C’est l’histoire d’une vie simple qui, d’un seul coup, bascule dans les méandres les plus sordides. Depuis une quinzaine de jours, Amira, une jeune employée de commerce de 28 ans, traverse une histoire nauséeuse dont elle se serait volontiers passée. «Je suis vraiment très choquée, témoignet- elle aujourd’hui. Je ne pensais pas qu’un être humain puisse faire aussi mal, gratuitement, juste par plaisir. Toute cette histoire me pourrit la vie.»
Tout commence par un coup de fil qui, le 30 décembre dernier, la tire de son sommeil chez elle, à Porrentruy. «Je vous appelle pour l’annonce que je viens de lire…» susurre une voix inconnue. Encore à moitié endormie, la jeune femme répond machinalement: «Mais je n’ai pas passé d’annonce, ce doit être une erreur…» Elle raccroche puis se rendort aussitôt. Mais, quelques minutes plus tard, le téléphone sonne de nouveau à plusieurs reprises. A l’autre bout de la ligne, il faut que les mots deviennent plus graveleux et plus crus pour qu’elle comprenne enfin l’incroyable imposture.
«Femme coquine…»
En effet, Amira a été victime d’un «salopard», comme elle le qualifie elle-même, qui a piraté ses images sur la Toile pour la faire passer ensuite pour une escort girl en rédigeant des annonces sur deux sites érotiques en Suisse romande où l’on peut lire, à côté de ses propres photos et de son vrai numéro de portable: «Je suis une femme très douce, coquine, souriante. Je suis Tunisienne, j’ai les cheveux noirs, j’aime les plaisirs charnels, j’adore donner du vrai plaisir. Je propose mes spécialités…» A la suite de quoi on peut découvrir l’énoncé très salace de ses prétendues prestations érotiques. «J’étais d’abord en colère, puis choquée, insiste Amira. J’ai eu très peur que ma famille et mes proches imaginent des choses me concernant, surtout que le corbeau a envoyé durant les Fêtes les liens des annonces me faisant passer pour une prostituée à tous mes amis sur Facebook. Heureusement, ma famille a compris et me soutient, ça m’a soulagée…»
Le regard des autres
«Le premier jour, j’ai reçu plus d’une centaine de coups de fil d’hommes qui voulaient prendre rendez-vous avec moi pour des prestations sexuelles, expliquet- elle, sans compter les messages sur répondeur ou les SMS. C’était infernal. Il y a vraiment des malades. Je reçois encore une trentaine d’appels par jour. C’est assez traumatisant. Dans la rue, j’ai l’impression que certaines personnes me regardent de travers, comme s’ils pensaient que je me prostituais. J’habite une petite ville où tout le monde se connaît, c’est épouvantable.»
«Je reçois des centaines d’appels salaces, c’est infernal»
Amira
Si elle accepte aujourd’hui de témoigner à visage découvert, c’est surtout pour prévenir toutes les jeunes femmes qui, comme elle, pourraient être victimes d’un tel piège. «On ne se méfie pas assez de l’internet, insiste-t-elle, je suis révoltée contre ces sites communautaires qui ne vérifient rien.» Samira veut aussi que son histoire puisse servir d’exemple. «Il faut que les inconscients qui font ce genre de choses se rendent compte à quel point ils peuvent nuire et faire du mal. Mais, surtout, il faut aussi qu’ils comprennent qu’ils peuvent être punis pour de tels actes si on les retrouve.» Depuis, Amira a enlevé toutes ses photos et vidéos sur Facebook, mais elle n’a pas pu faire retirer encore l’annonce passée par le corbeau sur le site Anibis, par exemple. «C’est très difficile de prendre contact avec eux, déplore-t-elle, il n’y a pas de numéro de téléphone et on ne peut les joindre sans ouvrir un compte. Puis il faut envoyer un e-mail et attendre une réponse. Et, pendant ce temps, le mal et la rumeur continuent de se propager…»
«Au début, confie encore Amira, je croyais que la Toile était un univers sympa et convivial qui permettait l’échange ou de retrouver des anciens amis d’école. Je plaçais des photos pour que ma famille restée en Tunisie puisse les voir. Maintenant, je suis vraiment dégoûtée. Sur l’internet, rien n’est sécurisé, n’importe qui peut faire n’importe quoi. Je trouve ça vraiment grave.»
Plainte contre X
Amira a-t-elle été victime d’une vengeance de quelqu’un qu’elle connaît bien? Elle a sa petite idée, mais elle n’en dira rien. Une chose semble sûre: le coupable est forcément à chercher dans la trentaine d’amis qu’elle possède sur Facebook qui, eux seuls, ont accès à ses photos et pages personnelles. «Je les connais tous personnellement, précise-t-elle, je n’accepte même jamais l’ami d’un ami, donc ça va réduire le champ des investigations. J’ai maintenant des soupçons assez précis, j’ai même communiqué un nom à la police.» En effet, au début de la semaine dernière, la jeune femme a porté plainte contre X auprès de la police jurassienne. Elle a été reçue longuement par un inspecteur de la sûreté, qui a pris son histoire au sérieux et lui a promis de faire le maximum pour tenter d’identifier le corbeau. S’il est démasqué, Amira entend bien faire traduire cet inconnu devant un tribunal pour que ses agissements irresponsables soient sanctionnés comme ils le méritent. Elle envisage de prendre un avocat. «J’irai jusqu’au bout, jure-t-elle. On ne peut tout de même pas laisser passer des choses pareilles. Si c’est un gag, moi, ça ne me fait pas rire du tout. Le but du corbeau était de me nuire. Et il a bien réussi, en faisant beaucoup de dégâts. J’ai l’impression que je vais passer encore plusieurs mois difficiles avant de m’en remettre complètement.»