Elle s’appelle Jackie, insiste sur le k de son prénom, peut-être parce qu’il contraste avec la douceur de son caractère. Dans sa chambre de la villa familiale de Courfaivre (JU), on la sent intimidée, pesant ses mots, parce que certains sont toujours difficiles à prononcer. Celui de sorcellerie, six ans après le drame, lui donne toujours des frissons. Aussi cette peur dans son regard qu’on ne soit pas assez dans la nuance; Jackie n’a pas du tout envie qu’on réduise son cousin à des adjectifs comme «gothique», «fou» ou «sorcier». «C’était une personne exceptionnelle, le connaître fut un privilège», ditelle. Elle avait 16 ans, le même âge que Michaël, lorsqu’il s’est donné la mort sur les rails de la ligne Delémont-Boncourt, le 18 octobre 2004. Persuadé qu’il devait mourir avant ses 17 ans parce qu’il avait fait un pacte avec le diable.
Au début, ce qui n’était que délires adolescents sur fond de mode gothique s’est transformé en «un drame du spiritisme», comme l’avait titré notre magazine à l’époque. L’adolescent, persuadé d’être possédé par un esprit malfaisant, avait préféré se coucher en pleine nuit sur les rails du train. Sur son portable, posé près de lui, cette simple phrase: «Je vous jure, c’est pas un suicide mais je dois mourir.»
De ce drame, qui bouleversa tout un canton, Jackie ne s’est jamais remise. Dans sa famille, avoue-t-elle, ce n’est pas que le sujet soit devenu tabou, «mais on n’a pas pris le temps d’en parler assez, comme si ce n’était jamais le bon moment».
ATTRACTION FATALE
Difficile aussi de vivre à proximité de cette ligne de chemin de fer associée à jamais à la perte de Michaël. Longtemps, Jackie a tremblé en imaginant le degré de détermination qu’il lui a fallu pour rester immobile face aux lumières du train qui avançait dans la nuit.
Michaël, les Ailes du Diable, le livre qu’elle publie aujourd’hui, est un lent processus de décantation. Ni un roman ni une biographie, mais un récit qui raconte de l’intérieur la perception d’une mort tragique qui l’a «totalement anesthésiée», et la trace qu’elle laisse dans sa vie de femme.
«La magie noire existe d’une certaine façon, puisque Michaël en est mort»
Jackie Vorpe
Un zoom émouvant et bien écrit de 177 pages sur la relation profonde qui l’unissait à ce garçon fin et intelligent qui vivait tout si intensément. Sa passion pour les animaux, les bonsaïs, puis cette attraction fatale pour la magie noire, dont il avait dévoré tous les classiques.
Elle jette un coup d’oeil à la couverture de ce livre dont elle a financé en grande partie la publication avec ses économies. «Cela m’embêtait d’accoler le mot diable au prénom de Michaël dans le titre, mais il y a les ailes qui l’emportent! Il faut dire que Michaël était un garçon généreux, qui voulait aussi utiliser sa magie pour aider.»
Avec ce livre, Jackie désire évidemment dissuader tous les adolescents du monde de s’adonner à ces pratiques dangereuses. Même si elle ne croit pas vraiment à l’existence du Mal, elle dit avec un certain bon sens que «la magie noire existe d’une certaine façon, puisque Michaël en est mort».
Page 168: «Le danger de la sorcellerie, ce n’est sûrement pas de la pratiquer. Mais c’est vouloir la prouver. Michaël me disait souvent il faut y croire il faut y croire sinon c’est sûr que ça ne marchera pas!»
Quelques semaines avant sa mort, le jeune Jurassien avait raconté sur son blog les rites destinés à faire apparaître Bloody Mary, cette Vierge sanglante qu’il était persuadé de voir dans son miroir. «J’ai trop convoqué les esprits, côtoyé les morts, je dois payer!» affirmait-il.
UN CLASSEUR DE RITUELS
Un passage difficile à lire. Tout comme la description de la mort d’un jeune homme qui avait minutieusement programmé sa fin, qui fait toujours froid dans le dos. Jackie se sentira toujours coupable, écritelle, de n’avoir pas su empêcher Michaël «d’ouvrir des portes sur l’au-delà». Elle qui voudrait tant pouvoir conjurer les sorts, remonter le temps pour venir lui dire: «J’ai trouvé! J’ai une formule pour annuler le pacte!»
«Il n’a jamais essayé de m’entraîner dans ses expériences, mais il en parlait avec fierté, il avait consigné tous ses rituels dans un classeur et tentait de me les expliquer. Cela ne me faisait pas peur, c’était sa passion, je ne pouvais pas imaginer que quelque chose de si terrible allait arriver.»
«Je me sentirai toujours coupable de n’avoir pas su empêcher Michaël d’ouvrir des portes sur l’au-delà!»
Jackie Vorpe
La jeune étudiante savait que son cousin grimpait régulièrement avec des copains dans la tour Réfous, à Porrentruy, pour faire tourner les verres et se donner des frissons bien avant la déferlante Harry Potter. «Quelque part, il n’en est jamais descendu», soupire la jeune fille. «Je ne sais pas si le diable existe, mais, à mon avis, on ne doit pas s’amuser avec ces choses-là, parce qu’on ne sait jamais!»
La Jurassienne a accroché au-dessus de son lit la chauvesouris en peluche de Michaël. Pour lui enlever son aspect un peu «gothique», elle a coupé la ficelle qui faisait vibrer la tête et l’a rebaptisée Peace. Ici, les peluches de l’enfance côtoient les bouquins de l’étudiante sage et sérieuse. Tout est ordre et propreté. Poutzer sa chambre à défaut de pouvoir enlever toutes les scories de sa mémoire.
Ce drame l’a-t-il rapprochée, a contrario, de la figure de Dieu? «Jésus n’a jamais joué un grand rôle dans ma vie, mais aujourd’hui encore moins. Je pense être devenue agnostique!»
Elle n’a pas voulu écrire un livre qui porte atteinte à la mémoire de son cousin. Le lecteur n’y trouvera aucune révélation croustillante, ce n’est pas le genre de Jackie. Ni une enquête exhaustive sur le phénomène de la sorcellerie. Même si cette pratique serait, dit-on, en recrudescence en Europe, notamment chez les jeunes.