Il a perdu vingt membres de sa famille dans les combats qui ont fait rage chez lui, dans le nord-est du Sri Lanka. Pourtant, Subramaniyam est là, debout derrière sa caisse enregistreuse, irréprochable. Comme toujours en seize ans de service au restaurant Manora, place Saint-François, à Lausanne. En ce vendredi 15 mai, ce Tamoul de 36 ans accueille avec gentillesse les clients. Ceux-ci ignorent tout de la détresse du jeune homme. Seuls ses yeux, rougis par les nuits d’insomnie, trahissent son angoisse. «Je cherche sur l’internet les listes des morts fournies par les hôpitaux, souffle-t-il au bord des larmes. Je scrute aussi les photos des camps de réfugiés pour voir si je reconnais le visage de quelqu’un.» Comme tous ses compatriotes ici en Suisse, Subramaniyam passe ses soirées à regarder les images diffusées en boucle depuis Londres par les télévisions tamoules. On y voit l’horreur. L’insoutenable. Des cadavres de femmes, d’enfants. «Je n’arrive plus à en dormir, c’est trop dur.» Un mélange de tristesse, de colère, d’impuissance, de culpabilité. Etre ici et eux là-bas.
Sous le regard de Ganesh
Depuis le début de l’année, les 40 000 membres de la communauté tamoule de Suisse vivent dans l’angoisse. Ces derniers mois, toutes les fêtes culturelles ont été annulées. Au temple hindou de Prilly (VD), les habituelles spécialités culinaires partagées à la fin de la cérémonie du vendredi soir ont été remplacées par un simple plat de riz sucré avalé en vitesse. Sans un mot, sous le regard de Ganesh, le dieu à tête d’éléphant, qui semble bien impuissant. Dans le local construit dans un parking souterrain, personne n’a le cœur à célébrer. «Dans nos prières, nous pensons à ceux du pays, dit Veerakathy Baskaralingam, 56 ans, responsable du temple. Ici, beaucoup de familles pleurent. Personne ne pensait que ce serait aussi terrible.»
Ces derniers jours, dans la région côtière de Mullaittivu, plus de 50 000 civils se sont retrouvés pris au piège, coincés entre deux feux, lors de l’assaut final déclenché par l’armée régulière contre la rébellion séparatiste des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE). Des affrontements sanglants. Un crime à huis clos. Aucun observateur étranger n’a pu accéder à la zone des combats. Les Nations Unies estiment que 7000 personnes seraient mortes depuis janvier. Un chiffre impossible à vérifier. La Croix-Rouge, l’unique organisme international à être présent dans cette région, dénonce «une catastrophe humanitaire inimaginable». On parle de milliers de blessés attendant d’être évacués, sans eau ni nourriture ou médicaments, d’attaques à l’arme lourde, de civils utilisés comme boucliers humains, de familles cachées dans des tranchées creusées à la main et que l’on recouvre de branches de palme. Désespérés, des gens ont tenté de fuir par la mer en direction de l’Inde. Beaucoup l’ont payé de leur vie.
A l’évocation de ces tragiques événements, Selvasothy Paramsothy ne peut retenir ses larmes. «Je pleure souvent, je n’arrive plus à regarder les nouvelles», confie l’homme de 48 ans. Dans le salon de son appartement de Lausanne, ce samedi 16 mai, le président d’une association d’art et de culture tamouls affiche son incompréhension: «Même Barack Obama a demandé la paix… Alors pourquoi?» L’enjeu est complexe. Il sait la valeur stratégique de son île, «perle de l’océan Indien», passage obligé sur la route maritime entre les économies asiatiques et le pétrole moyen-oriental.
Dix ans de Migros
Selvasothy est arrivé en Europe en 1985, lors de la première vague d’immigration tamoule. Il fuyait la guerre, déjà. Bien intégré, interprète pour l’association pluriculturelle Appartenances, il est fier d’annoncer qu’il fêtera cette année ses «dix ans de Migros». Pourtant, il concède avoir toujours espéré retourner vivre un jour au Sri Lanka, son pays. Aujourd’hui, il ne sait plus. «Je crois que je vais demander ma naturalisation, cette année encore», relève-t-il. Pour lui, pour ses enfants surtout, de 10 et 12 ans, nés en Suisse.
