Arrivé en avion sur l’aérodrome de Dübendorf, Bertrand Piccard le serre dans ses bras. «Merci, je suis content que tu sois là», lui glisse le Vaudois, avec un sourire jusqu’aux oreilles. L’accueil est chaleureux, simple, pourtant c’est un chef d’Etat, qui plus est une altesse sérénissime qui vient d’arriver devant le hangar zurichois: S.A.S. le prince Albert II de Monaco, souverain de la principauté mais aussi parrain du Solar Impulse. Confortablement installé dans l’un des profonds canapés de l’espace VIP, d’une voix douce, presque timide, il nous livre simplement ses réflexions sur un projet qu’il a «suivi depuis le début» et sur son engagement en faveur de l’écologie et du développement durable.
Monseigneur, vous venez de découvrir à l’instant le Solar Impulse, qu’en pensez-vous?
Je crois que c’est un grand jour. Pas uniquement pour le projet lui-même, mais aussi pour l’industrie aéronautique, pour les énergies renouvelables et pour le futur. C’est une vision, une audace, et un espoir extraordinaire pour l’avenir. Je suis sûr que cela aura des répercussions extrêmement importantes à la fois pour le transport aérien mais aussi pour le développement des énergies renouvelables. Grâce à ce projet en particulier, on aura une meilleure appréhension des problèmes énergétiques et notamment des questions de stockage de l’énergie.
Comment est née votre amitié avec Bertrand Piccard?
En fait, nous nous sommes rencontrés plusieurs fois juste après son tour du monde avec le Breitling Orbiter en 1999. J’ai aussi fait du ballon avec lui à Château-d’Œx. C’est comme cela qu’est née notre amitié. Bertrand fait partie du comité scientifique de ma fondation pour la protection de l’environnement et le développement durable. Lui m’avait demandé d’être le parrain de son projet, ce que j’avais accepté. J’espère pouvoir le soutenir de la meilleure façon possible.
Il paraît que votre père vous avait donné, enfant, une carte tirée d’un magazine représentant la pollution mondiale. C’est vrai?
Oui, je ne voulais pas rentrer dans ces détails-là, mais il est vrai que c’est une des premières images qui m’a marqué dans le domaine de l’écologie. C’était une carte du National Geographic qui montrait les différentes formes de pollution dues à l’homme sur la planète. Malheureusement, on est obligé de constater que la situation ne s’est pas améliorée.
D’où vous vient ce souci de l’environnement et du développement durable?
Mon souci de l’environnement est très ancien, même si c’est une préoccupation dont, jeune, je n’avais pas encore perçu l’urgence. Il s’est ensuite graduellement développé à travers notamment des programmes lancés par mon père sur des problématiques de protection d’aires marines, comme la création du sanctuaire Pelagos par exemple, et au travers des premières campagnes de plantations d’arbres menées avec les communes limitrophes de la principauté, il y a trente ans. Vous voyez, mon père était déjà très préoccupé d’écologie à un moment où pourtant ce mot était bien moins à l’ordre du jour qu’aujourd’hui. J’étais avec lui au Sommet de la Terre à Rio, puis à Johannesburg en 2002. Petit à petit, j’ai vu les estimations alarmistes, et j’ai senti, peu avant de prendre la succession de mon père, qu’il y avait une vraie urgence. C’est pour cela que, dès mon discours inaugural en 2005, j’ai toujours inscrit l’environnement et le développement durable en tête de mes préoccupations, comme je l’ai également fait dans mon discours aux Nations Unies. Après mon expédition au pôle Nord en 2006, j’ai voulu mettre une implication plus personnelle encore dans cet engagement en créant la Fondation Prince Albert II. Aujourd’hui, on a dépassé le chiffre de cent projets soutenus.
Vous avez réalisé deux expéditions au pôle Nord en 2006 puis en Antarctique en janvier dernier. Qu’y avez-vous vu et qu’en avezvous retenu?
Je m’étais rendu au pôle Nord au mois d’avril. Pourtant, on y constatait le signe visible de la dislocation de la banquise. Même très au nord, proche du pôle, on observait de grandes zones appelées open water, des étendues d’océan qui même à cette latitude ne gelait pas. Au pôle Nord, on voit l’évidence que les changements climatiques sont bien réels. Comme en Antarctique, où le recul des glaciers et de la calotte glaciaire sur les zones côtières est alarmant. Peu après mon retour, s’est d’ailleurs produit l’effondrement de cette immense masse de glace du plateau Wilkins.
Concrètement, vous avez instauré des vélos gratuits dans les parkings de Monaco. Au pays de la voiture de luxe, ça marche?
On n’est pas uniquement un pays de voitures de luxe. C’est l’image qui colle à la principauté depuis un certain nombre d’années, mais si vous vous promenez à Monaco vous verrez qu’il y a également beaucoup de véhicules plus modestes. Surtout, cela fait maintenant très longtemps que l’on propose une aide à l’achat considérable, parfois jusqu’à 30% du prix d’achat du véhicule, aux acquéreurs d’une voiture hybride ou électrique.
Quant à ce test de vélos à assistance électrique dans les parkings, cela a très bien fonctionné. On va très certainement adopter ce système de manière permanente. Mais il a fallu inciter les gens à déposer leur véhicule au parking par des tarifs plus attractifs. L’accent est aussi mis sur les transports en commun puisque l’on a notamment signé un accord avec la SNCF pour que l’accès à la principauté soit desservi avec davantage de rames.
Dans le domaine de l’environnement et de l’écologie, quelle est pour vous la préoccupation majeure?
Je crois que c’est la problématique de l’énergie: quelles énergies pour le futur? Parce que, comme beaucoup, je pense qu’il n’y a pas une, mais de multiples solutions et qu’il faut miser sur ces développements techniques pour résoudre une question qui va devenir de plus en plus importante. Il y a aussi le problème de la surpopulation mondiale, c’est un sujet tellement difficile et délicat. Qu’allons-nous faire avec une planète qui aura neuf milliards d’individus dans trente ans? Il faut oser poser la question.
Vous avez un projet commun avec le prince de Galles. Pouvezvous nous en parler?
Il s’agit d’un projet qui n’est pas encore finalisé. En résumé, c’est une initiative visant à mieux protéger certaines zones de forêts primaires en Afrique et en Asie. Ma fondation est d’ailleurs déjà impliquée dans un projet similaire, l’un des premiers que l’on ait soutenus d’ailleurs. Il s’agit de l’étude et de la protection d’une espèce de primate, le langur, qui vit dans l’archipel des Mentawai, en Indonésie. Et pour le préserver, il fallait protéger tout son habitat, l’une des dernières forêts primaires d’Indonésie, justement. Désormais, presque 750 hectares sont protégés et non seulement le langur est mieux observé mais les populations locales ont été impliquées. Alors qu’ils étaient chasseurs de singes, ils sont devenus guides ou s’occupent de la réserve. C’est un projet qui me tient à cœur, car il met en œuvre des solutions durables à un problème de gestion de la biodiversité.
La crise, c’est bon ou mauvais pour le développement durable?
Tout indique que pour sortir de cette crise, il va falloir investir dans les énergies du futur, dans le développement durable et, aujourd’hui, de plus en plus de monde en prend conscience. Alors je crois que de toute crise sort toujours quelque chose de positif.