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SPÉCIAL TUNISIE
REPORTAGE AUPRÈS DU PEUPLE TUNISIEN
Le vent de l’histoire souffle sur la Tunisie. Nos envoyés spéciaux se sont rendus sur place pour rendre compte des événements. Rencontre avec la famille de la Suissesse tuée, témoignages et analyse.

Par Christian Rappaz - Mis en ligne le 18.01.2011

TEXTE CHRISTIAN RAPPAZ

REPORTAGE


 

Alors que le vent de l’histoire souffle sur la Tunis ie, Sarra (12 ans) pleure sa maman, Fatma Djerbi Marendaz, une habitante de Mauborget (VD), victime innocente des émeutes. Son mari veut engager Me Vergès afin d’attaquer l’ancien régime pour assassinat.


 

Il est 18 h 30 à Dar Chaabane, ce vendredi 14 janvier désormais historique pour la Tunisie. Dans la pièce exiguë servant à la fois de salon et de chambre à coucher, toute la famille Djerbi est réunie en cette journée de deuil. Eric Marendaz (62 ans) est venu d’Yverdon pour soutenir sa fille Sarra et sa famille dans une terrible épreuve: la mort d’une épouse, la perte d’une maman. Ils viennent de rentrer de l’enterrement de Fatma (66 ans) et crient leur révolte après le meurtre gratuit de celle qui leur était si chère. Soudain, la petite Sarra s’arrête net: alors que les images des violences de l’aprèsmidi à Tunis tournent en boucle sur l’écran plasma posé sur un vieux dressoir en bois, la chaîne d’information en langue arabe Al Jazeera annonce l’impensable: le président Zine el-Abidine Ben Ali vient de quitter le pouvoir et le pays après vingt-trois ans d’un règne féroce et sans partage. «Salaud, traître, minable, voleur, assassin!» Dans la pièce jusque-là emplie d’émotion et de chagrin, les noms d’oiseaux fusent. Entre exaltation et soulagement, chacun crie aussi sa rage. Car, aux yeux de tous, Ben Ali et sa clique ne sont pas seulement responsables d’avoir confisqué leur liberté et leurs biens, mais également de la mort de Fatma.

 

«J’ai vu ma maman se faire assassiner à côté de moi»
Sarra, 12 ans

 

C’est deux jours avant, sur la terrasse de son appartement où la Vaudoise d’adoption était montée avec Sarra et des voisins pour regarder les manifestations de rue, qu’elle a été mortellement blessée par une balle de 9 mm tirée en plein cou. Farid et Farag, témoins du drame, choqués par la tragédie de la mort d’une amie que tout le monde adorait pour sa joie de vivre sont catégoriques: «Nous avons vu deux hommes en civil armés de carabines, embusqués sur le toit de la mosquée juste en face.» «Vraisemblablement des miliciens du président», avance le mari, Eric, qui peine à garder son calme. «Des salopards qui ont bouleversé notre vie et qui n’auront sans doute jamais à répondre de leur crime barbare. Et délibéré. C’est à leur second coup qu’ils ont abattu ma femme. Nous avons relevé un autre impact sur les lieux», s’emporte le mécanicien de précision, en confirmant son intention de porter plainte contre l’ancien régime: «Je vais m’adresser à Me Vergès. Seul un avocat de son calibre est en mesure de faire bouger les choses. Et encore…»

Raouf, le frère de Fatma, est lui aussi révolté: lui qui a emmené sa sœur aînée à l’hôpital après avoir, en vain, attendu les secours pendant près d’une heure, souligne que «le juge ayant signé l’acte de décès a promis de diligenter une enquête. Mais à cette heure, nous n’avons vu personne.» La jeune Sarra, elle, ne se remettra jamais complètement de ce qu’elle a vécu: «Même si quelqu’un m’a rapidement éloignée de la terrasse, je sais maintenant que j’ai vu ma maman se faire assassiner à côté de moi.»

