«Sur cette place, ma grand-mère a tenu une mercerie. Et, là, c’est la cave pour qui j’allais vendanger.» Didier Burkhalter sourit, raconte ses souvenirs, déambulant dans la Grand-Rue d’Auvernier. Il est 8 heures du matin ce lundi du Jeûne. Avant de prendre le train pour Berne, le tout nouveau conseiller fédéral, le 112e de l’histoire, a fait un crochet par le village de son enfance. C’est là où tout a commencé il y a quarante- neuf ans, un 17 avril 1960. «J’y ai vécu des années heureuses», poursuit le Neuchâtelois. Il évoque les interminables parties de foot après l’école, à shooter contre le mur du château ou les courses poursuites à travers les vignes. «L’été, je le passais sur le lac, se souvient-il. Nous avions une barque. J’accompagnais aussi mon grand-père à la pêche. Plus tard, j’ai pu racheter un vieux dériveur. Ce que j’aimais le plus, c’était naviguer le soir quand il n’y avait plus personne sur l’eau. C’est ce moment-là qui est le plus beau.»
Maison au bord du lac
La petite balade matinale se poursuit donc tout naturellement du côté du port. «Quand j’étais enfant, ces rives étaient sauvages, c’était un espace d’aventures sans fin», raconte Didier Burkhalter. La maison familiale de la route des Graviers se trouvait alors à deux pas du lac, avant que la construction de l’autoroute A5 ne remodèle complètement la zone. Le Neuchâtelois y a vécu toute sa jeunesse, avec sa sœur aînée Marina, aujourd’hui pédopsychiatre en Angleterre. Après une licence en sciences économiques, il quittera le village pour s’installer à Hauterive en 1986, année où il se mariera avec Friedrun Sabine Schuchter, une Autrichienne rencontrée quelques années auparavant lors d’un séjour linguistique en Angleterre. Le radical y commencera également sa carrière politique en entrant au législatif de la commune, avant de déménager en ville de Neuchâtel à la naissance du deuxième de ses trois fils: «Il nous fallait un appartement plus grand», résume-t-il. A 30 ans seulement, en 1990, il est ensuite élu à l’exécutif du chef-lieu du canton. Le prélude à une ascension fulgurante.
«C’était un petit garçon réfléchi, calme et attentif»
Evelyne Perrottet, institutrice
«Didier n’a jamais perdu son temps, il fait les choses vite et bien. Concentré, il ne se disperse pas», relève le radical Thierry Grosjean, propriétaire des Caves du Château, un personnage à Auvernier. Un village où l’on souvient bien de «son» conseiller fédéral. «Je garde l’image de ce petit garçon réfléchi et calme, assis dans les premiers rangs, écoutant attentivement», note Evelyne Perrottet, son institutrice lors de l’année scolaire 1967-1968. «Je crois que, enfant, il était ce qu’il est maintenant, souriant, gentil, un peu réservé», relate de son côté Denis Junod, pêcheur. Il rigole: «Je revois encore Didier prendre la poudre d’escampette devant Perchette, la chienne de son grand-père, qui le piratait sans arrêt.» Puis d’ajouter: «Didier ressemble beaucoup à son père, Eric. Il en a hérité ce côté sérieux.» Un père ingénieur ETS, souvent loin de la maison. Cadre chez Longines à Saint-Imier, il travaillait dans le chronométrage sportif, où il avait comme collègue et ami un certain Sepp Blatter. Eric Burkhalter œuvrera ainsi lors de seize Jeux olympiques. Il y emmènera une fois son fils, en 1976, aux JO d’Innsbruck.
Fameux matchs de foot
La mère de Didier Burkhalter, Sonia, est décrite comme la douceur même. «Elle a toujours le sourire», souligne encore le pêcheur Denis Junod. Voisin de table du politicien en 2e et 3e primaire et camarade scout, Thierry Amstutz, en garde un souvenir lumineux: «J’ai en mémoire les goûters chez Didier. Sa maman était d’une telle gentillesse, elle veillait à ce que chaque enfant se sente bien.» L’horloger parle également avec nostalgie des fameux matchs du bord du lac. Le football reste la grande passion de Didier Burkhalter. «Enfant, tout mon temps libre était consacré au sport, la natation, la voile et surtout le foot», confirme-t-il, lui qui évoluera aux juniors de Xamax. Il était un milieu de terrain à vocation défensive, le plus souvent aligné sur l’aile droite. «Didier évoluait avec mon fils aîné Caryl, c’était un joueur élégant, persévérant, toujours alerte», se rappelle Gilbert Facchinetti, président légendaire du club. Les deux hommes se retrouveront bien des années plus tard lorsque, membre de l’exécutif de la ville de Neuchâtel, le radical sera le grand artisan de la construction du nouveau stade de la Maladière, terminé en 2006. «Sans lui, on n’y serait jamais arrivé. C’est un homme d’action, terriblement efficace, qui ne cherche pas à faire des effets de manche», lance Facchi, avant de terminer, en guise d’ultime compliment: «Didier, il fait partie de la grande famille des footballeurs!»
