN PRÉJUGÉ

«Cette tendance surfe sur un fond de préjugé vieux d’un millénaire. Au IVe siècle avant Jésus-Christ déjà, on mettait en garde le peuple contre les roux», confirme Valérie André, historienne de la littérature et chercheur au FNRS, en Belgique. Dans son livre Réflexion sur la question rousse, elle retrace le parcours de ces croyances ancestrales. «Les roux sont associés à une pensée magique et superstitieuse qui fonctionne par analogie. La couleur de leurs cheveux évoque le feu et les flammes, des symboles forts de vie et de mort. On associe alors par extension la rousseur au monde de l’enfer, au diable.» Au XVIe siècle, les taches de son typiques du rouquin sont la preuve d’une association avec le malin. Au XIXe, des écrits médicaux évoquent, avec beaucoup de sérieux, le gène de la prostitution présent dès la naissance chez les rouquines. «Pour la femme, la rousseur est associée à la sexualité, à un érotisme incandescent. C’est comme ça que les rousses sont devenues les grosses salopes de service, assène Valérie André. Aujourd’hui, cette teinte de cheveux peut être un atout de mode, mais cela reste l’héritage de ces préjugés, une tare devenue avantage.»

DIFFÉRENTS, MAIS FIERS

Certains roux jouent d’ailleurs avec fierté de cette différence qui leur colle aux poils. A l’instar de Benjamin, jeune chanteur chouchou de l’émission Nouvelle star sur M6 et roux à bouclettes, qui s’en amusait: «Point faible?» lui demandait la production; «Mon coiffeur est en prison», rétorquait l’ado. «Pourquoi serait-ce toi la nouvelle star?» «Parce que je suis roux», s’exclamait alors le Lyonnais, fier de sa tignasse. Même combat, des journées pro-roux s’organisent un peu partout sur la planète.

«On peut se foutre de la gueule des roux, ça ne sera jamais la fin des haricots»
Vincent Cassel

Le 16 juin a eu lieu la National Redhead Appreciation Day aux Etats-Unis. Le 26 du même mois, c’est au centre de Dublin que s’est tenue la Red Power Manifestation, et le 5 septembre prochain, la ville de Breda, aux Pays-Bas, célébrera ses désormais célèbres Redhead Days. Même le parc d’attractions belge Walibi s’y est mis: il vient de reconduire pour la deuxième fois sa journée «entrée gratuite pour les roux»; 3500 rouquins, vrais et faux, s’y sont rassemblés autour de Calamity Jane, mascotte auburn de la place.

Et si les roux se serrent ainsi les coudes, c’est que depuis quelques années les moqueries redoublent. Difficile de savoir comment et pourquoi exactement, mais tout semble avoir (re)commencé avec la diffusion d’un épisode de la série satirique Southpark. Dans l’épisode Ginger Kids, un personnage affirme que les roux n’ont pas d’âme. En réaction, un groupe Facebook lancé par un ado canadien apparaît sur la Toile en novembre 2008.

Son nom, traduit en français: «Journée nationale «Tape un roux aujourd’hui», vas-tu y participer?» Des dizaines d’internautes confirment avoir cassé du rouquin. Les écoles canadiennes organisent la protection des victimes potentielles, écrivent des chartes, lancent le débat. Face au tollé, le jeune à l’origine de l’idée se répand en excuses dans la presse. «Ce n’était qu’un gag, mais quand tout le monde s’est inscrit, d’un coup, ce n’était plus très drôle», a-t-il geint désemparé dans un quotidien d’Alberta.

L’INFLUENCE DE L’INTERNET

«C’est un problème typique des sites sociaux, décrypte Olivier Glassey, sociologue spécialiste des communautés virtuelles à l’Université de Lausanne. L’internet est un lieu de transgression. On y stigmatise souvent des groupes en écho à ce qui fait l’actualité. Pour le créateur d’un groupe, ce qui fait sens, c’est le nombre d’adeptes. Pour obtenir le succès, il faut aller toujours plus loin dans la provocation, et au jeu de la surenchère, l’initiateur ne sort pas vainqueur. Il perd le contrôle du sens que donnent ceux qui convergent vers son groupe. On assiste à une réinterprétation et à une réappropriation de ce qui avait peut-être commencé comme une blague.» Les communautés virtuelles sont donc les nouveaux vecteurs de préjugés.

«Ces groupes fonctionnent comme des cafés du Commerce, avec des propos futiles qui n’engagent à rien. On crée, on s’inscrit et on oublie», analyse le sociologue. Mais les écrits restent. «On a beau être sur l’internet, la liberté n’est pas pour autant totale. Un futur employeur pourrait ainsi avoir accès à toutes les traces de nos délires. Hors contexte, certains propos peuvent être très mal perçus.» Et pour le souffre-douleur de milliers de blagueurs déchaînés, la blessure peut s’avérer lente à cicatriser.

