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Municipale assassinée
Un crime sans mobile
Le meurtre de Catherine Ségalat, à Vaux-sur-Morges, a bouleversé la région. Principal suspect: son beau-fils, scientifique de renom. Mais plusieurs éléments discordants viennent jeter le trouble sur cette étrange affaire.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 19.01.2010
C’est un peu le mystère de la chambre jaune, ou plutôt du moulin de Vaux, sis à l’écart, sur les hauteurs, à 3 kilomètres de Morges. Mais, pour la police vaudoise, il n’y aurait déjà plus de doute: la municipale Catherine Ségalat, 66 ans, retrouvée morte samedi 9 janvier dernier peu après 21 heures au pied d’un escalier pentu, le crâne fracassé, a été tuée par son propre beau-fils, L., un célèbre généticien français, qui avait déclaré l’avoir découverte et tenté de la réanimer. Comme dans le meilleur Columbo, il aurait maquillé son crime en accident avant d’appeler la police. Pas de trace d’effraction, pas de vol, mais pas d’aveux non plus: le beau-fils, inculpé de meurtre par le juge d’instruction Nicolas Koschevnikov, nie le crime et clame toujours son innocence.

A Vaux-sur-Morges, petit village de 172 habitants d’une soixantaine de maisons et d’une cinquantaine de ménages, dans une région surnommée «la vallée sèche», parce qu’il n’y a ni bistrot ni magasin dans les environs immédiats, c’est aujourd’hui l’effarement et la consternation. Catherine Ségalat était une figure connue et appréciée de tous, qui en était à sa troisième législature en tant que municipale, responsable depuis douze ans du dicastère des Affaires sociales, des Ecoles et des Cultes. Sa disparition est ressentie ici comme un terrible choc. «Nous sommes abasourdis, effondrés par ces événements», confie le syndic Philippe Sutter, qui parle avec émotion d’une «femme discrète, remarquable, entièrement dévouée au service des autres, toujours à l’écoute» et qui avait participé à sa dernière séance à la mairie le 21 décembre. «Elle s’était beaucoup investie pour l’accueil de la petite enfance, pour les personnes âgées et dans le projet de construction d’un nouveau collège à Apples», souligne pour sa part le municipal Yves Schopfer. «Elle était aussi à l’origine de la création d’un Jardin du souvenir au cimetière du village.» Un espace de paix où elle reposera désormais, loin du tumulte et de la folie du monde.

On ne lui connaissait pas d’ennemis. «Au contraire, elle détestait les conflits et cherchait toujours a dissiper les problèmes», témoigne une proche. Fille d’un horloger, Catherine Ségalat, née Perret, était d’origine neuchâteloise, restée très liée au village de Saint-Blaise où elle avait passé toute sa jeunesse dans une famille de six enfants, très attachée aux valeurs chrétiennes. Après un apprentissage à la librairie Reymond de Neuchâtel, elle fréquente l’Ecole Pahud, à Lausanne, pour devenir éducatrice. Avant d’embrasser, «par véritable vocation», témoignent tous ses amis, une carrière dans le domaine social, notamment à la Maison des jeunes de Lausanne, pour finir enfin directrice de l’Ecole d’études sociales et pédagogiques de Lausanne. Il y a une trentaine d’années, Catherine épousait l’amour de sa vie, Roger-Jean Ségalat, originaire des Cévennes, mais établi en Suisse depuis 1969. Un libraire respecté dans l’univers restreint des amateurs de livres anciens, qui possède un flair singulier pour dénicher les pièces de valeur, comme un manuscrit rare de Cingria ou une lettre d’Apollinaire.

Veuf inconsolable

Dans sa librairie de la rue de la Pontaise, à Lausanne, les amateurs côtoyaient jusqu’à il y a peu encore un homme discret mais attachant, fumant cigarette sur cigarette, mais surtout un insatiable curieux de tout. Spécialiste de la littérature érotique, vieux complice de l’écrivain- voyageur Nicolas Bouvier, il a notamment signé l’Album Eluard dans la prestigieuse collection de la Pléiade, chez Gallimard. Il a aussi écrit un roman, Le pont d’Orémon, en 1968, et un récit, Monument à F.B., dix ans plus tard. En 1976, il connaît son heure de gloire médiatique: invité de Bernard Pivot à Apostrophes pour L’encyclopédie des grandes affaires criminelles, il est loin de se douter qu’il sera un jour rattrapé de plein fouet par un drame meurtrier dans ce moulin de Vaux qu’il achètera une année plus tard et rénovera de fond en comble. Aujourd’hui, Roger-Jean, père de trois enfants nés de deux mariages précédents, est un homme las, très diminué dans sa santé par des problèmes respiratoires et accablé par la fatalité, veuf inconsolable d’une femme formidable et père d’un supposé meurtrier. Il a laissé entendre que sa vie n’avait désormais plus vraiment de sens.

