L’ÉTERNELLE JEUNESSE DES TRADITIONS
Ils sont jeunes, nourris à l’iPhone et aux jeux vidéo, et pratiquent pourtant des activités traditionnelles. Qu’est-ce qui les motive à cultiver cet héritage?

Par Frédéric Vassaux - Mis en ligne le 31.07.2012

Le lancer de drapeau

Art millénaire ou héritage des mercenaires, la pratique est attestée dans les troupes confédérées du duc de Milan en 1512.


«AU DÉBUT, JE LANÇAIS MÊME LA NUIT, À LA LAMPE FRONTALE!»

TRISTAN ROPRAZ, 15 ANS Ecolier au cycle d’orientation de Bulle, plus jeune lanceur de drapeau en Suisse romande.

On ne connaît pas précisément l’origine du lancer du drapeau. Certaines sources le décrivent comme une coutume millénaire pratiquée par les montagnards des cantons primitifs, d’autres comme un apport des mercenaires helvétiques qui auraient acquis cet art au contact des armées française et espagnole aux XVe et XVIe siècles. Des exactes ascendances du lancer du drapeau, Tristan Ropraz n’en a cure. Lui a eu le coup de foudre lors d’une fête de la bénichon à Bulle (FR): «J’ai été captivé par la beauté des lancers.» A seulement 15 ans, le Gruérien fait figure de phénomène dans un domaine où l’on a plutôt l’habitude de croiser des sexagénaires. «C’est difficile d’expliquer pourquoi cela me plaît. J’aime bien le folklore, la musique traditionnelle, j’ai été un peu bercé dedans avec mes grands-parents et mon cousin.» Un héritage pourtant moins génétique qu’il n’y paraît, puisque sa mère, elle, écoute le hard rock d’AC/DC et de Metallica!

Doppeldächli, Schnecke, Pilatusstich: le carré rouge à croix blanche d’un mètre vingt danse en autant de figures au-dessus de sa tête, habilement rattrapé d’une main, l’autre demeurant figée sur la hanche. Le langage est alémanique, le sport bien plus populaire de l’autre côté de la Sarine. Ses progrès ont été fulgurants, le jeune homme s’entraînant jusqu’à quatre heures par jour. «Au début, je lançais même la nuit, à la lampe frontale!» avoue-t-il en rigolant en rentrant de l’école. Comme ses camarades, il joue aussi aux jeux vidéo, mais cultive cette passion en plus. Un certain goût du patrimoine aussi. «Vous savez, je crois que je ne suis jamais parti à l’étranger. Mais c’est tellement beau ici!»

 

 

Le yodel

Chant des bergers alpins qui consiste à moduler rapidement la voix. L’association suisse compte 21 000 membres.


«J’AI PARFOIS L’IMPRESSION D’ÊTRE NÉ UN SIÈCLE TROP TARD»

TERENCE REVERDIN, 21 ANS Etudiant à l’EPFL en génie civil, chante à l’Alphüttli Jodler Club Genève et dans le Chœur suisse des jeunes.

