Il paraît qu’on les nomme «le Cirque du Soleil suisse» mais en ce frais matin d’août, c’est la pluie qui martèle le chapiteau et les caravanes du Karl’s Kühne Gassenschau, blottis entre l’autoroute A9 et la carrière des Andonces. Nous avons rendez-vous avec Ernesto, Brigitt, Paul et Markus, les quatre fondateurs de cette troupe zurichoise qui triomphe à Saint-Triphon (VD) depuis le 27 mai.
Ce soir, malgré la pluie, malgré le froid, ils joueront Silo 8, un EMS des années 2050 («trente ans après la suppression de l’AVS») où l’amour, la liberté et la poésie s’opposent à un rationalisme froid et désincarné poussé jusqu’à l’absurde. Ils voleront dans le ciel, se lanceront dans une course-poursuite à moto, mettront le feu à deux tours jumelles (!). Surpris, charmé, bluffé, le public leur fera une ovation debout, comme chaque soir (de mardi à samedi). Prévu jusqu’à fin juillet, Silo 8 a été prolongé d’abord jusqu’au 13 septembre puis désormais jusqu’au 15 octobre (lire l’encadré).
DÉJÀ UN DEMI-MILLION DE SPECTATEURS
Il reste deux bons mois aux Romands pour voir ce spectacle qui, depuis sa création en 2006 à Winterthour, a dépassé le demi-million de spectateurs. Un record national pour du théâtre, un score que n’égalent que la tournée du Knie ou l’ensemble des films projetés dans les cinémas suisses en 2009! Quelle est donc la recette à succès du Karl’s Kühne Gassenschau? Avant Silo 8, il y avait eu Akua (150 000 spectateurs en deux ans à Saint-Triphon). Et avant Akua il y eut Trafic (2001), et encore avant Rupture (1995).
C’est pour percer ce mystère que nous attendons les quatre fondateurs, dont aucun ne se prénomme Karl. Leur nom de scène est une construction alambiquée qui résume leur parcours et leur esprit. Ils font un spectacle (schau), sont issus de la rue (gassen), et sont téméraires (kühne) comme Charles (Karl).
DIRIGÉ PAR UN DOCTEUR EN MATHS
Paul Weilenmann et Brigitt Maag arrivent les premiers dans le petit conteneur transformé en bureau. Avec le spectacle, ils se sont couchés tard. «Mais quand on a des enfants en bas âge…» soupire Brigitt (49 ans). Autre point commun: ils jouent et signent la mise en scène. Paul (51 ans), que les performances acrobatiques maintiennent dans une forme d’athlète, ne craint pas la pluie. «Depuis Akua, je n’ai plus jamais froid», déclare-t-il à demi sérieux. Depuis Akua – il avait peur de plonger – Ernesto Graf (60 ans) a quitté la scène. Avec son air de savant fou, ce docteur en maths se concentre sur le management de la troupe, une PME de vingt-cinq permanents et cinq millions de francs de budget. Markus Heller (52 ans) arrive en dernier, comme il sied à l’homme de l’ombre. Génial bricoleur, il est le chef technique.
«A Saint-Triphon, on a débuté devant vingt spectateurs»
Ernesto Graf
Paul, Brigitt, Ernesto et Markus. A l’origine, ils étaient six. «Nous nous sommes connus à l’école de mime de Zurich, raconte Ernesto Graf, le volubile de la bande. Le 8 août 1984, nous avons présenté notre premier spectacle de «cirque de rue théâtral.» Pendant dix ans, ils sillonnent l’Europe. «On faisait tout: les dialogues, les costumes, la lumière, coller les affiches. On passait le chapeau et rangeait le matériel pendant que Brigitt préparait le repas. Fin 1993, on a eu l’occasion de s’installer dans une carrière. On s’est dit: «Génial, on pourra y faire tout ce que l’on veut.» Génial, mais fini la bohème. «Chacun rentrait chez lui le soir. La vie en communauté nous a rapidement manqué. Alors on est venu à Saint-Triphon. Au début, il pleuvait tous les jours, on jouait parfois devant vingt spectateurs. Et puis il s’est mis à faire beau et le public est venu. Ici, c’est un peu exotique, déjà les vacances.»