Ils seront encore nombreux à pleurer, le lendemain, dimanche 17 mai, alors que les médias annoncent l’inimaginable. Les Tigres, encerclés, ont déposé les armes. Leur chef suprême, Velupillai Prabhakaran, et son fils sont tombés. Une défaite totale qui marque la fin de trente-sept ans de guerre civile entre la majorité cinghalaise et la minorité tamoule (3 millions de personnes, soit environ 18% de la population du Sri Lanka). Pour les exilés, la déroute est douloureuse: la guérilla séparatiste représentait le dernier rempart contre le président nationaliste Mahinda Rajapaksa, un leader impitoyable qu’elle accuse de «génocide».
Enfants soldats
Face aux massacres, aujourd’hui, les Tamouls sont unis derrière les Tigres. Qu’importe qu’ils soient considérés comme une organisation terroriste par l’Union européenne et les Etats-Unis (mais pas par la Suisse), oubliés les attentats suicide, l’utilisation de femmes kamikazes ou l’enrôlement d’enfants soldats. Ici, le portrait de Prabhakaran, en treillis militaire, est omniprésent. Dans les centres culturels, sur les calendriers des épiceries, jusqu’aux murs des chambres des centres de requérants d’asile. «Il y a six mois, je n’aurais pas assumé le fait de porter un drapeau des Tigres.» La jeune femme distribue des tracts lors de la manifestation organisée en urgence le dimanche après-midi sur la place des Nations à Genève. «Je n’étais pas d’accord avec ce qu’ils faisaient. Mais aujourd’hui il n’y a plus que deux camps. Il faut choisir.» Et d’ajouter, les yeux embués: «Ce matin, quand j’ai appris la défaite des Tigres, je me suis sentie abandonnée.»
Un sentiment qui pousse à la révolte. «Nous continuerons. Les Tigres, ils ne seront jamais finis, lance du haut de ses 17 ans Shalini Shanmugalingam, membre de l’organisation des jeunes Tamouls. Nos parents sont découragés. C’est normal après plus de trente ans de guerre. Aujourd’hui, c’est à nous de reprendre le flambeau.» Cheveux détachés, joliment maquillée, fines lunettes, la Lausannoise représente cette deuxième génération: décomplexée, intégrée, souvent bien formée. Nés en Suisse, beaucoup ont gardé un fort lien d’appartenance, nourri des leçons de langue tamoule du mercredi après-midi, des cours de musique traditionnelle du samedi matin et des innombrables discussions autour de la table familiale. Une enfance passée à entendre parler d’une guerre qu’on ne peut qu’imaginer. Pour la plupart, ces jeunes n’y sont allés qu’une fois ou deux, au Sri Lanka, durant le cessez-le-feu du début des années 2000. Les plus engagés brûlent d’y retourner. A l’image de la gymnasienne Shalini: elle fera médecine, pour s’engager dans une ONG et aider ses compatriotes, là-bas.
Immolé
Si, pour l’heure, les jeunes militent en distribuant des tracts, en écrivant des chansons de rap ou en s’échangeant des photos sur Facebook, parfois avec une certaine naïveté, certains craignent à terme une radicalisation. «Si notre peuple continue à être discriminé, massacré, analyse un homme à la sortie du temple de Prilly, cela va créer des frustrations, du désespoir. Cette jeune élite occidentalisée pourrait se tourner vers des actions plus violentes.» Le 12 février, un étudiant vivant à Londres s’est immolé devant le Palais des Nations, à Genève. Il avait 26 ans. Son acte insensé a suscité la réprobation de la communauté tamoule. Mais jusqu’à quand?
Pourtant, la lutte armée n’est pas forcément une fatalité. Renato Häusler en est convaincu. Suisse de 50 ans, marié à une Tamoule, il connaît bien le Sri Lanka pour y avoir travaillé, dans l’humanitaire: «La voie militaire a mené au drame. Les Tigres ne sont pas l’unique solution. Il faut trouver des moyens politiques. La cause tamoule mérite d’être défendue. Leurs revendications sont légitimes. Les discriminations qu’ils subissent sont inacceptables.»
Derrière sa caisse enregistreuse, Subramaniyam esquisse un timide sourire. «Depuis quelques semaines, avec les articles dans les journaux, beaucoup de clients viennent me demander comment je vais et comment va ma famille. Cela fait chaud au cœur.» Durant trente ans, la Suisse a ignoré le drame vécu par cette si discrète communauté. Aujourd’hui, elle découvre la détresse d’un peuple.
