C’est une simple nuit. Une belle nuit d’été, calme et chaude, dans la
campagne payernoise. Une nuit qui a vu le premier vol solaire de
l’histoire de l’aviation. Solar Impulse a gagné son pari: rester en
l’air plus de vingtquatre heures en ne consommant que l’énergie
accumulée durant le jour. «Une nuit de sept ans», illustre Bertrand
Piccard au moment du lever du soleil, ce jeudi 8 juillet. Sept ans
passés à rêver, imaginer, dessiner, construire et tester ce prototype
solaire. Il est ému, Bertrand Piccard; il a les larmes aux yeux mais
toujours le sens de la formule. Parti de la piste 5 de l’aérodrome de
Payerne à 6 h 51 le mercredi, l’avion solaire a atterri le lendemain à
9 h 02. «Ça a été un très long vol, puisque tu es parti dans une ère et
as atterri dans une autre», lâchait alors le psychiatre en enlaçant son
compère André Borschberg encore assis dans le cockpit. «Une nouvelle
ère est née, car désormais on ne peut plus dire qu’il est impossible de
voler jour et nuit à la seule énergie du soleil.»
Lui n’était pas en
l’air, mais au sol à suivre les évolutions d’André Borschberg aux
commandes de l’appareil. Minute par minute, il a relayé les
développements de l’aventure, multiplié les interviews, les points
presse, les directs télé ou les discussions avec l’équipe mission. Une
sorte de marathon médiatique qui fait écho à la performance physique
réalisée par l’ancien pilote de chasse, condamné à rester dans la même
position et sans dormir pendant vingt-six heures. Un choix pas
forcément facile pour l’aérostier vaudois. «Je me suis rendu compte que
je n’arrivais pas à tout faire, raconte Bertrand Piccard. En fait, j’ai
dû mettre entre parenthèses mon rêve d’enfant, soit de voler en avion
solaire, au profit de mon rêve d’adulte, qui est de faire la promotion
des énergies renouvelables. A ce moment de l’aventure, je devais
assumer le leadership du projet et la communication sur le
développement durable. J’aurai le temps de voler l’an prochain.»
En
haut, André Borschberg, lui, se régale à bord de son oiseau solaire. Ni
le cumul des heures ni la soif due au gel du tuyau d’arrivée de sa
réserve d’eau n’ont raison de sa bonne humeur. «Quand on est passionné,
on supporte tous les désagréments, dit-il. Quand vous voulez faire la
démonstration du vol durable, il faut aussi que le pilote soit durable!»
La
nuit, magnifique, avance. Nulle électricité dans l’air, si ce n’est la
tension liée à la performance. Arrive l’aube et le lever du soleil.
C’est fait! L’oiseau solaire est toujours en vol: mieux, les batteries
sont encore chargées à 45%. Solar Impulse fait ainsi d’une pierre deux
coups, prouvant d’abord qu’il peut passer la nuit et ensuite qu’il peut
enchaîner un nouveau cycle en emmagasinant de l’énergie pour une
prochaine nuit. Le vol perpétuel est atteint. André, lui, est prêt à
continuer! Il veut être sûr que la mission est parfaitement remplie.
Dans
la salle de contrôle c’est le conciliabule. Chacun argumente autour de
Claude Nicollier et de Bertrand Piccard. Ce dernier prend finalement la
radio. «Ecoute, on est tous d’accord pour dire que ce que l’on voulait
prouver est atteint et que l’on n’a pas besoin de continuer.» Il est 8
h 40; vingt-deux minutes plus, tard l’avion solaire, immense, se pose
sur l’aérodrome de Payerne. Dans sa combinaison blanche, André
Borschberg n’a pas l’air trop fatigué. Sa démarche est à peine plus
raide que d’habitude. L’homme vient d’entrer dans l’histoire de
l’aviation. Vingt-six heures et dix minutes, soit le plus long vol en
avion solaire jamais réalisé. Solar Impulse a parcouru 993 kilomètres à
une moyenne de 20,6 nœuds, soit 38 km/h, en effectuant une pointe à 68
nœuds, soit 126 km/h, et est monté jusqu’à 8720 mètres d’altitude. Une
performance qui devrait bientôt figurer sur les tabelles de la
Fédération aéronautique internationale (FAI). «En fait, aucun record
n’a jamais été enregistré en ce qui concerne le vol solaire», explique
Jacques-Henri Addor, responsable du dossier chez Solar Impulse. Deux
observateurs ont ainsi assisté à l’exploit, mais les procédures
d’homologation prennent du temps et le résultat ne sera pas connu avant
six mois.
MODIFIER LE HB-SIA
Désormais, Bertrand Piccard
et André Borschberg peuvent rêver de tour du monde. Le design du second
avion va bientôt commencer, même si le financement pour sa construction
n’est pas encore totalement assuré (il manque 20 des 100 millions de
budget). Un appareil qui doit être encore plus performant, pour
permettre davantage d’autonomie et de garantie afin de pouvoir mieux
gérer des conditions météorologiques plus capricieuses. Mais d’autres
options sont aussi sérieusement envisagées. Ainsi, pour refaire le vol
mythique de Lindbergh audessus de l’Atlantique, Solar Impulse pourrait
essayer de simplement modifier le prototype HB-SIA et tenter un vol
peutêtre l’an prochain déjà. Les météorologues travaillent sur le
cheminement possible de l’avion. «C’est une traversée difficile,
analyse Luc Trullemanns. Ce serait plus aisé si l’on effectuait une
halte sur les Açores.» Pour l’heure, rien n’est encore décidé, mais les
prochaines étapes du projet se dessinent. Après avoir décroché la lune,
Solar Impulse part à la conquête de l’Atlantique.