«Notre appartement a été souillé, notre intimité violée»
Chers cambrioleurs,
De votre passage en février 2003, on garde le souvenir d’avoir eu la peur de notre vie! En fin d’après-midi, nous étions partis en visite chez notre fille à Cuarnens. La police et l’assureur pensent que cela faisait plusieurs jours que vous observiez nos déplacements. A notre retour, pendant que mon mari parquait la voiture, je suis entrée seule avec ma chienne dans l’appartement. J’ai ouvert la porte et je vous ai entendus filer par le balcon. Terrifiée, j’ai fait deux pas en arrière et j’ai attendu Carlo. Si je vous avais vus, que m’auriez-vous fait?
Le hall et le salon étaient tout retournés, le contenu des tiroirs renversé par terre. Dans la chambre à coucher, vous avez tout saccagé. Si on vous en avait laissé le temps, sûr que vous auriez même découpé le matelas. Sous le choc, nous nous sommes réfugiés chez une voisine en attendant l’arrivée de la police. Ensemble, nous avons découvert que, pour entrer, vous avez grimpé sur le toit d’une voiture pour atteindre la fenêtre de la cuisine dont vous avez fait sauter les gonds au tournevis. Les inspecteurs n’ont même pas cherché vos empreintes.
Vous nous avez volé pour 30 000 francs de bijoux, un caméscope, mon manteau en renard et la superbe veste en mouton retourné de mon mari. Vous avez même emporté la brosse à dents électrique. Par contre, merci d’avoir sorti la cassette du caméscope avant de l’embarquer! Grâce aux coups de fil que vous avez passés avec mon téléphone portable, oublié sur la table de l’entrée, nous avons pu voir que vous aviez appelé cinq fois la Macédoine et deux fois l’Allemagne en moins d’une demi-heure. Cette information nous a coûté 15 francs chez Swisscom et la police n’en a rien fait. Ils s’en foutaient pas mal, je crois.
La première nuit a été épouvantable. On s’est couché au milieu des tas de nos affaires retournées, paniqués, tremblants à l’idée que vous pouviez revenir. Personne n’a dormi cette nuit-là. Le lendemain, j’ai tout rangé, tout lavé. Je ne savais pas quelles mains avaient touché mes culottes, farfouillé dans mon linge. C’est peut-être le pire: le viol de son intimité, de ce qu’on possède de plus privé.
L’assurance a presque tout remboursé. Mais les bijoux offerts par mes beaux-frères, aujourd’hui décédés, ou le chronomètre de mon mari, souvenir des courses de moto de sa jeunesse, tous ces souvenirs, ces trésors de famille que nous voulions transmettre à notre fille, tout cela est irremplaçable. A cause de vous, notre appartement est devenu un lieu qui ne nous appartenait plus vraiment. On ne se sentait plus chez nous.
Chaque bruit, chaque ombre nous rappelait ce qui s’était passé. Nous dormions les fenêtres fermées. Nous ne sortions plus le soir. Dans l’herbe devant le balcon, nous avons trouvé un euro. Une seule pièce, tombée de votre poche lors de votre fuite. La conséquence de votre intrusion? L’automne suivant, nous avons déménagé pour nous sentir enfin en sécurité.
Carmen et Carlo
«Tu m’as montré que je pouvais devenir une cible»
Cher vandale,
Tu as bien failli me rendre complètement cinglée. En février 2007, je venais de m’acheter une petite Twingo noire qui allait me servir pour mon travail d’infirmière en psychiatrie à domicile. Petite et discrète, elle était parfaite pour le parcage au centre-ville où j’habite. Et puis voilà, ce matin de février, je découvre ma voiture les portes voilées, forcées au pied de biche, se remplissant d’eau au gré de la pluie battante. C’est la panique!
Je ne te raconte pas les innombrables téléphones aux patients et médecins qui m’attendaient dans la journée, à la police, au garagiste, à l’assureur. Je passe sur le tralala administratif, les vicissitudes qui te pourrissent la vie et font de ton quotidien une galère. Je te dirai par contre que j’ai eu du mal à digérer la chose. J’avais le sentiment très désagréable d’être devenue une victime. La situation était absurde: qu’est-ce qui peut bien pousser quelqu’un à braquer une Twingo?
Un dimanche de mai, je sors acheter le journal. Tu es revenu pendant la nuit: ma voiture est là, les portes ouvertes, explosées, l’intérieur saccagé, les CD éparpillés. Je pète un câble. Tout se bouscule dans ma tête: avais-je laissé des médicaments pour mes patients dans la voiture? Est-ce moi qu’on vise personnellement? Pourquoi? Qui es-tu?