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«Je regarde les photos de camps de réfugiés pour voir si je reconnais quelqu’un»
Subramaniyam Sundaramoorthy, caissier à Manora
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Les dates clés
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1972
La nouvelle Constitution du Sri Lanka remet en cause les droits des Tamouls. En proclamant le cinghalais comme seule langue nationale, le texte les exclut de fait des postes de pouvoir. Le leader Prabhakaran fonde les Nouveaux Tigres, qui deviendront en 1976 les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE).
1983
La mort de treize soldats cinghalais provoque des pogroms anti-Tamouls. Début de la guerre de l’Eelam. La première vague de réfugiés arrive en Suisse.
29 juillet 1987
Pour mettre fin au séparatisme tamoul, le gouvernement autorise l’armée indienne à intervenir dans le conflit.
1990
L’Inde se retire, après avoir perdu plus de 1000 soldats. Le LTTE prend la ville de Jaffna. Début de la deuxième guerre de l’Eelam.
21 mai 1991
Les Tigres assassinent le premier ministre indien Rajiv Gandhi.
1er mai 1993
Le président sri-lankais Ranasinghe Premadasa est assassiné par le LTTE.
1995
L’attaque d’un navire par les Tigres déclenche la troisième guerre de l’Eelam. Les combats font rage jusqu’en 2001.
23 février 2002
Cessez-le-feu sous l’égide de la Norvège.
17 novembre 2005
Election du président nationaliste Mahinda Rajapaksa, partisan d’une guerre à outrance contre les Tigres.
2006
Reprise des combats.
17 mai 2009
Anéanti militairement, le LTTE dépose les armes. Prabhakaran est tué.
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Trente-sept ans de conflit
La guerre civile au Sri Lanka a causé la mort de plus de 70 000 personnes. C’est le plus ancien conflit en Asie.
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«La cause tamoule mérite d’être défendue. Leurs revendications sont légitimes»
Renato Häusler, ici priant avec son épouse Kala, originaire du Sri Lanka
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«Personne ne pensait que ce serait si terrible»
Veerakathy Baskaralingam, laborantin au CHUV et responsable du temple hindou de Prilly
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Le recueillement
Au temple hindou de Prilly, installé dans un parking souterrain, les femmes demandent au brahmane Chandrasekar de réciter des prières pour les membres de leur famille restés au Sri Lanka, dont elles sont souvent sans nouvelles depuis des mois.
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S’informer
Comme la plupart des familles tamoules de Suisse, les Paramsothy, à Lausanne, passent leurs soirées à suivre avec anxiété les nouvelles du conflit sur les chaînes de la diaspora, qui diffusent depuis Londres.
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Interprète pour l’association Appartenances, Selvasothy Paramsothy (à g.) se rend dans les centres de requérants d’asile (ici à Crissier) pour conseiller ses compatriotes dans les démarches administratives.
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Tous les mercredis après-midi et les week-ends, les enfants viennent au centre culturel de Lausanne pour y suivre des cours de musique, de danse et de langue tamoules.
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Les jeunes Lenin, Pavlraj et Dilan (de g. à dr.) déposent des tracts dans les commerces tamouls. Ici, le magasin lausannois d’étoffes et de bijoux de Sivanesan, lui-même fervent partisan des Tigres.
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«Je prie pour que le conflit cesse un jour. Nous sommes un seul pays, un seul peuple»
Chandrasekar, brahmane
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La consternation
Lenin Arulchelvam (à dr.) montre à ses camarades de l’Organisation des jeunes Tamouls de Lausanne les images des massacres, souvent insoutenables, que la diaspora diffuse via l’internet.
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L’engagement
Venus de Genève, de Bienne ou d’Annemasse, Sakitha, Sheryl, Rajeevan et Senducha (de g. à dr.) se sont réunis pour préparer différentes actions en vue de sensibiliser la population suisse au sort des Tamouls.
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Dimanche 17 mai, 16 h 30, Genève
Devant le Palais des Nations où se sont réunies en urgence plus de 800 personnes à l’annonce de la défaite des Tigres, Sheryl Mathavan, du Forum tamoul suisse, exhorte la communauté internationale à intervenir au Sri Lanka pour protéger les siens.
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Dans le nord, des dizaines de milliers de civils ont fui les combats. Beaucoup sont morts.
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Partout, au mur, le portrait de Prabhakaran, chef des Tigres. Lundi 18 mai, l’armée déclare l’avoir tué