Elle veut être la voix d’un homme qui a perdu la sienne. «Sa vie est devenue la mienne», lâchet- elle au lendemain de l’implacable verdict rendu la semaine dernière par le Tribunal criminel de Lausanne lors du procès en révision de François L., le déclarant coupable du triple meurtre de Vevey. De fait, il est toujours présumé innocent, ses avocats Robert Assaël et Pierre de Preux ayant fait appel. Marlène Curtet avait longtemps préféré rester discrète sur la nature exacte de sa relation avec François L., elle usait toujours d’un nom d’emprunt. Mais, lors de la lecture du jugement par le président Colelough, elle n’a pu échapper à ce que son nom soit révélé au grand jour, au terme du résumé biographique de l’accusé, dans une salle comble où chacun retenait son souffle.
Désormais, Marlène ne se cache plus mais refuse de s’étaler davantage sur cette relation particulière. «Nous sommes unis l’un à l’autre, c’est un attachement profond, confie-t-elle. Je me suis tellement investie dans son affaire que je suis devenue sa parole, ses yeux et ses gestes…» François L. l’appelle souvent, quand il peut, depuis la cabine téléphonique de Bochuz, qui doit se partager entre tous les détenus. Ils s’écrivent beaucoup. Ils se voient aussi, bien sûr, au parloir du pénitencier, mais à un rythme irrégulier. «Il n’a droit qu’à une seule visite d’une heure et demie par semaine, un temps qui se partage avec d’autres personnes de son comité de soutien, qui font un travail admirable.» Et de citer leurs prénoms: Marie, Anne, Raymonde, Laurent, Pascal… «Sans leur amitié fidèle et constante, il n’aurait pas tenu le coup», préciset- elle. Des amis évidemment persuadés de son innocence, conviction partagée par au moins 50% des lecteurs ayant répondu à un sondage express réalisé sur le web par le quotidien 24 heures (38% se disaient convaincus de sa culpabilité et 12% sans avis).
«François est condamné à vie sans la moindre preuve»
Marlène Curtet
«François n’a pas bénéficié de la présomption d’innocence, déplore Marlène. Je ne comprends pas un tel acharnement, il est condamné à la prison à vie sans la moindre preuve. Tout, dans ce dossier, démontre les zones d’ombre d’une affaire qui repose sur un scénario policier, sur des hypothèses, des reconstructions. De cette parodie de justice, on pourrait aussi dire que c’est le Concours Lépine de l’hypothèse!» Elle paraphrase l’avocat Eric Dupond-Moretti qui, la semaine dernière aussi, lors du procès Viguier, à Albi, avait eu ce mot qui a fait basculé la conviction des jurés, lors d’une plaidoirie qui a abouti à l’acquittement de son client, malgré le réquisitoire au vitriol du procureur demandant une peine de quinze à vingt ans de prison.
Tant de questions...
«En droit, le doute doit profiter à l’accusé, mais les avocats de François n’ont pas été entendus, dit encore Marlène. Le comble, c’est que le nouveau jugement ne donne aucune explication aux nombreux points inexpliqués du dossier qui gênent l’accusation. J’aimerais par exemple qu’on me dise à qui est cette main ensanglantée retrouvée sur le dos d’une des victimes, à qui appartient cette trace de chaussure Caterpillar retrouvée sur la scène du crime, qu’on m’explique cette trace ADN sur une paire de ciseaux qui apparaît bien curieusement alors qu’au départ il n’y en avait pas, cette paire de lunettes près des corps qu’on attribue à Ruth Légeret, alors que d’autres témoins affirment que ce sont celles de sa fille, Marie-Josée…»
«Nous irons jusqu’au bout. La vérité finira bien par triompher»
Marlène Curtet
Et Marlène d’évoquer encore le mobile retenu par le tribunal, l’argent dont l’accusé aurait eu un très pressant besoin. «Mais c’est totalement faux, répète-t-elle. Lorsque j’ai rencontré François pour la première fois en prison, c’était en tant que courtière en immobilier pour la mise en vente de sa maison de Rue (FR). Ce qui m’a surprise d’emblée dans son affaire, c’est bien le mobile. En regardant de plus près ses comptes, je me suis aperçue qu’il lui aurait été facile d’emprunter sur ses maisons faiblement hypothéquées ou de dire à sa banque qu’il mettait en vente l’un de ses biens. Je vous assure qu’en tant que professionnelle de l’immobilier, ce genre de situation est très courante. Aujourd’hui, près de 80% des Vaudois propriétaires ont leur maison hypothéquée à raison de 70 à 80%. Pour François, sa maison de Rue ne l’était même pas à un tiers, et son domaine aux Monts-de-Corsier à 50% à peine. J’ai immédiatement compris que quelque chose clochait. François était endetté, mais c’était dans la normalité des choses dans notre système fiscal qui prône l’endettement hypothécaire pour payer moins d’impôts. Cela ne fait pas pour autant de chaque personne endettée auprès de sa banque un criminel aux abois capable d’un triple meurtre!»
David contre Goliath
Depuis neuf mois, à la demande de François L., Marlène Curtet habite dans sa maison des Montsde-Corsier, qu’elle a trouvée vide en arrivant, une «amie» indélicate ayant vidé la propriété de fond de comble – une procédure contre elle est d’ailleurs en cours. Marlène s’occupe de réparer ce qui doit l’être, d’entretenir le parc, de nourrir les animaux, deux ânes et cinq biches – le brave cheval est mort récemment – mais aussi des affaires de François L. «Il est privé de liberté et tous ses revenus ont été séquestrés. Je paie donc à sa place les choses urgentes ou je demande des arrangements», avoue-t-elle. Et de se battre face à l’administration parfois tatillonne, les banques, l’office des poursuites où on l’a même menacée par courrier. «Visiblement, ça dérange que je m’occupe de lui. Des gens aimeraient le voir définitivement la tête sous l’eau pour mieux s’accaparer ses biens.»
Son combat, aujourd’hui, c’est un peu celui de David contre Goliath. Elle doit tout gérer. «La partie adverse tente maintenant d’utiliser mon nom pour nuire à François dans les procédures civiles engagées, c’est scandaleux, tous les coups semblent permis, proteste-t-elle. En fait, le dossier Légeret, c’est un peu une maison à deux étages où, au premier habitent des impressions et des idées toutes faites sur le comportement humain avec le sentiment que François L. est introverti, et donc coupable. Au second grouillent les couloirs en impasses, édifiés par une enquête à sens unique et une absence de preuves irréfutables. Je n’abandonnerai jamais François, martèlet- elle. Il est victime d’une monumentale erreur judiciaire, nous sommes beaucoup à souffrir avec lui. Nous irons jusqu’au bout, la vérité finira bien par triompher un jour!»