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Jeu de piste
Sur les traces de Bébé Doc, ex-tyran d’Haïti
Mais où est passé Jean-Claude Duvalier? Chassé d’Haïti en 1986, l’ex-potentat se terre à Paris. Après le séisme qui a ravagé son pays, et alors que Berne bloque toujours 7,6 millions planqués en Suisse, «L’illustré» a tenté de le retrouver.

Par Yves Lassueur - Mis en ligne le 17.03.2010
Il fait gris, il bruine, c’est un vrai temps parisien et, en ce jour d’hiver 2010, on cherche Bébé Doc dans la grande ville. Il court, il court, le Bébé Doc, il a habité par ici, il redéménagera par là, mais ce n’est pas au furet qu’il fait penser. C’est à un vieux crocodile barbotant dans les marigots de l’anonymat pour mieux cacher les restes de sa splendeur déchue et se protéger des curieux.

Dictateur en fuite, Baby Doc, de son vrai nom Jean-Claude Duvalier, avait 35 ans quand il a débarqué en France, en 1986, chassé d’Haïti par une insurrection populaire. Il venait d’y jouer les tyrans pendant quinze ans, après avoir succédé à son père, François Duvalier, dit Papa Doc, mort en 1971, au terme de quinze ans de règne marqués par la corruption, le pillage des biens publics et la plus féroce des répressions.

Depuis l’arrivée sans gloire de Baby Doc à l’aéroport de Grenoble un jour de 1986, vingt-quatre ans ont passé. Le fuyard était autorisé à rester une semaine, rien de plus, sur sol français. Mais un quart de siècle plus tard, l’homme est toujours là, terré quelque part à Paris. Où exactement? Ici commence le jeu de piste.

Robes, bijoux, château

Première case: l’état de sa fortune. Les chiffres les plus fous ont couru sur le butin qu’il a emporté dans sa fuite: 120 millions de dollars… 300 millions… 900 millions… 1,6 milliard! Les montants les plus extravagants tiennent de la chimère, mais le fait est que Duvalier, dans ses premières années d’exil, a vécu comme un nabab.

Résidence luxueuse sur la Côte d’Azur, près de Cannes. Ferrari Testarossa, fringale d’achat dans les grandes boutiques. Mme Duvalier, la belle Michelle, issue de la bourgeoisie haïtienne, achète pour plus de 170 000 dollars de robes chez Givenchy et 270 000 dollars de bijoux chez Boucheron. A ce rythme, le pactole commence à prendre l’eau, et plus encore quand Michelle obtient le divorce, en 1993, emportant du même coup la moitié des fonds du couple. En quête d’argent frais, Bébé Doc revend le château de Théméricourt, dans la région parisienne, qu’il avait acheté en 1984. Pas vraiment une bonne affaire: il l’avait payé l’équivalent de 5,7 millions de francs; il le revend pour 1,5 million… Il est vrai qu’entretemps les «restaurateurs» auxquels il l’a confié ont dévasté l’édifice. Poutres, solives, escalier Renaissance, boiseries du XVIIe siècle, tout a disparu, tout a été liquidé, détruit, bazardé. Du château de monsieur l’ex-président ne restent que des murs et des courants d’air.

Un peu à l’image de ce que devient la vie de monsieur l’exprésident lui-même. En 1995, la direction de l’hôtel L’Eden Bleu, à Mougins, près de Cannes, porte plainte pour grivèlerie d’auberge contre un couple parti sans payer après des semaines de séjour. Le couple s’est inscrit sous le nom de M. et Mme Valère. Quand la police les rattrape et les conduit au poste, elle réalise que c’est en fait Bébé Doc et sa mère, Simone Duvalier. Ruiné, l’ex-potentat? Restent à tout le moins 7,6 millions que le clan Duvalier a planqués au Liechtenstein puis en Suisse et qu’il tente de récupérer depuis plus de vingt ans. Ces fonds, le Conseil fédéral en a encore prolongé le blocage en janvier dernier dans l’espoir de les rendre à Haïti plutôt qu’à Bébé Doc. Mais lui? Qu’en ferait-il s’il parvenait envers et contre tout à mettre la main sur ces millions? On aimerait tant en parler avec lui…