Il arrive à fond dans sa petite voiture rouge un peu passée. «J’ai été pris dans le trafic», s’excuse-t-il de sa voix profonde. Avec sa barbe légèrement clairsemée, son corps mince, Terence Reverdin a un petit air pastoral. Il rentre de l’EPFL où il jongle entre examen et préparation d’examen; le Genevois termine sa deuxième année en génie civil. Des études pointues alliant innovations informatiques et sciences des matériaux, qui sonnent comme un paradoxe avec sa passion du yodel, ce chant traditionnel des Alpes suisses. «C’est vrai, dans mes études nous utilisons beaucoup de nouvelles technologies, et il peut paraître paradoxal que ces chants traditionnels me touchent, mais c’est ainsi, je ne me l’explique pas, on est là dans le domaine de l’émotionnel.» Le Genevois, bizarrement, a découvert son amour du yodel en volant vers les Etats-Unis. «On a de la famille dans le Maryland et, entre 6 et 12 ans, on y allait chaque année. Le moment fort du voyage était pour moi le vol Swissair. A l’époque, il y avait un programme de radio historique qui passait notamment de la musique folklorique, j’adorais ça!» A 16 ans, il intègre ainsi l’Alphüttli Jodler Club de Genève, loin des envolées électro-pop de Lady Gaga. «Je n’ai jamais aimé suivre la tendance générale, et tout n’est pas à jeter chez Lady Gaga», glisse en souriant Terence Reverdin. Le jeune homme cultive ce côté hors du monde et vit d’ailleurs une seconde passion avec les chemins de fer. «Parfois, j’ai l’impression d’être né un siècle trop tard. Je trouve important de conserver notre folklore. Le yodel chante la Suisse, raconte des choses simples comme une montée à l’alpage, la beauté d’un paysage. Savoir d’où l’on vient me paraît essentiel.» Les sarcasmes de ses camarades lui passent loin au-dessus du canotier. «Souvent, les gens me demandent ce que c’est et trouvent ça plutôt original. Je ne subis pas vraiment de moqueries et, quoi qu’il en soit, les critiques m’indiffèrent. Moi, j’ai la chance d’avoir une passion alors que je vois tant de jeunes qui n’ont envie de rien.»

 

 

La lutte suisse

La lutte à la culotte, tradition des bergers d’alpage de Suisse centrale, se développe dès le xviie siècle.


«QUAND JE DIS LUTTE À LA CULOTTE, LES GENS M’IMAGINENT EN SLIP»

JIMMY LERCH, 18 ANS Etudiant, Crans-près-Céligny (VD), pratique la lutte suisse depuis onze ans.

Il aimerait devenir trader ou travailler dans la gestion d’entreprise. Mais en attendant d’enfiler costard et cravate, c’est la chemise de berger que revêt Jimmy Lerch. Passionné de lutte suisse, le jeune Nyonnais a décroché sa première couronne cantonale. A 18 ans, il fait partie des meilleurs lutteurs du canton de Vaud. Pourtant, il n’est pas fils de paysan et, avec son mètre septante-cinq, n’a pas forcément le gabarit de l’emploi. Rien ne le prédestinait vraiment aux affrontements dans les ronds de sciure. «Mon père en avait fait plus jeune et m’en a souvent parlé, c’est comme ça que j’ai commencé.» A 7 ans, il se prend d’amour pour la lutte, mais la lutte ne l’aime alors pas tellement. «J’étais tout petit, alors je me faisais souvent soulever», traduit-il en euphémisme ses défaites initiales. Plus grand, plus fort, le gymnasien a depuis retourné la tendance et ses adversaires. Attestée dans les alpages suisses depuis le XVIIe siècle, la pratique de la lutte avec une culotte de jute a été élevée au rang de sport national dans la belle Helvétie. «Le folklore n’est pas ce qui m’attire dans ce sport, mais ça fait partie de la lutte, on n’y échappe pas. Parfois, en Suisse alémanique, ils essaient de moderniser un peu, ils mettent de la musique rock.» Pourtant, nombre de ses camarades connaissent à peine ce sport. «Etonnamment, beaucoup ne savent même pas ce que c’est. Quand on parle de lutte à la culotte, certains se marrent, ils nous imaginent en slip…» sourit le Nyonnais.

La main solidement accrochée sur la toile de jute, Jimmy Lerch retourne son partenaire d’entraînement, Mickael Matthey, plus de 85 kilos sur la balance tout de même. Lui n’a jamais vraiment été attiré par d’autres sports de combat réputés plus fun par les jeunes de son âge, tels le judo, le karaté ou le taekwondo. «Non, dit-il, la lutte, c’est le sport de combat de chez nous; on y va comme on est, on ne fait pas tant de salamalecs et il y règne un bon état d’esprit».