Blessé en 1997
Coéquipier de Didier Burkhalter à Xamax, puis dans les formations du gymnase et de l’université, Pierre Cornu, aujourd’hui procureur général du canton de Neuchâtel, est un ardent défenseur du nouvel élu. «Quand je lis dans les journaux que c’est un homme triste, je me dis qu’ils n’ont pas rencontré la bonne personne. En privé, Didier est un homme drôle, il adore les calembours, les jeux de mots.» Il rappelle leurs rires lors de leurs différents voyages, pour un tournoi à Glasgow ou en Israël. «Se retrouver à Jérusalem a été un événement marquant pour chacun d’entre nous. Dans le sud du pays, nous avions ensuite joué un match contre des bédouins. Pour être sûr d’être invités le soir, on les avait laissé gagner.»
Aujourd’hui, Didier Burkhalter ne joue plus au foot, la faute à une vilaine blessure survenue en avril 1997. «J’étais épuisé par le travail et par des dissensions dans mon parti, se souvient le Neuchâtelois. J’ai accepté de participer à un tournoi. Soudain, pendant une partie, sans le moindre contact avec un autre joueur, je me suis écroulé.» Une fracture de fatigue, la jambe qui se casse en huit morceaux. Cet accident sonne comme une prise de conscience: mieux s’écouter, se protéger, lui et les siens. Ainsi, il préservera mordicus sa vie privée et refusera toute médiatisation de sa famille. «Je ne veux pas que mes enfants soient vus comme des fils de… Ils ont chacun leur propre vie. Et c’est ce qu’ils sont qui est le plus important. Je refuse qu’on leur impose un corset qui n’est pas le leur.» Reste que les trois fils Burkhalter semblent avoir hérité du sérieux et du goût des études de leur père. Loïc (21 ans) et Nathaniel (19 ans) sont inscrits tous deux à l’université, le premier en droit, le second en économie, Adrien (17 ans) termine quant à lui son gymnase.
Vingt-trois ans de mariage
Il est bientôt 9 heures, ce lundi du Jeûne. Sur les hauts du village, Didier Burkhalter s’arrête devant l’ancienne auberge d’Auvernier, devenue un restaurant thaïlandais. «C’est ici qu’on avait soupé lors de mon mariage. La cérémonie s’était déroulée à l’église de Saint-Blaise. Ça va faire vingt-trois ans…» Il sourit. Le lieu offre une magnifique vue sur la commune, enserrée entre les vignes et le lac. Il n’a pas le temps d’en profiter. L’homme a rendez-vous au Palais fédéral pour une première visite du Département de l’intérieur qui sera le sien au 1er novembre prochain. «Je me réjouis de commencer à travailler», lâche-t-il avant de remonter en voiture. Direction la gare de Neuchâtel, un mandat de conseiller fédéral, une nouvelle vie. C’est là-bas, à Berne, que tout va commencer.
Christian Lüscher prend une autre dimension
De
bleu du Parlement il y a deux ans, Christian Lüscher en est devenu un
acteur majeur. Retour sur une élection dans le costard d’un candidat.
Il
est 6 h 36, ce mercredi 16 septembre. Devant le miroir dans un couloir
de l’hôtel Bellevue, à Berne, Christian Lüscher rajuste sa cravate. Il
semble à peine plus pâle que d’habitude, un brin plus nerveux. La glace
reflète-t-elle comme un air de Conseil fédéral? Le Genevois l’apprendra
dans quelques heures. Il marche vite, le corps droit. Comme toujours,
il irradie le dynamisme, même s’il n’a dormi que quelques heures.