«Catherine était une femme discrète, remarquable, dévouée au service des autres, toujours à l’écoute»
Yves Schopfer, municipal, et Philippe Sutter, syndic de Vaux

«Pour Catherine, Roger-Jean, c’était toute sa vie, témoigne une proche. Tous les deux avaient une relation fusionnelle.» De grands voyageurs aussi, au propre comme au figuré, l’esprit perpétuellement plongé dans les livres, refusant obstinément que la télévision entre chez eux et aimant recevoir, autant des amis que le facteur qui s’arrêtait parfois le matin pour boire un café. Férue de jardinage, Catherine n’était pas peu fière de sa roseraie comptant plus de 250 espèces. Depuis peu, le couple préparait en douceur la succession de la librairie de la rue de la Pontaise. «Il était prévu que L., le fils de Roger-Jean, en prenne petit à petit les rênes», poursuit ce témoin. Le 9 février 2009, en effet, une modification de la société anonyme en institue L. directeur, Roger-Jean en restant le président et Catherine la secrétaire.

Trace de sang suspecte

«C’est formidable, avec L., la librairie est passée à une vitesse supérieure», s’enthousiasme Catherine auprès d’une proche. L’enquête se concentre aujourd’hui autour de la personnalité du meurtrier présumé, âgé de 45 ans, généticien de renom, directeur de recherche pour le CNRS au Centre de génétique moléculaire et cellulaire à l’Université de Lyon 1 et auteur de plusieurs ouvrages sur le clonage et la génétique. Dans son dernier livre, très polémique, paru en novembre dernier au Seuil, il dénonçait une science à bout de souffle s’écroulant sous son propre poids, anémiée par de longues années de compétition stérile et de bureaucratie galopante. Selon lui, la mise en concurrence généralisée des scientifiques attise les passions les plus basses et conduit à sélectionner non pas les meilleurs cerveaux, mais les plus adaptés au système. Est-ce ce constat amer, dont il parlait encore le 9 décembre dernier, sur France 3, dans l’émission de Frédéric Taddeï Ce soir ou jamais, qui l’a poussé à vouloir changer d’horizon et reprendre la librairie de son père?

«L. a besoin de faire autre chose, il a fait le tour de la génétique, il est allé au bout de ce qu’il voulait faire», explique Catherine à son entourage. L’automne dernier, avec sa compagne Béatrice et leur petite fille, L. s’était établi au bord du Léman, sur la rive française, d’où il prenait quasi quotidiennement le bateau pour rejoindre Lausanne. Du fond de sa prison, il crie aujourd’hui avec force son innocence. «Il est extrêmement affligé par le décès de sa belle-mère, qu’il considère comme sa propre mère parce qu’elle l’a élevé», souligne son avocate Marie-Pomme Moinat. Le samedi du drame, il était prévu qu’il mange à Vaux avec son père et sa belle-mère, rentrés tous les deux le jeudi soir d’un voyage à l’île d’Elbe. Apparemment, il ne savait pas que son père avait dû être hospitalisé d’urgence la veille. Le matin de sa mort, Catherine avait encore rendu visite à Roger-Jean à l’hôpital de Morges. Le vieux libraire avait émis le vœu de pouvoir manger des ananas et lui avait demandé d’en rapporter. Elle ne reviendra jamais.

Un meurtre étrange qui n’est pas sans rappeler la fameuse affaire Légeret. Comme le double homicide de Vevey, le drame de Vaux se déroule à huis clos dans une maison un peu en retrait. Comme les deux octogénaires, Catherine Ségalat est retrouvée au bas des escaliers le crâne fracassé et de nombreux hématomes sur le corps. Sur la base d’un «faisceau d’indices», mais on ne sait pas encore lesquels - il y aurait notamment une trace de sang suspecte retrouvée dans le chauffage, au sol-sol de la maison -, la police et le juge désignent un coupable mais ne donnent pas de mobile. Juge et policiers refusent de communiquer davantage. Assurément, l’affaire Ségalat ne fait que commencer.




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Tags: fait divers, crime, meurtre, Catherine Ségalat, Vaux-sur-Morges Aller en haut de page Haut de page

 

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