Seulement voilà: Bébé Doc est introuvable. Après sa vie de pacha sur la Côte d’Azur, il s’est installé à Paris où il ne donne plus d’interviews depuis longtemps. Selon certaines sources, il vivrait dans un modeste appartement avec sa nouvelle compagne, une conseillère en communication française du nom de Véronique Roy. Pour le reste, silence abyssal. A Paris comme à Genève, ses avocats restent muets. On se procure son adresse e-mail. Pas de réponse. On se procure son numéro de portable et on laisse un message. Pas de réponse.

«Triste individu»

Allons donc à Paris et tirons des sonnettes. D’abord celle de Gérald Bloncourt, rue Charrière, dans le XIe arrondissement. A 84 ans, ce métis né à Haïti et expulsé du pays pour raisons politiques en 1946 joue en France le rôle de leader du Comité pour juger Duvalier. Un grand gaillard au verbe haut et gouleyant comme un verre de punch, qui a passé des années à tenter de faire condamner Jean-Claude Duvalier pour crimes contre l’humanité. En vain.

«La dictature du fils était certes moins féroce que celle du père, dit Bloncourt, mais à eux deux ils ont fait au moins 60 000 victimes et vidé le pays de ses forces. Bébé Doc était surtout un triste individu, qui passait sa vie à piloter des bolides, sa grande passion, alors que le peuple crevait de faim.»

Aujourd’hui, après des années de bagarre juridique, Gérald Bloncourt a levé le pied. Les poursuites contre Duvalier coûtaient trop cher. «De toute façon, la France n’a aucun intérêt à ouvrir un procès contre lui. Il faudrait faire venir à la barre des témoins gênants quant au rôle joué par la France sous la dictature. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que les Renseignements généraux possèdent des piles de dossiers sur moi, mais feignent d’ignorer où se trouve Baby Doc sur le territoire national! Moi, je suis sûr qu’il est à Paris. Mais où habite-t-il? Franchement, je n’en sais rien.» Alors coup d’oeil sur la presse. Le 19 septembre dernier, Libération situait le domicile de l’ex-dictateur «dans un troispièces du XXe arrondissement, du côté de la porte de Bagnolet», où il vivrait avec sa dulcinée, Véronique Roy. On aimerait connaître l’adresse exacte, on appelle donc l’auteur de l’article, Patricia Tourancheau. Chou blanc: «Je ne sais rien de plus, dit la journaliste, sauf que des gens m’ont appelée après cet article pour me dire que Duvalier a déménagé entre-temps dans le XVe arrondissement.»

La piste Roy

Le XXe ou le XVe, c’est déjà une piste. Surtout si l’on connaît le nom de la dulcinée de Bébé Doc: Véronique Roy. Après tout, peut-être suffit-il de débarquer chez elle – «Coucou! Je suis journaliste suisse, je cherche Jean-Claude Duvalier!» – pour tomber sur son homme, Bébé Doc… Cherchons dans l’annuaire. On trouve une Véronique Roy dans le XVe arrondissement et deux dans le XXe. Pas de profession indiquée. Filons donc voir à ces adresses.

Par pur hasard, le chauffeur de taxi est un jeune Haïtien. On le branche sur le sujet «Jean-Claude Duvalier à Paris» et aussitôt la parlotte se met en branle. «Bébé Doc? Oh là là! Il est toujours plein aux as, celui-là! Même si son exfemme lui a mangé un bon bout de sa fortune. Comme on dit: elle avait les yeux bien ouverts! Où il habite maintenant, Duvalier? Mais dans un hôtel particulier du XVIe arrondissement (ndlr: le plus chic de Paris)! Où exactement? Ah, je n’en sais rien. Ce que je vous dis, moi, c’est la rumeur qui court.»