«C’EST UN NELSON MANDELA QUI NOUS MANQUE»

Avec l’escalade de la violence en Tunisie depuis la fuite du président déchu, l’enquête sur la mort de Fatma n’est pas près de voir le jour. Malgré le couvrefeu imposé dès vendredi, la police, dont une partie restée fidèle à Ben Ali est accusée de semer la terreur et le chaos, tente tant bien que mal d’assurer la sécurité des habitants sur les routes et à l’intérieur des localités. Une mission vite devenue impossible face à l’anarchie régnant dans le pays, mis à feu et à sang. Et cela malgré le renfort de citoyens munis d’armes automatiques qui n’hésitent pas à braquer les automobilistes et à les fouiller sans ménagement au passage de checkpoints improvisés.

 

«Un jour, nous retrouverons ces salopards»
Eric, le mari de Fatma

 

Un climat de terreur qui amplifie encore l’inquiétude de millions de Tunisiens qui ne savent pas de quoi leur avenir sera fait et qui, pour certains, doutent déjà du bien-fondé de la révolution. «Ben Ali a certes trahi notre confiance. Mais les membres de l’opposition sontils réellement prêts à prendre le relais? J’en doute, estime un fonctionnaire du service public sous le sceau de l’anonymat. On ne s’autoproclame pas politicien de haut rang. L’exercice du pouvoir ne s’improvise pas. Il s’acquiert au fil du temps par immersion dans l’appareil politique. Une expérience que les leaders de l’opposition, dont la plupart ont de surcroît vécu une partie de leur vie en exil, ne possèdent pas.» Avant d’ironiser: «Partout, les Tunisiens de l’étranger fêtent le départ de Ben Ali pendant que nous, ici, nous sommes terrés dans nos maisons et terrorisés par ce qui se passe. Preuve que l’exil déconnecte des réalités et ne constitue pas un gage infaillible d’attachement au pays et à ses habitants. Nelson Mandela a assumé son engagement jusqu’au bout, préférant la prison à la fuite. C’est un homme de cette trempe qui nous manque.»

«NOUS FORMIONS UNE SUPER PETITE FAMILLE»

Chez les Djerbi, la peur se mêle au chagrin. «J’ai retrouvé papa en pleurs dans son lit ce matin. Ça fait terriblement mal. Les trois, nous formions une super petite famille, unie comme les doigts de la main. Le voyou qui a tué maman a tout détruit.» Vingtquatre heures après l’ensevelissement de Fatma au cimetière d’El Gobba, une colline dominant la plaine de Dar Chaabane, le clan a tenu à se recueillir une dernière fois. Sarra, adoptée par ses parents à l’âge de 6 mois, traverse cette douloureuse épreuve avec un courage admirable, mais elle n’a que faire des spéculations sur l’avenir du pays. A l’heure où elle aurait dû embarquer avec sa mère sur le bateau qui devait les ramener à Gênes, c’est le sien qui l’inquiète. Scolarisée dans une école privée en Tunisie, elle retrouvera Mauborget (VD) et la Suisse dans quelques jours, trois ans après son dernier séjour. «Je serai contrainte à réapprendre un nouveau programme, à troquer l’arabe et l’anglais contre le français, que je ne maîtrise plus à 100%. Ces chambardements m’angoissent un peu.» Une appréhension légitime qui inquiète aussi son père, Eric. «T’en fais pas Sarra, un jour ou l’autre, nous retrouverons ces criminels qui nous font tant souffrir.» En se penchant une dernière fois sur la sépulture que Sarra a recouverte d’un petit drapeau suisse, Eric l’a aussi promis à sa femme, innocente victime d’une révolution tachée de sang…


L'ESPOIR DE TOUTE UNE GÉNÉRATION


 
«JE SUIS PRÊTE À MOURIR AVEC MES ENFANTS S’IL LE FAUT»
Lamia, 39 ans, directrice adjointe dans une banque et mère de famille, Tunis