 

 

Le hornuss

Jeu de batte du xve siècle, se pratique à 18 joueurs dans un champ de 350 m. 6000 pratiquants en Suisse.


«AU DÉBUT, J’ÉTAIS VENU POUR ME MOQUER DE CE SPORT DE PAYSANS»

MICHAEL DUCOMMUN, 27 ANS Constructeur métallique de Saint-Imier, dans le Jura bernois, pratique le hornuss depuis huit ans.

«Chlak!» Le bruit, sec, résonne comme le claquement d’un fouet. A l’aide d’une longue canne souple en fibre de verre, Michael vient de projeter un palet en plastique dur, coulé et compressé, à plus de 200 mètres dans le champ d’en face. En face justement, 18 joueurs s’affairent; certains avec un casque, tous avec une sorte de grande spatule en bois qui ressemble à une longue pelle à pizza. On dirait des fourmis s’activant en tous sens. Les palets se succèdent, tombant dans le champ autour de nous sans que l’on parvienne à les distinguer. Inquiet, on comprend mieux Sarajevo sous les bombes… Pourtant, les joueurs, eux, semblent voir le projectile qu’ils arrêtent en lançant leur palette dans un fracas de coup de fusil. «Il faut avoir l’habitude et savoir où regarder», commente en souriant Michael Ducommun. A 27 ans, ce solide gaillard est l’un des très rares Romands à jouer au hornuss. Ce sport à part, à mi-chemin entre le golf et le baseball, est l’apanage de nos concitoyens alémaniques. Une tradition dont on trouve déjà mention dans les registres paroissiaux du XVIe siècle. Seul club romand: Tramelan, dans le Jura bernois. Et la langue principale de l’équipe n’est pas vraiment le français. Alors qu’est-ce qui peut bien pousser un jeune Romand à perpétuer une tradition alémanique? «Au début, j’étais venu voir pour me moquer. Pour moi, c’était un sport de paysans qui gueulaient au bord des routes», avoue sans fard ce constructeur métallique de Saint-Imier. «Mais j’ai essayé et j’y ai pris goût. En fait, c’est super technique et l’ambiance est très sympa, très conviviale. Le folklore autour ne me gêne pas, mais ce n’est pas pour cela que je pratique le hornuss. C’est vraiment pour le sport.» Les copains qui le chambrent sur sa passion, il les met au défi. «Ceux qui ont essayé ont tous été surpris de la difficulté de l’exercice.» Michael Ducommun cultive le hornuss pour le seul plaisir du jeu, pas comme une tradition.

 

 

Le cor des Alpes

Longue trompe en bois, le cor des Alpes est utilisé depuis le xive siècle au moins pour communiquer entre les vallées.


«LE SON DU COR M’A TOUT DE SUITE FASCINÉE»

ELIANA BÜRKI, 28 ANS Cette joueuse de cor des Alpes a sorti trois disques: «Eliana» (2003), «Heartbeat» (2007) et «Travellin’ Root» (2011).

