Le bistrot s’appelle Casa del Vino, il est situé dans une zone industrielle entre Aarwangen et Langenthal, dans le canton de Berne. Devant quelques bières consommées sur leurs chaises en plastique, les habitués de la Stammtisch se régalent: le sujet du jour est aussi dramatique que propice à tous les commentaires.
Parbleu: au deuxième étage de ce café vit justement le couple dont toute la presse alémanique parle depuis dix jours, à coups de gros titres et de photos poignantes: Michaela S. et Alfred C. sont les malheureux parents de Nils, le bébé de 6 mois disparu dans une rivière de Nidwald, et de Rahel, 4 ans, qui en a réchappé de justesse.
Le couple ne suscite pas que la compassion. «Comment ont-ils pu confier leurs enfants à une femme qu’ils connaissaient à peine?» dit l’un. «Il paraît que le chaos règne chez eux», renchérit un autre. Un dernier trait finit le portrait des parents indignes: «On dit même qu’ils ne jettent pas leurs déchets. Mais ne me citez surtout pas!»
Puis on se raconte avec indignation les incroyables circonstances du drame, avec force détails.
Ce vendredi 17 juillet, le bébé Nils et sa sœur Rahel sont en vacances depuis cinq jours chez une habitante de Wolfenschiessen (NW) prénommée Esther. Leurs parents l’ignorent mais, à 43 ans, celle-ci se trouve à l’AI par suite d’une blessure à un genou et elle a déjà perdu la garde de ses deux enfants: Raphael (13 ans) et Jessica (11 ans) vivent dans un foyer bernois. La fillette est revenue chez sa mère pour y passer l’été.
La liaison d’Esther
Esther et les trois enfants quittent la maison dans l’après-midi. «Il pleuvait déjà, ils étaient trempés. Elle portait une minijupe et des bottes de cow-boy», se souvient une voisine. Destination Lucerne.
Après une promenade en bateau, la mère décide de rester en ville et de renvoyer le trio d’enfants à la maison par le train, sous la responsabilité de Jessica. Départ de Lucerne à 19 h 11, arrivée à la gare peu avant 20 heures. Pourquoi a-t-elle refusé de les accompagner? Pour la meilleure amie d’Esther, Manuela, l’affaire est claire: «Esther avait lié une relation depuis six mois avec un ami sur l’internet. Elle a voulu le voir. Dès qu’il appelait, elle laissait tout tomber.» L’ex-mari d’Esther sait même qu’il s’agit d’un instituteur de Bienne. «Ils se fixaient d’habitude rendez-vous à mi-chemin, à Soleure.»
Il reste que les trois enfants de 11 ans, 4 ans et 6 mois se retrouvent seuls pour parcourir les deux kilomètres qui séparent la gare de Grafenort de la maison de Wolfenschiessen. Il faut longer le ruisseau, traverser une partie forestière. L’orage s’abat. La pluie transforme le mince filet d’eau du Gerlibach en torrent impétueux. Au passage sur le gué en béton, on peut imaginer que Jessica et la poussette se présentent les premiers. Ils sont emportés par le courant et disparaissent.
Restée seule, la petite Rahel rebrousse chemin dans la nuit. Elle tape à la porte de la ferme la plus proche, à environ 500 mètres. Le paysan n’entend rien et gronde son chien qui hurle. La fillette gagne la maison suivante. Là, on prend enfin soin d’elle. Elle ne dira qu’une phrase: «Nils et Jessica sont allés nager...»
L’alerte à la police est donnée vers 20 h 50. De retour chez elle vers minuit, Esther signale la disparition des enfants vers 0 h 40. A 22 heures, elle a encore envoyé un SMS aux parents de Nils et de Rahel: «Les enfants dorment. Tout est OK.»
Devant tant d’insouciance accumulée, il faut donc comprendre les fidèles de la Casa del Vino, à Aarwangen. Leur colère et leur envie de vengeance.
Montons les escaliers. Alfred C., 43 ans, ouvre la porte, ses yeux ont pleuré. Il possède une petite entreprise de nettoyage et ose un sourire sarcastique. «Alors? Vous venez voir le désordre?» On serait bien en peine de le décrire: tout est rangé, des fleurs de couleur et des dessins d’enfants égaient un intérieur agréable. Comme si elle voulait précéder les reproches de mauvaise surveillance, Michaela, 26 ans, réprimande plusieurs fois Rahel, la petite rescapée du ruisseau, qui joue dans le salon avec sa sœur Julia: «Fais attention!»
Le couple tient à s’expliquer: «Nous avons pris une mauvaise décision, que nous devrons payer toute notre vie», dit Alfred.
Fraîche amitié
Tout s’est noué le dimanche 12 juillet. Ce soir-là, Alfred est assis à son ordinateur. Il choisit de la musique pour la radio internet qu’il possède, Radio Alna. Michaela s’occupe des enfants et rit avec les invités du jour: Esther et sa fille Jessica. Ils se sont connus environ une année plus tôt sur l’internet. Ils ont chatté presque chaque jour puis, il y a deux mois, les Bernois ont invité cette fidèle auditrice chez eux. Une amitié est née, ils se sont vus trois fois.
A cet instant, quand Esther propose d’accueillir Nils et Rahel pour les vacances d’été dans la champêtre Wolfenschiessen, ils acceptent. «Nous voulions en profiter pour nous occuper de notre troisième fille, Julia. Nils se réveille deux fois par nuit, Michaela est fatiguée. Oui, nous voulions nous concentrer sur Julia et nous reposer. Esther était charmante, nous avons eu confiance en elle.» Trop tard, les dés sont jetés.
