Ils l’ont répété plusieurs fois à la radio: les bandits de Matran rôdent dans la région. Ils sont armés et prêts à tout. Mieux vaut verrouiller les portes des maisons jour et nuit.» Cette phrase chuchotée par ma mère et ponctuée d’un «j’ai très peur» perturbera mes nuits jusqu’à mon adolescence. Je m’en souviens comme si c’était hier. Du haut de mes 6 ans, j’ai sans doute capté l’angoisse qui étreignait maman. Un demi-siècle plus tard, en fouillant les archives de cette rocambolesque affaire qui ébranla tout le pays, je prends toute la mesure de sa frayeur.
Ce qui pourrait être le scénario d’un film d’action à succès commence le 8 décembre 1961. Ce jour-là, la police annonce l’évasion du pénitencier valaisan de Crêtelongue de deux dangereux malfaiteurs: Joseph H., un Haut-Valaisan de 41 ans, et Emile R., ressortissant vaudois de 32 ans, plusieurs fois condamnés pour brigandage. Les recherches s’organisent mais les contrôles aux frontières et les battues ne donnent rien. Seule certitude: pour se faire la belle, les deux hommes ont bénéficié d’une complicité. Sans doute celle de Charles B., un Valaisan de 21 ans, leur excompagnon de cellule libéré quelque temps auparavant.
LA MORT AUX TROUSSES
Le trio, dont le cumul des condamnations atteint le nombre respectable de trente et un, ne tarde pas à se signaler. Fully, Corseaux-sur-Vevey, Chexbres, Echallens, Romont, il multiplie les cambriolages et les attaques à main armée. Comme au guichet de la Banque cantonale, à Romont, où trois gangsters se présentent armés et cagoulés, avant de subitement prendre la fuite sans rien emporter. Les soupçons se portent forcément sur les truands recherchés. Ils se confirment rapidement. Le 12 décembre, les trois hommes accomplissent le forfait qui les fera entrer dans l’histoire de la criminalité romande sous le nom de «bandits de Matran». Il est 7 h 10 lorsqu’ils font irruption dans le bureau de la gare du village fribourgeois, le visage dissimulé sous un bas de dame rose. Le chef de gare, M. Meylan, vient de prendre son service. Les malfrats lui ordonnent d’ouvrir le coffrefort. Comme il tarde à s’exécuter, Charles B. le frappe à la tête avec la crosse de son pistolet puis, presque aussitôt, lui tire une balle dans l’abdomen. Sur le quai, Joseph H. tient en respect avec son arme une dizaine de voyageurs venus prendre le train pour Fribourg. Leur crime accompli, les trois gangsters s’enfuient à toute allure à bord d’une Alfa Romeo volée la veille, emportant un butin de 1450 francs! Les secouristes découvrent le chef de gare grièvement blessé gisant dans son sang. Heureusement, la balle n’a pas atteint d’organe vital. Il survivra mais avec un rein en moins.
L’affaire prend une dimension nationale. Les «bandits de Matran» feront la une des journaux jusqu’à la veille de Noël. La police confirme l’identité du trio, lequel disparaît pendant quatre jours. En fait, il est de retour en Valais où il perpètre huit cambriolages dans la plaine du Rhône. Mais le 16 décembre les trois acolytes vont commettre l’erreur qui les perdra. Sans que l’on sache vraiment pourquoi, ils reviennent dans les environs de Matran, région quadrillée par la police. Ils sont surpris par un gendarme dans un chalet près de Boltigen, à la frontière bernoise. Une fusillade éclate. Personne n’est touché et les bandits s’enfuient par le col du Jaun. «Après avoir abandonné leur véhicule, ils rejoignent la Berra à pied dans la bise et le froid», écrit à l’époque le journal La Liberté, en soulignant que toutes les forces disponibles de la police cantonale fribourgeoise sont à leurs trousses. «Cent quarante- sept hommes épaulés par cinquante collègues bernois », précise L’illustré dans son édition du 20 décembre.
LA POLICE PERD LES PÉDALES
L’étau se resserre. Le soir même, les bandits sont à Fribourg où ils volent une fourgonnette ainsi que des armes et de la munition dans un stand de tir. Mais à Marly-le-Grand, ils se retrouvent face à un barrage des forces de l’ordre. Il est 23 h 30. Après avoir fait mine de s’arrêter, le bus VW démarre en trombe. Un agent tire une rafale de mitraillette dans sa direction mais le véhicule poursuit sa route. Rebelote deux heures plus tard au pont de La Tuffière. Encore épargnés par les balles, les individus abandonnent leur véhicule. Côté policier, où l’on vient de rater coup sur coup deux occasions de coffrer les fuyards, la tension est à son comble. Des barrages fleurissent un peu partout et la gâchette devient facile. Deux innocents en font les frais. A Corbières, un agriculteur accompagné de sa fiancée reçoit une balle dans le dos après avoir fait demitour. Il est grièvement blessé. La deuxième bavure survient à Hauterive, où la passagère d’une voiture arrivant devant le barrage tous feux éteints, une jeune fille de 16 ans, est touchée à un genou alors que son frère s’en tire avec des contusions.
Les bandits, eux, courent toujours. Pas pour longtemps. Alors qu’il tente de voler une voiture dans un garage de Vaulruz, Charles B. est à son tour blessé par un policier. Abandonné par ses compagnons, il est arrêté quelques heures plus tard.
Joseph H. et Emile R. réussissent à échapper à la traque quatre jours de plus. Repérés par des paysans dans la région du Moléson, ils sont appréhendés le 22 décembre, dans un chalet au-dessus du hameau d’Enney (Gruyère). «Les bandits se trouvaient dans la grange, sur le tas de paille. Une rafale de mitraillette fut tirée dans leur direction. Les mains et les pieds gelés après avoir longtemps erré dans le froid, les deux hommes se rendirent sans la moindre opposition», relate La Liberté.
«La nouvelle de leur arrestation fut accueillie avec soulagement par la population », écrit La Gazette de Lausanne dans son édition du 23 décembre.
Le lundi 2 juillet 1962, la salle de la Grenette, à Fribourg, est bien trop petite pour accueillir la foule accourue au procès en assises des «bandits de Matran». L’acte d’accusation n’en finit pas. Après quatre jours d’audience, le procureur requiert quinze ans de réclusion contre Joseph H. et dixhuit ans à l’encontre des deux autres. Après six heures de délibération, les jurés se montrent plus cléments: dix ans pour Joseph H. et quatorze ans pour ses comparses. Quelques jours après, les paysans du Moléson ayant collaboré avec la police reçoivent des lettres de menaces de mort…