«Ben Ali ala barra!» Ben Ali dégage! C’était quelques heures avant le basculement de l’histoire, quelques minutes avant l’ultime assaut du pouvoir, gaz lacrymogène, répression aveugle et meurtrière. Avec des milliers de patriotes, Lamia hurlait son désespoir devant le Ministère de l’intérieur, déterminée à en finir avec un régime assassin qui, dit-elle, en plus de l’argent, a volé l’histoire de son peuple, ses valeurs et sa dignité. «Ma mère m’a suppliée de ne pas y aller. Elle m’a dit que je serais tuée. Je lui ai répondu que, pour faire changer la Tunisie, il fallait que des gens se sacrifient. A l’image de Mohamed Bouazizi (ndlr: ce vendeur qui s’est immolé le 17 décembre). Les flammes qui l’ont emporté ont embrasé nos cœurs et nous ont donné la force qui nous manquait. Ce jour-là, j’ai décidé que, moi aussi, je préférais qu’on me tue, et mes deux enfants avec, plutôt que de continuer à subir tant d’humiliation.» Portés par la nation tout entière, son courage et son combat ont fini par triompher. «Excepté les veules et les lâches, tout le monde y a contribué; je suis très, très fière des Tunisiens», se réjouit-elle aujourd’hui, avec l’espoir que sa vie et celle de son pays trouveront enfin un sens. «Il y a eu trop de souffrances, de frustrations et de spoliations. Je suis partie aux Etats-Unis pour étudier, me rendre utile, me donner corps et âme à ce pays que j’adore, sans jamais rien en retour. Ou si peu. Avec mon mari, nous trimons du matin au soir pour 700 dinars par mois chacun (ndlr: 500 francs).»

«Cela prendra du temps, mais avec la foi et la volonté on y arrivera.» Lamia ne doute pas une seule seconde de la réussite du processus démocratique. «Il y a beaucoup de gens de valeur dans tout le pays. Ils doivent juste reprendre confiance en eux. Pendant cinquante ans, chacun était prêt à vendre son voisin, son collègue, son copain pour 5 dinars. Quand on vit si longtemps dans la terreur, on ne peut plus exceller, réfléchir, créer, ni même encadrer correctement ses enfants. Mais tout cela va changer maintenant.» Un rêve qu’elle résume du mot qu’elle a trop souvent été contrainte de réprimer: liberté. Liberté de débattre de sujets politiques aux terrasses des cafés, de voyager, de se réaliser. Un héritage qu’elle entend bien léguer aux générations futures: «Pour éviter la médiocrité à mes enfants et leur donner une raison de me respecter…»


 
«C’ÉTAIT NOTRE PEAU CONTRE LA LEUR!»
Naim Ben Hamida, 40 ans, commerçant, Maamoura

Sur les terrasses de Maamoura, cité d’une dizaine de milliers d’âmes dans le golfe d’Hammamet, les quidams profitent des derniers rayons du soleil. Le regard noir, Naim éponge pourtant la transpiration qui perle sur son front. «C’est l’angoisse et la haine que j’ai dans le cœur qui me mettent dans cet état. Pas la chaleur.» Deux jours après la fuite du président Ben Ali, ce commerçant, actif dans l’importation de denrées alimentaires mais actuellement au chômage, vide son sac. «Ben Ali et son entourage ont pillé jusqu’à nos derniers dinars. Si sa clique reste au pouvoir, rien ne changera», décrète-t-il, étranglé par la rage. «Cette révolution est avant tout économique, poursuit-il. C’était notre peau contre la leur! Comme moi, trois quarts des Tunisiens sont aux abois, acculés financièrement, sans ressources. La belle-famille du président, les Trabelsi, et leur bande mafieuse d’hommes et de femmes d’affaires corrompus, ont confisqué l’économie du pays et se sont gavés jusqu’à l’indigestion. Aujourd’hui, je vis chez mes beaux-parents avec Amel, ma femme, et Youssef, notre bébé de 15 mois. Comment faire autrement avec le seul salaire d’Amel, employée à la faculté de Nabeul: 500 dinars par mois (ndlr: 340 francs).»