Soucis d’argent
Michaela s’interrompt soudain, le téléphone sonne. «Allo, Esther?» Un silence, c’est un hasard total. «Je peux te poser une question? Pourquoi as-tu envoyé nos enfants seuls?» Elle écoute la réponse. «De l’argent? Tu n’avais pas d’argent? Ce ne peut pas être la raison. Si l’argent t’avait manqué pour acheter à manger, pourquoi ne nous en as-tu pas demandé? Nous avions dit que tu pouvais nous appeler. Pourquoi n’as-tu pas téléphoné?» Michaela raccroche, lâche seulement: «Je ne comprends pas cette femme.»
Esther travaille dans un atelier pour handicapés et gagne 400 francs par mois. Elle manque d’argent, c’est exact. Son amie et voisine l’avait remarqué. La veille du drame, ils sont allés se baigner ensemble. «Les enfants avaient faim, j’ai bien vu qu’ils n’avaient pas mangé de petit-déjeuner. Esther a alors fait mine d’avoir oublié son porte-monnaie. » L’amie poursuit: «Elle avait toujours des avis tranchés sur l’éducation. Je ne pourrai jamais lui pardonner. Quand je lui ai demandé si elle regrettait d’avoir perdu la garde des enfants, elle m’a répondu: «Non, comme cela j’ai davantage de liberté pour moi.»
A l’endroit du drame, peluches, fleurs et petits mots s’amoncellent. L’un d’eux a été laissé par le chauffeur du bus scolaire, Toni Zumbühl. Encore sous le choc: «J’aimais beaucoup Jessica. Elle était sociable, serviable. Dans mon bus, elle était la petite maman. Elle ouvrait les portes, attachait la ceinture des petits. Elle venait s’asseoir derrière mon siège. J’étais comme un père de remplacement pour elle. Sa situation familiale l’a forcée à devenir responsable plus tôt qu’une autre.»
Trop tôt promue adulte, c’est elle qui a payé le prix fort pour les bêtises des grandes personnes.
«Les enfants veulent qu’on les sorte de l’eau!»
Un médium d’Yverdon croit avoir situé les petits disparus, dans le lac des Quatre-Cantons.
C’est
une petite crique au bout d’un grand lac, avec une modeste baraque à
frites. Depuis plus d’une semaine, il plane sur le gentil port
nidwaldien de Buochs une atmosphère pesante. Elle vient du regard
inquiet que les passants et les quelques baigneurs dirigent sur l’eau.
Elle vient des lentes allées et venues des bateaux des policiers et des
pompiers: debout sur leurs embarcations, ils scrutent les flots du lac
des Quatre-Cantons. Ils cherchent, tout le monde cherche. Car c’est là,
à l’embouchure de la rivière Engelberger Aa, qu’il existe le plus de
probabilités de retrouver les corps des enfants.
Interminable, l’attente attire toutes sortes de personnages. Parmi eux, Antimo Vecchione. Il cherche, lui aussi.
Ce
week-end-là, dès qu’il apprend la nouvelle de l’accident, ce solide
Vaudois de 37 ans saute dans sa voiture et quitte sa ville d’Yverdon
avec son copain Florian. «Il fallait que je vienne. Je suis médium. Ce
qui disparaît, je le retrouve. Je ne sais pas d’où je tiens cela, mais
je l’ai en moi depuis l’âge de 5 ans. Cela bouillonne en moi, les gens
du passé me parlent, jusqu’à ne pas me laisser tranquille. J’ai même
donné des informations à la police vaudoise.»
Il est plutôt bien
accueilli par la police nidwaldienne, qui lui fournit une carte
géographique. De là, il se laisse envahir par les forces et les
énergies, appelonsles ainsi. Il trouve d’abord le lieu de l’accident
alors qu’il ignorait où il s’était produit. Arrivé sur les bords du lac
des Quatre-Cantons, il se fait plus affirmatif: «Les enfants sont dans
le lac, je peux communiquer avec eux. J’ai une boule dans le ventre
quand je suis ici. La petite fille se trouve sur la gauche, à une
centaine de mètres. Le bébé est sur la droite. Ils veulent sortir de
l’eau, ils en ont assez. Je les ai réconfortés. Je ne veux pas en dire
davantage, par respect pour les familles.»
Après une journée
d’attente, il n’y tient plus. Il loue un pédalo et se met en tête de
plonger. «Je veux aller les chercher, ils n’en peuvent plus.» La raison
prend finalement le dessus: au moyen d’un GPS, il se contente de noter
deux endroits, transmis à la police. «J’ai demandé au bébé de me faire
un signe et il m’en a donné un, violent: à un moment, ma main a été
repoussée!» On pensera ce que l’on voudra de cette initiative tout à
fait personnelle, mais elle aura eu le mérite de la hardiesse et du
désintéressement.
A Buochs, les plongeurs se succèdent. Ceux du
club Poséidon sont de purs amateurs. «Oui, mais nous avons l’habitude
des travaux spéciaux, explique l’un d’eux, Beat Schumacher. Là, c’est
dur: chercher des enfants est terrible.» Les chances de succès sont
faibles. «Il fait sombre, jusqu’à ne pas voir nos mains. Les débris
charriés par les orages sont nombreux et le lac est très profond.»
Antimo Vecchione, lui, pose sa main sur la surface. Ferme les yeux. «Les enfants sont là, sortezles vite!» Marc David