Chevelure léonine, bottes à franges, bracelets aux poignets et petite robe noire: Eliana Bürki n’a rien de la bergère, si ce n’est la joliesse réputée. Pourtant, elle joue du cor des Alpes, cet instrument typiquement suisse que les montagnards utilisaient dès le XIVe siècle pour communiquer ou appeler le bétail. A 28 ans, la jeune Soleuroise l’a d’une certaine manière réinventé. Avec son groupe, I Alpinisti, Eliana Bürki ne joue pas des airs traditionnels en costume folklorique, mais du jazz, du blues, de la pop et du rock. «A 6 ans, j’ai découvert le cor des Alpes pour la première fois à une réunion sportive. Le son m’a tout de suite fascinée.» Mais à 9 ANS elle se lasse déjà des airs traditionnels. «J’ai fait des pieds et des mains auprès de Hans-Jürg Sommer, mon professeur, et il m’a finalement composé un morceau de blues», glisse-telle, mutine. Les traditions, elle les transcende en amenant ailleurs l’instrument emblématique helvétique. Au figuré comme au propre, puisqu’elle tourne dans le monde entier: Chine, Amérique latine, Scandinavie, Emirats arabes, Amérique. En juillet, elle était ainsi à Caracas, au Venezuela. «Pour moi, c’est important de pouvoir ainsi amener à travers le cor des Alpes un peu de Suisse à l’étranger. Je suis fière d’être Suissesse. Je crois que l’on doit rester ouverts à nos traditions tout en les faisant évoluer. Développer cette manière de jouer du cor est aussi une façon de transmettre cet art plus loin, de ne pas perdre cette culture.» Pour la musique, elle a arrêté ses études d’aide-vétérinaire, et achevé l’école de jazz de Bâle en chant et piano. Son talent est reconnu, elle a produit son disque Heartbeat avec David Richards, qui a également travaillé avec Queen, Iggy Pop ou Chris Rea, vient de signer avec le label Surfdog aux Etats-Unis, qui a produit les Stray Cats, Joss Stone ou Dave Stewart. Avec son instrument de 3 m 70, vestige de temps immémoriaux, Eliana Bürki représente paradoxalement la Suisse moderne, un symbole que tour à tour Micheline Calmy-Rey ou Doris Leuthard ont bien saisi, l’emmenant plusieurs fois en voyage officiel.

 

 

Le lancer de pierre

La pratique du lancer de pierre remonte du fond des âges. Elle permit aux Suissess de battre les Habsbourg à Morgarten en 1315.


«LA TRADITION EST LA PIERRE ANGULAIRE QUI SOUTIENT LE TOUT»

LUKAS JOST, 23 ANS Ce Schwytzois fréquente l’école de police de Zurich; il est champion suisse du lancer de pierre de 12,5 kilos.

Siebnen, dans le canton de Schwytz. Un homme. Un colosse: 1 m 85 sous la toise, 95 kilos sur la balance. Des épaules de déménageur, des bras comme des troncs d’arbre. Lukas Jost a 23 ans. Il vient de commencer l’école de police, à Zurich. L’an dernier, il a lancé un caillou de 12,5 kilos à 11,81 mètres, devenant champion suisse du lancer de pierre dans cette catégorie. Il est aussi champion suisse du lancer du disque et vice-champion national du lancer du poids… «Le lancer de pierre, c’est presque plus sympa. L’ambiance est plus conviviale, tout le monde peut participer. Ici, en Suisse centrale, c’est très populaire. C’est davantage un sport de masse; en athlétisme, tout est plus codifié.» Mais en Suisse romande, il n’existe tout simplement pas. Pourtant, ce sport est constitutif de l’identité helvétique et sa pratique remonte aux sources de l’histoire suisse: c’est grâce à des jets de cailloux depuis les collines de Schafstetten (SZ) que les Confédérés vainquirent le duc de Habsbourg au Morgarten en 1315, la première bataille de libération de ce qui deviendra la Suisse. «C’est une spécificité helvétique. La tradition représente pour moi la pierre angulaire qui soutient le tout: on sait d’où l’on vient, quelles sont nos racines. Je suis fier de perpétuer ainsi une pratique à travers laquelle la Suisse s’identifie.» Le Schwytzois lance aussi parfois la pierre de 40 kilos, mais le Graal des lanceurs est la pierre d’Unspunnen, 83,5 kilos, mythique épreuve de la fête du même nom et des fêtes fédérales. «Oui, je veux absolument la lancer un jour. Peut-être l’année prochaine. Pourquoi? Parce que c’est quelque chose que tout le monde ne parvient pas à faire.» Une sorte d’accomplissement pour tout lanceur de caillou, un peu à l’instar des Jeux olympiques en athlétisme. «Lancer le disque aux JO n’est pas un but en soi pour le moment, mais plus un vœu. L’objectif est déjà la participation aux Championnats d’Europe en 2014 à Zurich.»