Depuis des semaines, le candidat libéral-radical à la succession de
Pascal Couchepin est sous les feux de la rampe dans ce qui n’a jamais
autant ressemblé à une campagne électorale. «Et je vous promets qu’on
reçoit des coups. Je ne m’imaginais pas que ce serait aussi violent,
glisse l’avocat genevois. Dès le moment où j’ai annoncé ma candidature,
je suis passé du statut de jeune parlementaire prometteur au candidat
blingbling, Lolita, etc.»
Comme un coq dans une basse-cour
Pourtant,
les critiques n’ont pas l’air de l’affecter. Les propos peu flatteurs
d’une ancienne maîtresse, une polémique sur les plaques valaisannes
d’une de ses voitures, une vieille photo le montrant, alors président
du Servette, brandissant un maillot dont le sponsor est Tamoil en
pleine crise libyenne ne semblent pas le démonter. A la veille de
l’élection, il arpente les Pas perdus comme un coq dans une basse-cour.
Il serre des mains, sourit, plaisante. Etre au centre de l’attention ne
le rebute pas. Au contraire, il aime ça. Il enlace sa collègue de parti
bernoise Christa Markwalder et la socialiste argovienne Pascale
Bruderer, deux des plus jolies femmes du Parlement, les fait rire avant
de disparaître dans l’ascenseur. L’homme a du charme, du charisme
aussi. Dans les travées du Parlement, cette décomplexion à
l’américaine, si elle en agace certains, a quelque chose de
rafraîchissant.
L’homme semble perpétuellement évoluer dans un
jeu, mais un jeu qu’il prend au sérieux. Le lundi soir, seul dans les
box de travail aménagés au troisième étage du Palais fédéral, il bûche
ses auditions avec les partis. Prépare une petite introduction en
allemand. Quelques minutes avant sa rencontre avec le groupe paysan, il
révise ses notes sur de petites cartes au bout d’un large canapé rouge.
On dirait un étudiant avant un examen. «Quand vous vous retrouvez sous
le feu des questions face à 60 députés UDC, avec Christoph Blocher au
fond de la salle, c’est quand même assez impressionnant.» Le Genevois
n’en montre pourtant rien. Au sortir de l’exercice, même sourire, même
flegme face aux caméras et aux micros des journalistes.
«Si j’ai
fait des concessions? Non. Je suis un homme de convictions et je les ai
exposées. Merci, maintenant il faut que je prépare ma rencontre avec le
PS!» Exit Lüscher, les talons qui résonnent à bonne cadence sur le sol
en pierre du Palais.
Acteur bernois
De bleu du Parlement
abasourdi par l’éviction de Christoph Blocher en 2007, le Genevois est,
deux ans plus tard, devenu un vrai acteur de l’hémicycle bernois. On
l’a vu engagé dans la lutte contre le système des joursamende, mais
aussi en vue dans son parti où Fulvio Pelli en a fait un premier de
cordée dans la fusion entre libéraux et radicaux. Avec sa candidature,
il a pris du galon, il est désormais reconnu en Suisse alémanique.
La
veille au soir de l’élection, il mange en famille avec ses deux fils,
ses deux sœurs et sa mère, ancienne maire de Troinex. «On n’y croit pas
trop, ose-t-elle, mais on est là pour le soutenir!» Malgré la tradition
qui veut qu’un candidat n’apparaît pas lors de la nuit des long
couteaux, le Genevois ne peut résister à l’appel du bar du Bellevue. Il
faut dire qu’il dort juste en dessus. Il y fait ce en quoi il excelle:
briller.
Mercredi 16 septembre, 9 h 45. Christian Lüscher monte à
la tribune du Parlement. D’une voix forte, il y lit les quelques mots
griffonnés sur l’ordre du jour et annonce son retrait. Beau joueur, le
Genevois se désiste au profit de Didier Burkhalter, qui le devance lors
du troisième tour du scrutin. Les jeux sont faits. Le Neuchâtelois est
élu au tour suivant, Lüscher fait encore quatre voix. «Je vous jure,
c’est pas moi!» lance spontanément le Genevois, provoquant l’hilarité
de l’Assemblée. Ce scénario n’est pas forcément pour déplaire à
l’avocat. Il l’avait d’ailleurs déjà évoqué en début de semaine. Il
s’en va avec les honneurs, et déjà les Genevois parlent de l’élever, en
2011, au rang de sénateur.