Accablé, déprimé, dégoûté, Naim veut malgré tout faire front, s’accrocher à l’espoir né le 14 janvier, ce jour désormais si particulier pour les Tunisiens. «Je suis sceptique. Le chemin sera long et difficile, prévient-il. La corruption mine le pays depuis trop longtemps. Sans bakchich ou l’appui d’une personne bien placée, impossible de trouver le moindre travail intéressant ou de réaliser une bonne affaire. Il y a quelques années, une personne proche du pouvoir a voulu nous acheter un petit terrain pour une construction. Mais nous n’étions pas intéressés à vendre. Quelques mois après, la parcelle a été reléguée en zone verte. L’acheteur est revenu et nous a dit: «Donnez-moi la moitié du terrain et je rétablis la situation. Voilà la Tunisie que j’ai vécue depuis ma naissance. Je ne veux pas que mon fils subisse ça», soupire-t-il, exprimant aussi sa souffrance de voir le pays à feu et à sang. «Malgré son histoire tourmentée, la Tunisie n’avait connu ni Etat d’urgence ni couvre-feu. C’est une honte!»


 
«RIEN NI PERSONNE NE PEUT ROMPRE LES LIENS QUI UNISSENT NOTRE PAYPAYS AU TOURISME»
Famille Mlika, gouvernorat de Nabeul, près d’Hammamet

«Laissez-nous un peu de temps. La Tunisie traverse une période difficile. Mais celle-ci est provisoire. Les touristes retrouveront bientôt le vrai visage de notre pays. Rien ni personne ne peut rompre les liens qui l’unissent au tourisme.» Fonctionnaire dans la Santé publique, Riadh Mlika, 47 ans, qui réside à quelques kilomètres d’Hammamet, l’une des plus importantes stations balnéaires du pays, préfère parler d’un nouveau départ plutôt que du risque de déclin du secteur touristique, le troisième après l’industrie et l’agriculture, qui fournit 340 000 emplois à 11,5% de la population active. «Expliquez bien aux gens en Europe que nous devons recréer et mettre en place de nouvelles infrastructures politiques mais que, dès l’été prochain, tout redémarrera encore plus beau qu’avant.» Avec un bémol, toutefois: «Seule l’implication d’un parti religieux au sein du gouvernement ferait peser un risque. Mais je n’y crois pas. La mouvance islamiste, à laquelle appartenait 15% de la population au début des années nonante, ne représente plus que 1 à 2% de celle-ci aujourd’hui.»

 

«Mon mari et plusieurs hommes se relaient toutes les nuits pour protéger nos maisons»

 

Son frère Mourad, père de trois enfants, se montre nettement plus réservé en évoquant l’avenir. «On ne sait pas si on peut se réjouir ou non. Personne ne sait comment la situation va évoluer. Nous sommes très inquiets», confie-t-il, appuyé par Imen, sa femme. «Les enfants n’ont plus quitté la maison depuis une semaine. C’est trop dangereux. Mon mari et plusieurs hommes du quartier se relaient toutes les nuits pour protéger nos maisons.» Délégué médical, Mourad, sans revenu depuis bientôt deux mois, dresse un tableau très sombre: «Le tourisme médical n’a pas cessé de s’effriter depuis 2006. Les Libyens, qui représentaient encore 80% de la clientèle des cliniques il n’y a pas si longtemps, ne viennent plus. En cinq ans, mon chiffre d’affaires a passé de 600 000 dinars par année (400 000 francs), à 120 000 dinars, et mon bénéfice de 40 000 dinars (27 000 francs) à 5000 (3400 francs). A la maison, nous n’avons conservé que le nécessaire. Le frigidaire et le téléviseur sont notre seul luxe. Notre chance est d’avoir hérité l’appartement de mes parents. Tout le monde n’en a pas autant. A Tunis, je connais des familles qui n’ont même plus les moyens de se nourrir correctement.»


