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L'interview de Philippe Gaydoul
«Schumi est un perfectionniste, comme moi»
A 38 ans, cet entrepreneur zurichois discret a déjà fait ses preuves. Chez Denner, le discounter créé par son grand-père Karl Schweri, il a triplé le chiffre d’affaires avant de laisser la Migros en prendre le contrôle. Aujourd’hui à la tête d’une société d’investissement qui vient de recruter Michael Schumacher, Philippe Gaydoul semble ignorer la crise, mais ne ménage pas ses critiques.

Par Blaise Calame - Mis en ligne le 16.02.2010
Pour Philippe Gaydoul, il y a bien une vie après Denner. Quoi de plus normal, à 38 ans? Sauf que, pour ce Zurichois discret tiré à quatre épingles, Denner, c’était sa vie. En une décennie, cet hyperactif pressé, propulsé par son bouillant grand-père Karl Schweri à la direction du célèbre discounter à l’âge de 26 ans, a exprimé tout son talent d’entrepreneur, avant de finalement se retirer à la fin de 2009 pour diriger sa propre société d’investissement.

Philippe Gaydoul, vous passez pour le champion de la prise de décision rapide, c’est vrai?

Je suis quelqu’un qui réfléchit beaucoup, mais quand je m’engage, ma décision est claire et irrévocable. Je n’aime guère les gens qui pensent trop, et de manière négative. Moi, je pense en termes de chances, je prends des risques. Stagner, c’est reculer. Je trouve donc important de donner une impulsion, et mes collaborateurs apprécient. Dans ce pays, nous avons en ce moment un vrai problème. On a vraiment l’impression qu’au Conseil fédéral personne ne dirige.

«Je ne suis pas un rêveur… mais je crois à la destinée, ça oui!»

Il manque un capitaine du navire?

Oui. On est là, on tergiverse et on s’étonne. Le job du patron, c’est de remédier à cela.

A propos de la crise actuelle, vous avez déclaré que la Suisse n’a pas de stratégie.

Oui, j’ai cette impression.

Aurions-nous été trop privilégiés?

Absolument. On n’a pas eu beaucoup de crises ces vingt dernières années; pourtant, de temps en temps, une crise a des enseignements positifs. Que voyons-nous là? Que nous sommes incapables de la traiter. Nous sommes paralysés. Prenons le secret bancaire: nous savions qu’un jour la pression s’accentuerait sur cette question. Nous aurions besoin d’une stratégie claire, or il n’en existe aucune. Le Conseil fédéral est incapable de s’exprimer d’une seule et même voix. Franchement, c’est le bordel!

Sur la question du secret bancaire, vous citez volontiers en exemple le Liechtenstein. Pourquoi?

Ils ont réalisé qu’ils avaient un problème à résoudre, ils ont réfléchi à des stratégies qu’ils ont mises en œuvre et ils ont réglé la question, vite et discrètement. Aujourd’hui, tout le monde est content. Il faut donc faire la même chose, même si, en l’occurrence, je suis sûr que le Liechtenstein avait élaboré des stratégies depuis longtemps déjà…

Vous pourriez vous engager en politique?

Non. Je suis fier d’être Suisse et ce qui s’y passe en ce moment me heurte, mais je suis convaincu que la politique n’est pas seule responsable. On l’est tous! Moi, j’ai l’impression qu’on manque de visionnaires, de gens prêts à oser, qui ont confiance en eux, parce qu’on est petit. Du coup, on s’acharne sur nous. C’est une sorte de hobby: chaque mois, un nouveau pays nous tombe dessus, et ça va continuer.

Malgré la crise, votre entreprise continue d’investir. Vous ne vous sentez pas un peu seul?

Si, mais à mon avis la Suisse n’a pas assez de patrons. On a beaucoup de managers, et je n’ai rien contre eux, mais quand ceux-là réfléchissent en cycles de deux ou cinq ans, toujours en termes de profits, les entrepreneurs, eux, pensent sur dix ou quinze ans, songeant d’abord à leur entreprise et moins à leur porte-monnaie. De ce point de vue, je pense qu’il manque en Suisse des personnalités comme mon grand-père ou comme Duttweiler (ndlr: le fondateur de Migros). En tout cas, on n’en a pas assez.

Le Groupe Gaydoul a acquis les chaussures Navyboot, les bas Fogal, les vêtements Jet Set. Y aurait-il un flambeur en vous?

Non, je ne suis pas un flambeur! J’aime prendre des risques, à condition bien sûr qu’ils soient calculés. Pour moi, c’est cela un entrepreneur. Si vous voulez gagner quelque chose, il faut oser. Sinon, vous restez au lit…

Pour la marque Navyboot, vous avez engagé comme ambassadeur Michael Schumacher. Un joli coup?

Oui, je suis ravi…

Quelle relation entretenez-vous avec quelqu’un comme lui?