L’homme au petit chien

Mais nous voilà dans le XXe arrondissement, rue Orfila 12, adresse d’une Véronique Roy, dont seule la plus ténue hypothèse nous autorise pour l’heure à faire la compagne d’un dictateur raplapla.

L’entrée de l’immeuble est barrée d’une grille et protégée par un code. Entrons donc, pour commencer, dans le restaurant pakistanais ouvert à deux pas, histoire de quêter des informations sous prétexte de déguster des crevettes au curry, sauce oignons, tomate, coriandre et épices variées. On montre la photo de Baby Doc au patron. On demande: «Apercevezvous parfois ce monsieur dans le quartier?» Le patron connaît mieux la cuisine du Penjab que le français et les enquêtes sur potentats déchus. Il n’y comprend goutte. Nous regarde avec circonspection. Et reflue prudemment vers ses fourneaux.

C’est une mauvaise approche. Heureusement, les crevettes sont finies et voici qu’une jeune femme sort de l’immeuble où vit peut-être Jean-Claude Duvalier. On l’aborde. Elle ne sait rien. Elle dit qu’elle vient juste de commencer comme babysitter dans l’immeuble. Mais arrive dans le corridor un quinquagénaire promenant un petit chien. Il dit: «Duvalier, dans cet immeuble? Ah non! J’habite ici depuis longtemps et je ne l’ai jamais vu. D’ailleurs, je n’apprécierais pas d’habiter sous le même toit que ce type!»

Finalement, on arrive à joindre Véronique Roy en personne. Elle dit: «Vous voulez me parler de Duvalier?» – «Oui, comment le savez-vous?» – «Eh bien, vous êtes au moins le douzième à me poser la question! Je n’ai rien à voir avec Duvalier. Ici, monsieur, vous êtes dans un cabinet dentaire.» Bien. Echec, mais pas mat.

Départ à l’autre bout de Paris pour le quartier plus huppé du XVe arrondissement. Juste en face du numéro 2 de la rue Nicolas-Charlet s’ouvre un petit bar, Le Necker. On s’installe au zinc, on ressort la photo de Bébé Doc, on questionne le patron. «Duvalier? Dans le quartier? Jamais vu. Il vit pas plutôt sur la Côte d’Azur?». Le temps d’avaler un jambon-beurre et on sonne carrément chez Véronique Roy à la porte du locatif. «Oui?» dit la voix de Mme Roy dans l’interphone. On s’annonce: journaliste de Suisse… Pas le temps d’aller plus loin, Mme Roy soupire: «Je ne suis pas la Mme Roy que vous cherchez! Vous êtes le cinquième à me demander si je vis avec Duvalier. Eh bien non! Je suis radiologue, moi.»

«Pas de Noir dans l’immeuble»

Une dentiste, une radiologue… Encore un peu et on ouvre une clinique. Reste l’adresse du 313, rue Lecourbe. C’est un vaste complexe, plutôt luxueux, abritant 204 logements disposés autour d’un patio. Mais, là aussi, porte d’accès grillagée. Pas de noms sur l’entrée. Caméras de surveillance en fonction.

C’est finalement la concierge qui vient ouvrir et accepte de répondre. Un M. Duvalier, ici? Non, il n’y a personne de ce nom.» – «Et ce portrait, ça vous dit quelque chose?» – «Rien du tout. De toute façon, vous savez, il n’y a aucun Noir dans tout l’immeuble.» Fin de l’enquête. Et fin des haricots. C’est bien ce qu’on craignait: Jean-Claude Duvalier a disparu. Fondu, évaporé, liquéfié dans l’atmosphère vivifiante de la République française. On pourrait bien sûr demander à la police où il réside, mais Gérald Bloncourt nous a prévenus: même les Renseignements généraux disent avoir perdu toute trace du gaillard…

Quand on y pense, c’est horrible: qu’est-ce qu’on va faire s’il faut un jour lui rendre les 7,6 millions qui ont été planqués en Suisse et y sont toujours bloqués?




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Tags: Jean-Claude Duvalier, Bébé Doc, Haïti, Paris, Suisse Aller en haut de page Haut de page

 

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