L’inspecteur de police qui me contacte fouille lui aussi dans ma vie. Il me demande si j’ai des ennemis, des ex jaloux, des dettes de jeu, des patients pas nets, de mauvaises fréquentations. D’un coup, moi, la fille sans histoire, je me retrouve sur le devant de la scène. Ça devient personnel. Je dois me justifier, chercher des explications, des hypothèses. Ça renforce mon sentiment de persécution, de paranoïa. Je me suis sentie mal pendant un moment. J’ai beaucoup pleuré. Quand je sortais dans la rue, je regardais partout autour de moi pour voir si j’étais suivie. Je ne me parquais plus devant chez moi; je changeais mes habitudes.
Trois mois plus tard, j’ai retrouvé ma voiture de nouveau bousillée, cette fois à la barre de fer. Franchement, j’ai cru devenir dingue. J’étais au bout du rouleau. L’assurance faisait la gueule: c’était la troisième fois qu’ils avaient plus de 4000 francs à payer. Au bureau, mes collègues commençaient à se poser des questions. Ils me demandaient: «Tu nous dirais si tu avais des problèmes, hein?» On aurait dit que même mon image changeait. L’histoire n’a tellement pas de sens que les gens se mettent à te soupçonner de provoquer cette situation.
La police a fini par t’arrêter. Du haut de tes 17 ans, tu as fracturé trente-sept voitures. Tu nous as écrit à tous une lettre de pseudo-excuses pour nous demander de retirer notre plainte. Pour moi, il n’en était pas question. Tu dois apprendre que, derrière tes actes, il y a des gens. Que ce que tu fais est grave. On a tous été des ados, pleins de rage, d’hormones, d’émotions. Mais saccager gratuitement, ni pour le profit, pour le plaisir ou pour le symbole, juste comme ça, pour se défouler, ça n’a pas de sens.
Avant, je me sentais invincible, mais tu m’as montré que je pouvais devenir une cible.
Annick
«Je ne suis qu’une anecdote dans ta vie, tu as fait dérailler la mienne»
Chère conductrice,
Je n’oublierai jamais la date de notre rencontre: le jeudi 30 juin 2005, à 18 heures pile. C’est le jour où ma vie a changé du tout au tout. Depuis, j’ai subi douze opérations. Je suis amputé du pied gauche à mi-mollet et mon bassin s’est cassé à quatre endroits. J’ai eu la main arrachée, l’artère fémorale sectionnée par ma fracture ouverte du fémur, des contusions sur tout le corps et un trou dans la cuisse, là où le guidon de ma moto s’est fiché. J’ai passé quatre mois sous oxygène à cause de l’eau dans mes poumons et perpète en rééducation. Pendant plus d’une année, après l’hôpital, j’ai vécu nuit et jour dans mon canapé, à me gaver de cachets, à me gaver de télé, à n’être qu’une loque.
Ce jeudi 30 juin, j’aurais dû être en vacances, en route pour une convention Harley-Davidson à Vias-Plages, au bord de la mer. A la place de ça, je roulais sur ma bécane vers le centre de Genève pour assurer une permanence. Je travaillais comme agent de sécurité et on venait, encore une fois, de faire sauter mon piquet. Toi, tu rentrais chez toi, je crois, quand tu as décidé de changer de direction. Tu as coupé deux voies de circulation, passé par-dessus un îlot central. Tu m’as percuté de plein fouet. J’ai volé sur quinze mètre, ma moto sur trente.
Je revois la scène comme un film. Je suis couché sur l’asphalte, il fait une chaleur à crever et je suis comme une motte de beurre qui fond sur le goudron. L’eau que je sens couler dans mon dos, c’est du sang. Des passants, que j’aimerais remercier, s’occupent de moi et préviennent les secours. Un jeune téléphone à mon patron qui avertit ma femme. A l’hôpital, elle n’osera pas me dire qu’ils doivent m’amputer, ce sont les médecins qui s’en chargeront. C’est presque une chance, car quand je me suis réveillé, au moins, je n’ai pas eu cette surprise.