J’ai toujours été fan de Michael Schumacher. Maintenant que je le connais mieux, je vois qu’on a de nombreux points communs. Il a 41 ans, j’en ai presque 40. Il a entamé une deuxième carrière, moi aussi. C’est un perfectionniste, comme moi. Nous protégeons tous les deux notre vie familiale et nous partageons le goût du risque. Au-delà, il s’agit de faire connaître Navyboot hors de la Suisse. Or, développer une marque coûte cher. J’avais donc besoin d’un ambassadeur aussi connu que sérieux. Schumi, c’était l’idéal.

Lorsque vous avez vendu Denner à Migros, imaginiez-vous que son rôle serait celui de bouclier face aux hard-discounters allemands?

Oui, c’était le sens de la vente: de nombreuses chaînes de supermarchés européennes ont leur propre discounter, pour faire face à la concurrence étrangère. En même temps, Migros essaie d’être un discounter et, là, j’avoue ne pas très bien comprendre. Voyez les publicités: on a l’impression que Migros avance toujours cet argument du prix. A mon avis, si le prix est très important pour une chaîne comme Migros, il n’est pas l’essentiel.

«Je peux être satisfait de ma vie, mais j’ai eu beaucoup de chance»

Qu’est-ce qui doit prévaloir?

L’histoire de l’entreprise, l’assortiment, la fraîcheur des produits. Pour un hard-discounter, le prix est central, pas pour un supermarché comme Coop ou Migros.

Doit-on craindre que, à long terme, la guerre que se livrent les hard-discounters se fasse sur le dos des consommateurs, en matière de qualité des produits?

D’abord, quand on parle de guerre des prix en Suisse, je rigole! Chez nous, ce n’est rien, ou si peu. Allez voir en Allemagne: là oui, il y a une guerre! Avec quelles conséquences? Toutes les chaînes y ont perdu! De mon expérience chez Denner, je retiens que, pour le client, ce qui compte, c’est d’avoir un magasin dans le voisinage, avec un assortiment suffisant et un bon rapport qualité-prix. Le prix ne fait pas tout et j’espère qu’en Suisse on aura plus de souplesse qu’en Allemagne! Je l’espère vraiment, parce qu’il arrivera fatalement un jour où la qualité en pâtira.

En Allemagne, les hard-discounters occupent 40% du marché de la grande distribution. Cela peutil arriver en Suisse?

Non. Avec des chaînes comme Migros et Coop, c’est impossible. Si les hard-discounters parviennent à conquérir 15% du marché (ndlr: en incluant les 7-8% de Denner), c’est déjà beaucoup.

Quand Herbert Bolliger, le patron de Migros, dénonce publiquement la stratégie agressive de Lidl et Aldi, a-t-il tort ou raison?

Ce n’est pas à moi de critiquer les déclarations de M. Bolliger. Moi, je ne parle presque jamais de la concurrence, même si elle m’intéresse. Je me concentre sur mon entreprise. Quand on évoque trop la concurrence, on lui fait de la publicité gratuite! Je ne suis pas payé pour faire de la pub aux Allemands!

En tant que pionnier suisse, Denner a-t-il une part de responsabilité dans l’agressivité qui caractérise aujourd’hui le marché?

Non, on ne peut pas nous tenir pour responsables de la présence des chaînes allemandes, même si Denner était le pionnier des prix bas. Je vous fais au passage observer que, depuis l’arrivée d’Aldi, surtout, on constate, assez curieusement je trouve, que Coop et Migros peuvent baisser leurs prix toutes les semaines! En janvier 2009, je crois, Coop a baissé le prix de 600 articles, d’un jour à l’autre! Etonnant, non?

Comparés à Aldi, dont le chiffre d’affaires annuel avoisine 60 milliards d’euros, Migros et Coop font figures de nains. Pourront-ils échapper à la globalisation?

Etre grand n’est pas le principal. Certes, Aldi et Lidl représentent de grandes chaînes, mais, comparées à Wal-Mart, elles ne représentent rien! Moi, j’ai l’impression qu’une chaîne comme Migros, si saine au niveau des finances, est l’une des plus riches au monde. Coop aussi se porte bien. Ces deux chaînes ont, à mon sens, la possibilité de trouver des solutions, mais elles doivent penser de manière plus globale. Coop a déjà commencé, à travers son partenariat avec l’allemand Rewe. Aujourd’hui, il s’agit de comprendre que le monde ne s’étend pas seulement de Bâle à Chiasso! Ce temps-là est révolu.

Si l’on en croit certains experts, la guerre des prix sera sans merci en 2010 dans la grande distribution. Vous êtes d’accord?

Oui, cette année sera encore dure, mais je suis tout aussi sûr qu’en 2011 la situation tournera enfin.




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Tags: Philippe Gaydoul, Michael Schumacher, Denner, Migros Aller en haut de page Haut de page

 

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