Rêvée pour l’un, cauchemardesque pour l’autre, l’année 2009 n’aurat-elle été qu’un songe pour Roger Federer et Rafael Nadal? Le Bâlois et le Majorquin sont en lice aux Internationaux de France et, alors que résonnent les premières frappes de balle à Roland-Garros, c’est comme si rien ne s’était réellement passé depuis un an.
Federer est tenant du titre, mais Nadal est indiscutablement le favori d’un tournoi qu’il a remporté quatre fois consécutivement. Comme d’habitude. Comme avant. Vainqueur successif des trois principales épreuves de préparation sur terre battue (Monte-Carlo, Rome, Madrid), Rafael Nadal semble hors de portée d’un Roger Federer dont le principal objectif sera, s’il se hisse au moins en demi-finale, d’établir un nouveau record de longévité au sommet de la hiérarchie mondiale.
Le meilleur joueur du monde face au meilleur joueur à Paris, le plus grand champion de l’histoire du tennis face au plus grand champion de l’histoire sur terre battue, nous voici donc replongé dans l’Ancien Régime. Ne s’est-il donc rien passé durant un an?
De la finale du tournoi de Madrid 2009, remportée par Federer devant un Nadal blessé, à la finale du tournoi de Madrid 2010, perdue par Federer face à un Nadal requinqué, un an très exactement. Une année durant laquelle les deux hommes ne se sont pas affrontés, seulement croisés dans l’ascenseur. Federer montait. Nadal descendait.
Mais si l’on peut tirer un trait sur une saison de tennis, on n’efface pas comme cela une année dans une vie. Le Rafael Nadal qui se présente porte d’Auteuil n’est plus le même homme. C’est son corps qui, le premier, l’a obligé à changer. Usés prématurément, ses genoux ont crié grâce. Diminué à Roland-Garros, il déclare forfait à Wimbledon et abandonne en quart de finale à l’Open d’Australie. Un supplice pour lui. «Il m’est très difficile d’abandonner. Je n’aime pas ça, ni pour le public, ni pour mon adversaire, ni pour moi. Dans les vestiaires, j’étais détruit, j’en ai même un peu pleuré.»
Nadal qui, depuis sa plus tendre enfance, se bat sur chaque balle comme si sa vie en dépendait, apprend à s’économiser. «Je m’entraîne de manière plus détendue, avec moins d’intensité», admet-il. Il allège également son calendrier, biffant le tournoi de Barcelone qu’il s’obstinait à jouer quand bien même Federer ne va plus à Gstaad depuis cinq ans. Raging Bull le puncheur devient Sitting Bull le guerrier zen.
l’OMBRE DU DOPAGE
En 2009, Rafael Nadal a également découvert l’impopularité. A Roland-Garros, le très versatile public parisien prend fait et cause pour Robin Söderling. Eliminé, le Catalan a droit à une ovation, mais il n’empêche que tout le stade a souhaité sa défaite. Son oncle, Toni Nadal, est fou de rage. Rafa essaie de comprendre. «J’imagine qu’ils voulaient voir gagner quelqu’un d’autre… Mais ça m’a rendu triste. C’est le tournoi le plus important de ma carrière et sentir que le public veut me voir éliminé, ce n’est pas agréable.»
«J’imagine que le public voulait voir gagner quelqu’un d’autre...»
Rafael Nadal, hué l’an dernier à Paris
Pas agréable non plus d’être la cible des soupçons de dopage. En France, Guy Forget et Fabrice Santoro ne se gênent pas pour cibler l’Espagnol dans des attaques à peine voilées.
L’illustré s’en fera l’écho. Notre une barrée d’un interrogatif Et si Nadal était dopé? finira entre les mains du clan Nadal. Nouvelle fureur de Toni, nouvelle mansuétude déçue de Rafa: «Je peux comprendre qu’on ne m’aime pas, mais ça, c’est terrible…»
D’autant plus terrible que sa vie privée ne va pas fort. Lorsqu’il rentre à Manacor après son élimination à Paris, Nadal retrouve un foyer en ruine. «Ma mère n’était pas bien, mon père n’allait pas fort non plus…» Les parents sont en plein divorce. Un choc pour ce garçon très famille qui adore les grandes tablées et s’entoure toujours d’une quinzaine de personnes sur les grands tournois. Voilà, c’est la vie. La vie, la mort aussi. Aux obsèques de Juan Antonio Samaranch, le mois dernier, le champion olympique de tennis de Pékin est l’un des porteurs du cercueil de l’ancien président du CIO.
MÉTAMORPHOSE
Tout cela est arrivé à Rafael Nadal ces douze derniers mois. Il l’a avalé, digéré. Il en ressort plus mature, plus concentré et détaché à la fois. Sa métamorphose transparaît dans son nouveau look. Fini le style pirate, pantacourt dans la raie des fesses et débardeur qui exhibe ses gros biscoteaux. Les manches sont plus longues, le short plus court. Ce n’est plus un kid qui bataille sur le court, Rafa la Rafale est un jeune homme qui fêtera ses 24 ans durant le tournoi (le 3 juin). Son poignet s’orne désormais d’une montre haut de gamme. Nadal a quitté l’horloger espagnol Time Force pour Richard Rafael Nadal Mille et sa RM027 Tourbillon, présentée comme la montre de luxe la plus légère du monde (20 grammes). Il n’en existe que cinquante exemplaires, vendus chacun un demi-million de francs. Le contrat et la valeur de la montre ont fait jaser, mais pas autant que les images du clip très olé olé que l’Espagnol a tourné avec Shakira. La chanteuse colombienne et le tennisman presque nus dans des situations plutôt équivoques, il n’en fallait pas plus pour faire chauffer l’internet. Les deux stars, qui ont également dîné ensemble dans un restaurant de Barcelone, ne seraient que «bons amis», selon la version officielle. Peu importe…
La vérité, c’est que Nadal n’en finit pas de nous surprendre. On voudrait le clouer au fond de court du glamour, le présenter comme un Cro-Magnon par opposition à Federer le prince de la Renaissance. Mais évidemment, ce serait trop simple. Et trop simpliste. Vous saviez que son grand-père était un grand chef d’orchestre?
POLI ET BIEN ÉLEVÉ
Le connaissons-nous vraiment, au fond? «Il est comme le reste de la famille: très généreux, très sensible.» L’homme qui nous parle de Rafa est Lausannois. Ancien juge-arbitre international, Milan Sterba a connu Nadal très jeune. Il l’a toujours suivi et tout de suite aimé. «J’aime sa gentillesse et sa politesse. C’est un garçon bien élevé. Lui n’a jamais jeté de raquette.» L’allusion vise Roger Federer. Milan Sterba fait partie de ces quelques Romands qui préfèrent Nadal à Federer et nous écrivent parfois pour défendre leur favori. «Lorsque Roger pleure en Australie (ndlr: finale 2009), Rafa le prend par l’épaule et le console. Mais quand Federer gagne Roland-Garros puis récupère sa place de numéro un à Wimbledon où Rafa est forfait, il n’a pas un mot pour son rival.» Milan Sterba a prévu d’aller encourager Nadal à Paris. L’Espagnol aura bien besoin d’un peu de soutien dans le public mais pas forcément de réconfort à la fin de la quinzaine…