S’il était moins placide, il pourrait s’énerver. Un peu d’agacement à se voir donner du Tanguy par-ci, Tanguy par-là, surtout quand on s’appelle Raphaël. Le plus jeune sénateur du pays en a marre que les journalistes lui rappellent à tout propos le héros du cinéma français emblème du trentenaire incrusté chez ses parents.
Depuis que le secrétaire politique du parti libéral-radical neuchâtelois (PLRN) a raflé le poste de conseiller aux Etats à la barbe de plus vieux briscards de la politique, Raphaël Comte attire à lui les médias comme le pot de Nutella titille la guêpe. Ce matin défilent en ordre serré dans sa vie privée: Canal Alpha, la télévision neuchâteloise, vos serviteurs, le Sonntagsblick et la TSR. Pour connaître un peu mieux ce garçon réservé à l’allure frêle, toujours étudiant, toujours célibataire, toujours chez ses parents, dans une coquette villa de Corcelles qui domine le lac de Neuchâtel.
Il ouvre la porte avec une franche cordialité, look sage et teint pâle (il fuit le soleil). Il n’a que 30 ans, mais déjà «24 ans de vie politique tous mandats confondus». Membre de l’exécutif de sa commune, président du parti radical neuchâtelois pendant quatre ans, huit ans député, bref il est tombé petit dans la marmite, à la grande surprise de ses parents, Claude et Renée, qui ne sont pas militants.
A l’heure où les adolescents rêvent d’effusions torrides, lui se passionnait pour la fusion… des communes. Le sujet d’ailleurs de son mémoire de droit. Raphaël n’a pas eu encore le temps de terminer son master. «Mettez-vous à l’aise», dit celui qui est aussi membre d’Ecologie libérale, avant de boucler un dossier avec la secrétaire de l’Association des communes neuchâteloises, qu’il préside. Pas rare que ce fou de travail soit à pied d’œuvre dès potron-minet. «Quatre heures de sommeil me suffisent.»
Intérieur propre en ordre sans grain de poussière ni grain de folie, si ce n’est le tapis de cuir aussi rouge que le canapé et la commode. Le tout nouveau sénateur tranche un peu, dans ce décor Ikea-Fly, avec son pull cardigan et ses boucles bien domptées éclaircies au sommet. Chez les Comte, clin d’oeil en forme d’inversion des rôles: Maman écoute les Enfoirés, et le CD du chanteur baroque qui interprète Vivaldi appartient au fiston. «Mais j’aime aussi la pop française», s’empresse- t-il d’ajouter.
«Il était le meilleur»
«Terne», «lisse», «ennuyeux», des termes qui reviennent souvent à son propos, comment les encaisse-t-il? «Je ne me sens pas blessé. Ni terne d’ailleurs. Mes amis savent que j’ai de l’humour!» Il n’a pas vraiment encore eu le temps de se faire des ennemis, même si le conseiller d’Etat Jean Studer relevait dans le Tages Anzeiger que son manque de bouteille au niveau du vécu pouvait être un handicap. Il faut pouvoir puiser dans son parcours de vie personnel et professionnel pour faire un bon politicien. Il minimise l’objection. «On ne peut être jeune et avoir une grande expérience de vie. Manifestement, cela n’a pas posé de problème à mes électeurs!» S’il a été choisi pour remplacer Didier Burkhalter, rappelle Caroline Gueissaz, membre du PLRN, c’est parce qu’il était le meilleur: «Il a brillamment présenté son dossier. Il était prêt, ce qui n’était pas le cas de son rival!» Même si ce statut de trentenaire sans profession, toujours chez ses parents, a suscité chez elle des interrogations.
En Italie, l’Etat songe à promulguer une loi pour obliger les Tanguy transalpins à quitter le domicile familial. L’idée fait sourire Raphaël Comte. «J’aurais déjà quitté la maison si mes parents habitaient en appartement. Et puis je suis deux fois par semaine à Zurich, où je loue une chambre pour parfaire mon allemand.» Le sénateur passe l’aspirateur et se déclare champion du surgelé. Cela juste avant le téléphone de Migros Magazine, qui veut l’inviter à réaliser une recette culinaire dans ses colonnes… Sa voix est un peu monocorde. Chaque mot s’insère dans la phrase sans faire de vague. A Berne, le nouvel élu ne fera pas tache parmi ses pairs plus âgés. C’est peut-être pour combler ce manque de tonus verbal qu’on a rajouté la musique du film Pirates des Caraïbes sur son clip de campagne. Ses amis? Il en a 300 sur Facebook, mais voit peu de monde en dehors du cercle politique.
Toujours célibataire? Un sujet où il est moins en verve que pour le mariage des partis libéral et radical neuchâtelois, qui reste sa plus grande fierté. «Mon célibat est une situation de fait qui peut être amenée à changer», lance-t-il un peu technocratique. Mais, quand le journaliste du Sonntagsblick lui demande tout de go s’il est gay, il s’offusque. «Ma vie privée ne regarde que moi!» On l’a compris, cette Balance du premier décan n’appartient pas vraiment à la catégorie des joyeux fêtards. «Il restera boire un verre après une séance s’il y a un intérêt politique, dit une collègue. Et il ne boit jamais d’alcool!» De quoi sourire, quand le jeune politicien avoue dans la foulée que son modèle s’appelle Jean-Pascal Delamuraz!
Héritage protestant
Le Neuchâtelois partage néanmoins avec le Vaudois un sens du pragmatisme. Il a choisi d’étudier le latin et le grec par intérêt intellectuel «et parce qu’on peut toujours apprendre l’anglais plus tard». «Connais-toi toi-même» est la phrase socratique qu’il préfère.
A l’école enfantine, ce perpétuel premier de classe travaillait deux fois plus que les autres, se souvient sa mère, Renée, qui pourtant refuse qu’on parle de fierté à propos de sa trajectoire. «On a toujours privilégié la modestie et l’humilité dans son éducation, fruit de notre héritage protestant.» Un exemple? C’est Claude, son père, responsable de la communication dans une entreprise fribourgeoise, qui le donne. «Je l’ai conduit à Lausanne (Raphaël n’a pas passé son permis) et j’ai découvert en lisant L’Hebdo qu’il avait été invité au Forum des 100. Il ne m’avait rien dit!»
Retenue, disponibilité, travail. «Un homme sérieux dans ses dossiers et en amitié. On peut compter sur lui!» soutient Laurent, enseignant, et ami de longue date. «Attention, ce n’est pas JFK, contredit cette notable, pourtant du même bord. Bosseur, oui, mais plus besogneux que flamboyant. Pour le Mozart de la politique, voyez plutôt du côté de Pierre Maudet, à Genève!»
L’art de se blinder. Raphaël Comte en connaît déjà les vertus, utiles à Berne, où il siégera dès le 1er mars. Il ne s’est pas vexé à la lecture d’un article le rangeant dans la famille des politiciens neuchâtelois peu charismatiques ne dépassant jamais d’une tête. «J’aime mieux avoir une tête bien faite qu’une tête qui dépasse!» Et toc.