Une année après l’accident, on s’est vu au tribunal de Genève. Tu venais faire appel de ton amende de 2500 francs et de tes quatre mois de retrait de permis avec sursis. J’ai trouvé ça un peu inélégant. Pendant l’audience, tu n’as cessé de te faire passer, toi, pour la victime. Tu as monopolisé l’attention et c’est comme si je n’avais plus ma place dans cette histoire. Après la séance, tu as souhaité me parler. Je t’ai proposé d’aller boire un verre. Nous avons discuté pendant deux heures et tu t’es excusée. Mais ma femme a explosé quand tu as osé dire «la moto c’est dangereux…». «Ce sont les gens qui conduisent comme vous qui rendent la moto dangereuse», a-t-elle répliqué.
Ce qui m’a choqué, c’est que, en partant, tu m’as demandé mon nom. Moi, je sais tout de toi, ce que tu fais dans la vie, le nom de ton mari, le nombre de tes enfants. Je ne suis qu’une anecdote dans ta vie mais tu es ce qui a fait dérailler la mienne. A la fin de l’été, tu as eu le culot de me dire que cette histoire a gâché tes vacances. C’est le cas de le dire, mais ça m’a scié les jambes!
Aujourd’hui, je suis un handicapé. Je vis en permanence avec l’impression d’avoir une chaussure de ski au bout de la jambe. J’ai des douleurs fantômes et des rhumatismes réels. Je passe mes journées à bricoler, je crée des mobiles pour ma fille. Tous les jours, je me bagarre avec des détails. Il a fallu refaire la maison pour que je puisse y bouger. Je ne peux plus faire mon travail et je ne sais pas à quoi je vais m’occuper demain. J’ai failli décrocher un stage pour devenir prothésiste dentaire, mais tout est tombé à l’eau quand l’AI m’a appris que je ne pouvais travailler qu’à 50%. Je suis découragé. Pourtant, grâce à mon caractère fort, et aux gens autour de moi qui me poussent, je ne m’apitoie pas sur mon sort.
On ne peut pas revenir en arrière. Ce qui est arrivé est un accident. Mais c’est difficile pour moi de me mettre à ta place quand la mienne est déjà dure à occuper.
Jean-François
«Je me suis senti assiégé par une horde de barbares»
Cher braqueur,
Ce lundi 22 décembre 2008, nous nous apprêtions à ranger les vitrines de notre bijouterie. Il était 18 heures et j’étais assis avec une cliente. Mon fils, Julien, était à une autre table, en train de faire un paquet-cadeau. La porte s’est ouverte. Machinalement, j’ai levé les yeux et je t’ai vu entrer emmitouflé dans des vêtements d’hiver sombres. Tu as crié, fort. «Ne bougez pas!» Pendant une fraction de seconde, je me suis dit: «C’est un copain qui me fait une plaisanterie.» Mais il y avait ton arme, un pistolet noir que tu serrais dans ta main.
Ce n’était pas un gag: j’étais braqué, et derrière toi, tes deux acolytes te suivaient en courant. J’ai noté tous les détails, essayé de retenir les traits de ton visage, ceux de tes complices. Pour plus tard. Mais, en fait, tout finit par se mélanger et, aujourd’hui, je ne pense pas que je te reconnaîtrai si je te croisais.
Sur le moment, je n’ai pas vraiment eu peur. Je savais qu’un jour, vous viendriez. Je me suis dit: «Voilà, c’est mon tour.» J’ai regardé mon fils. On ne savait pas quoi faire. La police et les assurances nous conseillent de nous laisser faire et j’étais mal pris, enfoncé dans un fauteuil, face à une dame innocente. Julien pensait pareil. Alors on est restés immobiles, à attendre que ça passe, furieux, résignés. Tes collègues remplissaient des sacs de sport avec le contenu de nos vitrines. Toi, tu marchais d’avant en arrière, en nous fixant pour vérifier qu’on ne tentait rien, qu’on t’obéissait.
Je me suis senti assiégé, pris en otage par une horde de barbares avec un accent des pays de l’Est. Lorsqu’une montre que tu convoitais a disparu automatiquement dans son socle, là j’ai eu peur. Tu étais à côté de mon fils et j’ai craint que tu ne lui fasses payer ta frustration. «Ça va mal tourner», ai-je pensé. Je me suis souvenu des scènes qu’on voit au cinéma, des histoires arrivées aux autres bijoutiers, de la violence de vos actions envers des confrères.
Vous n’êtes restés que quelques minutes. Le temps de saccager notre travail et de nous laisser sous le choc, impuissants. Quand vous vous êtes enfuis, mon fils vous a couru après, aidé par un passant courageux. Mes collaboratrices, ne le voyant plus, ont cru, terrifiées, que vous l’aviez pris en otage. La police est arrivée. Il a fallu débriefer, ranger, constater les pertes, refaire un deuxième inventaire, regarnir les vitrines: tout cela juste avant Noël, lors de ce qui aurait dû être une de nos meilleures semaines.