 
«PLUS RIEN NE SERA JAMAIS COMME AVANT»
Amora, 34 ans, et Nour, 26 ans, enseignants à Kalâa Kebira, banlieue de Sousse

Nour et Amora ne sont ni mariés ni amoureux. Juste collègues dans une école primaire de Kalâa Kebira, coquette bourgade du Sahel tunisien, à 12 km de Sousse. Originaires de la même ville aussi: Gafsa, dans le sud du pays, à un jet de pierre de la frontière algérienne. Privés de leurs élèves depuis le début des troubles, ils profitent du soleil sur le front de mer, où les policiers et les militaires ont remplacé les touristes. «On ne sait pas comment tout cela va se terminer. Nous sommes contents et soulagés par le départ de Ben Ali. Mais, après tant d’années de dictature, nous restons méfiants. Le retour d’exil annoncé du leader du parti islamiste ou l’émergence d’un nouveau dictateur hante déjà les esprits. Après cinquante ans d’étouffement, l’opposition n’est pas prête pour diriger le pays», s’inquiète Nour, 450 francs de salaire par mois. «Dont la moitié part en taxes et impôts!» Mais elle se prend tout de même à espérer: «En s’unissant pour faire plier le régime, les Tunisiens ont démontré qu’ils formaient un peuple homogène. Avec la même unité, nous avons les moyens de choisir notre destin.»

«Le pays n’a pas le droit de galvauder cette occasion d’entrer dans une nouvelle ère. Manquer ce tournant historique empêcherait nos martyrs de reposer en paix, considère Amora, confiant dans la capacité de la nation à saisir sa chance. Le prochain président est prévenu: maintenant que nous n’avons plus de scotch sur la bouche, il ne pourra plus nous mentir et nous maltraiter!»

«Il sait ce que nous attendons: un vrai débat démocratique et la liberté d’expression. Jusqu’ici, les journaux ne parlaient que de sport, de faits divers, et de la grandeur de notre président bien sûr», enchaîne Nour, pour qui le projet ne peut réussir que s’il repose sur l’égalité et la justice sociale. «Aujourd’hui, 95% des gens travaillent pour une élite de 5%. Il y a deux Tunisie: celle de Tunis et des centres touristiques, et celle dont le développement s’est arrêté depuis trop longtemps. Dans notre région, un enfant forcé de marcher seul des kilomètres pour se rendre à l’école a récemment été dévoré par des chiens errants», dénonce Amora. Mais il ose croire à la fin du cauchemar: «C’est le rêve de tous les pays arabes de dire non à leur gouvernement. La Tunisie a été le premier à le réaliser. Plus rien ne sera jamais comme avant…»


 
«JE ME SENS COMME LE VAINQUEUR D’UN LONG COMBAT, LIBÉRÉ D’UN ÉNORME POIDS»
Neji Khachnaoui, 35 ans, journaliste et écrivain, Tunis

S’il y en a un qui est conscient des difficultés qui se dressent sur la voie du processus démocratique tant espéré, c’est lui. Journaliste à El Chaab, le journal de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), le syndicat à l’origine de la grande manifestation qui a précipité la chute du président Ben Ali vendredi dernier, Neji Khachnaoui appartient à cette frange de jeunes intellectuels qui ont mené la vie aussi dure que possible au pouvoir en place ces dernières années. Une résistance en apparence passive, mais qu’il a su mener avec, ditil, juste ce qu’il faut de doigté, d’humour et d’ironie pour éviter la confrontation et être contraint à l’exil ou de finir dans les geôles du régime. Des cachots qu’il a pourtant régulièrement fréquentés dès le début de ses études. Originaire de Kasserine, l’une des villes martyres de cette révolution de jasmin, Neji apprend en effet très jeune à vivre avec les méthodes expéditives des milices du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti quasi unique au pouvoir. «Mon père, employé dans mon lycée, était un syndicaliste engagé pour la cause ouvrière. Cela a valu à toute la famille pas mal de soucis et de démêlés avec la police et les autorités.» Des ennuis qui le poursuivront sans relâche jusqu’en 2007. «Cette année-là, j’ai eu la chance d’être invité à prononcer un discours devant des sénateurs américains, au Congrès. Depuis, sans doute grâce à ma petite notoriété, j’ai joui d’une plus grande liberté de mouvement même si, en coulisses, des activistes du RCD ont souvent demandé à la direction de mon journal de me licencier.»