COMME DE GRANDS ADOS
Toujours plus imposantes, toujours plus folles au fil des ans, leurs créations répondent-elles à une recette? «Franchement, on n’en sait rien», déclarent-ils en chœur. La semaine précédente, ils ont reçu un volumineux courrier: une thèse d’un universitaire bernois sur les raisons de leur succès. De quoi flatter un ego parfois malmené par les milieux intellectuels, mais le mystère demeure: pourquoi ça marche? Brigitt s’ingénie à brouiller les pistes. «On ne vient pas chaque année, il n’y a pas de star, on n’a pas besoin des médias, on n’invite pas Miss Suisse…»
«Nous avons toujours fait ce que nous avions envie de faire, lui répond Ernesto, sans jamais penser à ce qui pouvait plaire.» Ils refusent d’agrandir le chapiteau, sous-traitent la restauration. Si leur spectacle a été adapté à Amsterdam, d’autres projets de franchises ont avorté à Munich, Valence ou au Cap. «Nous n’avons pas l’esprit assez business pour faire comme le Cirque du Soleil, résume Ernesto Graf. C’est une décision de faire grand; on est bien chez nous. Nous avons la chance de pouvoir être comme de grands ados qui n’arrêtent pas de s’amuser.»
Cette dernière phrase, il la sort à chaque interview mais on sent qu’il se la répète vraiment chaque matin en se levant. «A 18 ans, je me suis dit: «Fini les conneries, tu dois être adulte maintenant…» Aujourd’hui, nous avons tous les jouets dont nous rêvions alors.»
UNE ODEUR DE FEU
Le spectacle fait penser à Brazil, aux Blues Brothers (un excellent groupe joue en live), à Mad Max. Certains tableaux ne dépareraient pas une cérémonie des Jeux olympiques. «Intuitivement, on se rapproche du cinéma, estime Paul Weilenmann. La DRS a fait une fois un tournage mais ça ne rend pas. Pour moi, c’est du théâtre en cinémascope. Il y a une ambiance, on sent la chaleur du feu. Chez nous, ça se passe plus dans le ventre que dans la tête.»
Il est rare que l’on cite Brecht ou Beckett à leur égard. «Les journalistes jugent avec les critères du théâtre», regrette le quatuor.
ISSUS DU THÉÂTRE DE LA RUE
«On sait d’où l’on vient, reprend Paul, le metteur en scène. Nous ne sommes pas issus du théâtre intellectuel.» C’est presque vrai. Brigitt Maag a étudié à la très sérieuse Schauspielakademie de Zurich. «Chaque année, je dis que je vais partir pour faire de l’art avec un grand A.» Elle rit mais ses amis branchés ne comprennent pas ce qu’elle fait là ou la croient vivotant sous les ponts puisqu’elle vient du théâtre de rue.
L’école de la rue: et si c’était ça l’explication? Ernesto Graf raconte une anecdote. «Je me souviens avoir vu la comédie musicale Le roi lion à New York. C’était génial! Je l’ai revue quelques mois après à Hambourg, c’était plat… Pourtant, c’était le même spectacle. En étudiant le CV des acteurs, je me suis aperçu que ceux de New York venaient du théâtre de rue. Cela vous met en prise directe avec le public, vous êtes obligé de le captiver.»
Alors, Mad Max, Monty Python ou Cirque du Soleil? A la réflexion, une autre référence s’impose: Johnny Hallyday. Comme le rocker français, le Karl’s Kühne Gassenschau est né dans la rue mais se déplace aujourd’hui accompagné de soixante semi-remorques…