Au début, on est dans l’action, dans la rage. Mais la nuit, quand les lumières s’éteignent, on rejoue inlassablement la scène. On se demande ce qu’on aurait pu faire pour changer l’épilogue. On calcule «et si, et si…». Ça aurait pu être pire, personne n’a été blessé, nous n’y avons laissé que du matériel. Mais depuis, on sursaute plus vite au moindre bruit. On est devenus méfiants. On dévisage celui qui entre pour tenter de deviner s’il est armé, hostile, malhonnête. Nous avons installé une sonnette sur la porte de la chronométrie, conscients que cela ne sert à rien. Nous savons que vous allez revenir, parce que tant que la Suisse ne durcira pas ses lois et ne réagira pas plus fermement, vous continuerez.
Lionel
«Grâce à vous, je me bats pour que la situation change»
Chers agresseurs,
Grâce à vous, je suis devenu membre d’une association qui représente les intérêts des gays. Je n’avais jamais jugé utile de le faire jusque-là, mais notre rencontre a servi de déclic.
Ce jeudi 14 mai dernier, j’étais juste un jeune homme comme les autres de retour d’une soirée au Mad. Il était 3 h 30 du matin et j’avais passé la nuit à danser avec des amis. Ma tête était encore pleine des souvenirs de cette incroyable soirée et des brumes de vodka-Red Bull. Je rentrais seul vers l’appartement d’une copine de classe qui m’hébergeait pour la nuit. Je vous ai croisés en haut d’une rampe d’escaliers. Vous étiez deux, la vingtaine comme moi. Vous m’avez abordé et nous avons échangé des banalités. Quand vous m’avez demandé si j’étais homo, j’ai répondu «oui». Mon assurance a dû vous déplaire. Vous avez changé d’attitude et vous vous êtes montrés menaçants. J’ai pris peur et je me suis enfui. J’ai couru longtemps en me retournant. J’ai cru vous avoir semés. J’avais tort.
A la porte de l’immeuble, vous m’êtes tombés dessus. Par-derrière, comme des lâches. Poussé et tapé, je me suis écroulé sur le sol. Par réflexe, je me suis roulé en boule pour tenter d’échapper à vos coups de pied, à vos coups de poing. La suite est comme un mirage. Je m’entends hurler. Je crie, je pleure, j’ai mal, j’ai peur. Mon cœur s’emballe, mon épaule me lance, mes tibias sont en compote. Vous criez aussi, peut-être, mais je n’entends pas ce que vous dites. Puis, en un instant, vous disparaissez.
Il y a les feux bleus d’une voiture de police et une patrouille qui arrive. Un voisin a entendu mes hurlements et a appelé à l’aide. Je reste à terre, terrorisé, tremblant, en larmes. Les flics sont gentils, mais pas très chaleureux. Vous m’avez volé mon porte-monnaie, je n’ai plus de pièce d’identité. Je ne veux pas aller à l’hôpital, je ne souhaite qu’une chose, rentrer.
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai raconté l’agression à ma copine, on a parlé et j’ai revécu la scène mille fois. Je suis allé aux cours endoloris, sous le choc, dans un état second. Je n’ai pas tenu la journée: l’après-midi, je suis retourné me coucher. J’ai porté plainte bien sûr, mais il y a peu de chances qu’on vous retrouve. Pourtant, si je vous revoyais, j’aimerais vous comprendre et que vous me compreniez. Je voudrais vous dire que ce n’est pas facile d’être gay et que ce n’est pas un choix. Je suis comme je suis. J’ai la rage que vous n’acceptiez pas cela. Je ne vous ai rien fait et pourtant vous vous en êtes pris à moi. Mais merci à vous parce que, depuis, j’ai envie de me battre pour que la situation change et qu’on n’entende plus jamais des jeunes UDC affirmer que nous sommes déviants, anormaux.
Je sors de nouveau. Depuis l’agression, je suis plus tendu. J’ai pris conscience des risques, de ce qui peut et aurait pu se passer. Même si cette attaque gratuite n’est pas excusable, j’imagine que peut-être c’est ainsi qu’on vous a élevés. Mais vous ne m’empêchez plus de dormir et je suis prêt à passer à autre chose.
Stéphane
Prénom d’emprunt.