Pour autant, il avoue n’avoir jamais imaginé, même dans ses rêves les plus fous, assister à un renversement aussi rapide de l’histoire. «Aujourd’hui, je me sens comme le vainqueur d’un long combat, libéré d’un énorme poids», explique-t-il avec une euphorie d’adolescent. Présent sur la Toile avec un blog, Neji rend hommage à toutes celles et tous ceux, à commencer par le président américain Barack Obama, qui ont participé à ce bouleversement. «Les pressions extérieures et le soutien de millions de personnes au travers des réseaux sociaux ont largement contribué à ce triomphe de la volonté populaire», estime-t-il, avec une pensée particulièrement émue pour les martyrs et leurs familles. «Si les nouveaux dépositaires de la nation tiennent leurs promesses et ne nous trahissent pas une nouvelle fois, nous saurons en être dignes.».


L'ANALYSE DE OULD MOHAMEDOU

TEXTE MURIEL JARP


 

Les manifestations tunisiennes qui ont débouché sur la fuite du président Ben Ali le 14 janvier sont une première dans le monde arabe. Un mouvement suivi de très près par les pays voisins et qui risque de faire des émules. Le point avec Ould Mohamedou, expert à Genève.

Les manifestations tunisiennes sont devenues révolution. Révolution de jasmin, du nom de la fleur symbole du pays. Pour les observateurs, la chute d’un régime autoritaire dans le monde arabe par un mouvement populaire pacifique est une première. Le spécialiste Ould Mohamedou, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement, expert au Centre de politique de sécurité à Genève, n’hésite pas à comparer les actuels événements de Tunisie à des dates phare de l’histoire mondiale, comme la Révolution française de 1789 ou la Révolution de velours à Prague en 1989. «Pour la première fois dans cette région du monde, quelque chose s’est véritablement enclenché. Car des émeutes, que l’on appelle émeutes du pain, il y en a eu un certain nombre, comme récemment encore en Algérie. Mais aujourd’hui, en Tunisie, on est dans une configuration différente.»

Comment expliquer que la population ne se révolte qu’aujourd’hui, alors que la dictature de Zine el-Abidine Ben Ali gangrène la Tunisie depuis vingt-trois ans? «Cela couvait depuis longtemps, même si la Tunisie pouvait parfois être perçue comme idyllique. La contestation est montée crescendo depuis 1987. La répression policière est devenue insoutenable. Le népotisme a atteint des proportions énormes. Tous les postes clés, toute l’économie étaient aux mains du clan Trabelsi, la famille de sa seconde épouse. Tous les débouchés sont sclérosés par la corruption. Ce sont tous les milieux socioéconomiques qui en ont pâti.» Le professeur Ould Mohamedou ajoute qu’à la corruption, au bafouement constant des libertés, il faut ajouter que Ben Ali s’est affaibli avec l’âge (74 ans). Il a donc suffi d’une déflagration, ce fut la mort d’un jeune vendeur, qui s’est immolé par le feu le 17 décembre, après s’être fait confisquer sa marchandise par la police. «Les Tunisiens demandent bien sûr la démocratie, des libertés, mais avant tout ils ont soif de justice. Ils souhaitent un remboursement de tout ce qui leur a été pris. Car on a volé à ce peuple ses moyens non seulement de vie, mais aussi de survie.»

Un exemple tunisien qui va probablement faire des émules dans la région. «Tout le monde arabe suit très attentivement ce qui se passe. Cela risque de marquer un changement important dans cette région du monde», estime le professeur Ould Mohamedou. Preuve en est, la révolution de jasmin est saluée tant à Alger qu’au Caire par la population. Alors que les dirigeants, eux, sont nombreux à la condamner, comme l’a fait le Libyen Mouammar Kadhafi, au pouvoir depuis 1969.

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Tags: Tunisie, Tunis, révolte, révolution de jasmin, Ben Ali, la Régente, Trabelsi Aller en haut de page Haut de page

 

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upewfhmagwGPjxF, le 04.08.2011 à 15:25

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