Suspense: le 14 avril, dès 20 h 10, les Romands découvriront la nouvelle star de la TSR. Elle s’appelle Tiby, elle a 21 ans, et se produira à poil. Rien à voir avec un de ces programmes de fin d’année voués aux froufrous du Crazy Horse ou du Moulin Rouge. Le magazine que Tiby coprésentera avec le journaliste Luigi Marra s’intitule Spécimen et explorera tous les deux mois le domaine des sciences, en particulier de l’éthologie.
Pour le tournage de ces séquences dans un studio, Tiby s’est déplacée à Paris, en fourgon, mais son domicile habituel est une roulotte installée à la périphérie du bourg de Salbris, au cœur de la France, entre Bourges et Orléans. Quand elle se déplace ainsi, elle le fait toujours avec son maître et éducateur, l’artiste de cirque Désiré Rech, 75 ans, qui a passé sa vie à sillonner le pays pour y planter son chapiteau avant de se poser une fois pour toutes avec les siens à Salbris.
Singes et matelots
Aussi loin que remontent ses souvenirs, Désiré Rech a été bercé, au propre comme au figuré, par la présence, la passion, l’affection des chimpanzés. Le premier s’appelait Popaul. Il faisait partie du cirque de ses parents. «Quand je pleurais dans ma poussette, jure M. Rech, Popaul la secouait et m’apportait mon biberon. J’ai grandi avec lui. Le jour où mon frère est mort, je ne vous mens pas: ce chimpanzé est venu prendre mon père par le cou et a essuyé ses larmes. Luimême en avait plein les yeux.»
Le premier chimpanzé que Désiré Rech a possédé en propre, c’est sa femme, Michèle, qui le lui a acheté en guise de cadeau de mariage, il y a 53 ans. «A l’époque, pour en trouver un, il suffisait de se rendre dans un port, surtout en Belgique, où des matelots en ramenaient d’Afrique pour les vendre. Heureusement, c’est strictement interdit aujourd’hui. Le nôtre, nous l’avons acheté dans un bar de Bruxelles pour l’équivalent actuel de 200 euros. Il s’appelait Renty. Ah! monsieur, un artiste celui-là! Les flic-flac, les sauts périlleux, il faisait tout! Mais c’était un méchant! Si le public n’applaudissait pas assez, il se flanquait en colère. Au gala des artistes, il a même arraché la queue de cheval postiche de Marthe Keller!»
C’est qu’au fil des ans les chimpanzés de Désiré et Michèle Rech ont aussi déboulé dans le showbusiness, la publicité, le cinéma et les clips vidéo avec une maestria et un sens du «people» qui pourraient faire rivaliser leur livre d’or avec une collection complète de Voici. Surtout Tiby et, avant elle, sa mère Clara.
Kiwi mortel
Clara est aujourd’hui décédée. Elle s’est étouffée en avalant un kiwi. Mais avant cela, elle a fait une publicité restée célèbre pour la lessive Omo. Elle a aussi joué avec Patrick Dewaere dans Le paradis pour tous, avec Jean Rochefort dans Le bal des casse-pieds, avec Serrault et Poiret dans Le miraculé. On en passe et des plus fruitées.
Congo, le père de Tiby, lui, est toujours vivant, il habite aussi Salbris, mais sa carrière de saltimbanque est plus modeste. C’est un joyeux drille, toujours prêt à faire quelques galipettes devant les dames, mais, question music-hall, la vocation n’était pas là.
Ce qu’il y a de remarquable, c’est que Congo n’est pas un chimpanzé comme l’était Clara, mais un bonobo. Que ces deux espèces de singes aient pu procréer étonne encore le monde scientifique. Ce serait une première, «un peu comme le croisement d’une vache et d’un cheval», dit Mme Rech, mais une première qui s’est répétée: au total, grâce aux ardeurs de Congo et de deux guenons chimpanzés, cinq autres petits métis ont vu le jour à Salbris. Tous sont hébergés par le couple Rech, mais la star, le chouchou, la gâtionne reste Tiby.
«Elle a hérité de toutes les qualités des bonobos et des chimpanzés, s’enthousiasme Désiré Rech. Une gentillesse sans limite, et une intelligence… Ah! monsieur, une intelligence!… C’est de famille! Elle est comme sa mère: le sens du jeu, une authentique artiste! Encore qu’elle préfère le cinéma à la photo. C’est une question de lumière. Avec Tiby, il faut de l’action, il faut que ça bouge.»
Et de l’action, elle en a eu! Elle a appris à faire le mort, à manger avec une cuillère, à gribouiller sur une feuille avec un stylo, à jouer les consolatrices, à dérouler des kilomètres de papier adhésif et même à faire le salut fasciste en jouant, pêle-mêle, dans La fille du loup, avec Laetitia Casta, le téléfilm américain HAM sur les premiers singes de l’espace, des pubs pour chaussures et sacs à main, un clip pour Obispo et un autre pour Zazie. Mais le plus beau souvenir du couple Rech, c’est le tournage de Carmen, en 2005, avec le petitfils de Charlot, James Thierrée. Dans ce film contant l’histoire d’un singe évadé d’un laboratoire et recueilli par un couple, «Tiby a eu le premier rôle, dit Désiré. Et elle jouait de façon si émouvante que toute l’équipe en a eu les larmes aux yeux.»
Mariage en Vendée
C’est qu’avec elle, pas besoin de répéter pendant des semaines. «Vous lui montrez comment planter un clou, après trois fois elle sait le faire. Vous lui dites «ferme les yeux» en lui posant la main sur les paupières, après trois fois elle a compris. Vous lui donnez une clé à molette, elle commence à démonter des trucs. Ces bêtes-là, vous savez, ce sont de vrais ouvriers!»
Le secret, c’est que Tiby l’affectueuse adore travailler. C’est aussi que Désiré Rech a voué sa vie entière à l’amour de ses chimpanzés.
D’ici à quelques jours, avec sa femme Michèle, il se rendra à un mariage en Vendée, sur la côte Atlantique, à des heures de route de Salbris. Le couple ne s’y rendra pas seul. Il accrochera à son véhicule la grande roulotte abritant Tiby, Congo et toute l’équipe des chimpanzés. C’est que chez les Rech, on ne se sépare jamais d’eux. Même à l’autre bout de la France, même aux mariages, les chimpanzés font partie de la famille. Il n’y a que la mort qui peut les séparer. «Et là, monsieur, je vais vous dire: quand l’un d’eux meurt, il nous regarde dans les yeux, il nous tient par la main. Pour nous, il n’y a plus rien. C’est comme si tout s’écroule.»
«Spécimen»: un nouveau magazine, deux présentateurs
Tiby accompagnera de ses mimiques et de ses improvisations le journaliste romand Luigi Marra quand il tentera de présenter avec sérieux les thèmes de ce nouveau magazine de la TSR que sera Spécimen. Bimestrielle, l’émission se propose d’explorer le comportement humain en déchiffrant ses (dys)fonctionnements et ses mécanismes par des reportages, des témoignages, des expériences scientifiques, des extraits de documentaires et de films. Elle recourra notamment à l’éclairage des neurosciences et aux observations des éthologues sur le monde animal.
Au programme des premières éditions: «Je suis égoïste, toi non plus». Qu’est-ce qui nous pousse à mentir, à aider les autres ou à les manipuler? Premier rendez-vous le 14 avril à 20 h 10.