«La plupart de ces groupes ont pour fondement une manifestation de racisme ordinaire, remarque Valérie André. Le politiquement correct s’autorise des plaisanteries sur ces clichés, car une discrimination basée sur une différence chromatique semble ridicule et donc moins grave qu’une discrimination ethnique. Mais ce qui commence par du grotesque peut aussi mal finir. Sans grossir le problème, il faut y être vigilant.»

Cent seize ans après Poil de Carotte, il serait temps...




«A deux, on est fières, mais seule c’est pas drôle!»

LUCIE MOTTET ET LISE CLERC, 14 ANS, COUSINES, COLLÉGIENNES

Lucie: «A cause de mes cheveux, j’ai eu plein de surnoms. On m’appelait Perruque, Poil de Carotte...»

Lise: «On m’a aussi appelée Dictionnaire, à cause du Larousse. A la longue, c’est un peu fatigant. Des fois, c’est même blessant, c’est un manque de respect. Quand je passe devant le gymnase, des bandes se moquent de moi, m’insultent, disent que je pue, que je suis horrible. Par contre, quand ils sont seuls, ils font moins les malins.»

Lucie: «Nous aussi, on préfère être les deux. Ensemble on est fières de notre différence; on nous prend parfois pour des jumelles.»

Lise: «Je n’ai jamais pensé à me teindre les cheveux, mais toi, tu l’as fait...»

Lucie: «Pendant deux semaines j’ai été brune, et on m’a laissée tranquille. D’ailleurs, pour mes 10 ans, mes parents avaient promis de m’emmener en Angleterre, pour que je puisse me fondre dans la masse.»

Lise: «En même temps, on se dit que les moqueries, ça va finir par passer. On n’est pas dépressives. Adultes, ce sera certainement un plus d’être rousses!»

Lucie: «Ouais, on arrivera à se marier, même rousses!»





 

«Pour certains hommes, la rousseur est un fantasme»

CÉCILE CAFARO-OULEVAY, 36 ANS, BIJOUTIÈRE

«Il y a un groupe Facebook qui s’appelle «Si toi aussi tu as un pote roux qui se croit blond vénitien», et je crois que je devrais y adhérer vu que, à la base, c’est effectivement ce que j’ai toujours cru! Petite, j’étais bien plus flamboyante. En grandissant, mes cheveux se sont un peu éclaircis, mais j’ai gardé taches de rousseur et peau blanche. Je n’ai pas le souvenir qu’on m’ait embêtée parce que j’étais rousse. Au contraire, c’était plutôt un attrait, un atout. Enfant, on voulait toucher mes cheveux. Ado, la fille d’amis m’imitait en se créant des taches de rousseur au feutre. Adulte, je ne compte plus le nombre de clientes qui me demandent chez quel coiffeur je vais pour faire ma teinture. Quant aux hommes, pour certains, c’est un fantasme. Il m’arrive de surprendre certains regards... J’ai l’impression qu’être roux aujourd’hui, c’est comme être malade. Les gens n’osent plus appeler un roux, un roux, comme si c’était politiquement incorrect! Moi, je suis plutôt contente d’être rousse.»





 

«A 8 ans, je me suis teint en blond»

MORGAN MAURON, 17 ANS, GYMNASIEN

«Je tiens la couleur de mes cheveux de mon arrière-grand-mère. Petit, je m’en serais bien passé: j’ai tout entendu comme vannes! A 8 ans, je me suis teint en blond, mais le résultat était encore pire, un jaune poussin immonde. Bien que je sois plutôt pacifiste, un jour j’ai carrément frappé un copain qui se moquait une fois de trop de la couleur de mes cheveux. La pire période, c’était entre 12 et 15 ans. Depuis que je suis passé de petit roux à roux tout court, j’assume beaucoup mieux. L’humour, c’est une bonne défense. Je dis: «Si vous continuez, j’émigre en Angleterre.» Je m’habille avec des couleurs vives et, du coup, tout le monde me connaît! C’est la nature de l’être humain de se moquer de celui qui est différent, mais parfois ça va trop loin. Comme quand on dit: «Si vous avez un enfant roux, noyez-le»; là, c’est juste inacceptable. Pour l’instant, je suis toujours sorti avec des brunes méditerranéennes et je ne pense pas que j’aurai un jour une copine rousse. Imaginez les commentaires, je tiendrais trois semaines maximum!»




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Tags: société, roux, rouquin, Facebook, MIA, Romain Gavras Aller en haut de page Haut de page

 

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