Edition n°5 du 03.02.2010 > L’ÉVÉNEMENT Larry Ellison, marin milliardaire
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Un loup sur la mer
 Le milliardaire Larry Ellison compte bien remporter l’America’s Cup à Valence. DR
L’adversaire d’Ernesto Bertarelli pour le duel de l’America’s Cup, prévu à Valence dès le 8 février, n’est pas le milliardaire enfermé dans le juridisme étroit que raillent ses concurrents suisses. Sa destinée est l’une des plus stupéfiantes success stories de l’histoire américaine, celle d’un homme dur, déterminé, visionnaire souvent et bon marin. Surtout, Ellison n’aime pas perdre.
Le 26 décembre 1998, à Sydney, est donné le départ de la course qui doit mener 115 maxis, ces grands bateaux de courses au large, vers Hobart, île de Tasmanie. C’est l’une des régates réputées les plus dures du monde: 630 milles marins (1170 kilomètres) dans des vents souvent belliqueux. Les prévisions météo ne sont d’ailleurs pas bonnes, on annonce de l’orage sur le parcours. Larry Ellison est le skipper d’un de ces bateaux, le Sayonara. Un nom japonais parce qu’il a une passion pour le Pays du Soleil levant, sa rigueur, son histoire combattante. L’une de ses maisons – si l’on ose appeler ainsi les palais des milliardaires – fut, en Californie, bâtie en s’inspirant d’un village médiéval nippon. Quelques heures plus tard, ce n’est pas un orage qui surprend les marins. Plutôt un genre de petit ouragan, violent cependant, impitoyable. La plus grande tragédie de l’histoire de l’épreuve commence: six morts noyés, cinq bateaux coulés, et 44 seulement sur les 115 qui parviennent à rallier l’arrivée. Le 29 décembre, un seul vainqueur: Sayonara, le bateau d’Ellison. Avec cette course, il décidera de ne plus barrer en compétition. Il est un bon marin mais là, il avait vu ses limites: les creux de l’enfer, ouverts par Poséidon pris de folie. Il était vivant pourtant, et gagnant: prêt à imaginer le défi de l’America’s Cup. Le Bronx, puis Chicago South SideLe 17 août 1944, dans le Bronx newyorkais, est né Lawrence Joseph, «Larry». Père inconnu, mère paumée de 19 ans, Florence Spellman. Elle n’a pas un rond dans un quartier cruel. Le gosse a 9 mois quand il contracte une pneumonie. Elle décide alors de le confier pour adoption à sa grand-tante Lillian et à son mari, Louis Ellison, qui habitent un modeste deux-pièces dans le quartier juif du South Side de Chicago. Larry attendra sa douzième année avant d’apprendre qu’il est un enfant adopté. Il attendra 48 ans avant de connaître l’identité de sa mère biologique. Gamin, il se forge rudement le caractère auprès d’une Lillian aimante et maternelle, mais face à un père adoptif austère, distant et cassant avec lui. Car Louis Ellison est un être amer. Il est venu de Crimée vers cette Amérique rêvée des immigrants, débarqua aux Etats-Unis par sa porte mythique, Ellis Island, dans la baie de New York. C’est pour cela qu’il a décidé de s’appeler Ellison: l’espérance, la révolte ambitieuse. Au début, tout s’était bien passé. Louis construisit même un petit pactole immobilier, mais la Grande dépression balaya tout cela, le laissant fonctionnaire local. Et maintenant, ce Larry sur les bras. Le petit se débrouille en maths et dans les branches scientifiques. Il est un élève réputé à la fois brillant, mais inattentif. Il finit par intégrer l’Université de l’Illinois, lâche tout au moment du décès de sa mère adoptive. Un été en Californie, ensuite, puis l’Uni de Chicago, où il ne tient qu’un semestre: il s’y initie cependant à l’informatique et à la programmation. Pour son père adoptif, avec qui il s’engueule sans arrêt, c’est clair, «on ne fera jamais rien de ce gosse». Nord de la Californie, 1964, Larry Ellison a 20 ans et décide de s’installer là. Il fait des petits boulots durant huit ans, continue de s’intéresser à la programmation sur le tas, rejoint le groupe Ampex dans les seventies. Il commence à étudier sérieusement certains langages informatiques particuliers, afin de les rendre compatibles avec les PC. Ellison lance ce qui va devenir la société Oracle en 1977, y mettant toute sa fortune, soit 1400 dollars. Le système de gestion de bases de données qu’il a développé est vendu sous le nom d’Oracle 2. Il n’y a jamais vraiment eu d’Oracle 1. Mais, petit malin du marketing, Larry devine que ce nom fait supposer que les défauts et bugs de la version 1 ont déjà été corrigés. Ce sera son style, désormais: le culot total, des talents de visionnaire. Oracle, naissance d’une légendeLa légende de Larry Ellison se met en marche. Fort de premiers contrats avec la CIA (!) ou IBM, il prend des risques insensés, ses vendeurs commercialisant des fonctionnalités qui n’existent pas encore, avant de revenir au bureau tenter de les faire réaliser. Parfois, cela ne marche pas. Ellison dirige d’une main de fer, recrute aussi des gens sous-qualifiés pour leurs postes afin de limer sur les coûts. La société double chaque année son chiffre d’affaires, mais s’essouffle. Résultat: en 1990, Oracle est au bord de la banqueroute, l’action s’effondre, Ellison doit virer 400 personnes (10% de son personnel à l’époque). Remède de cheval, engagement de managers aguerris: l’entreprise se redresse rapidement, et plus rien n’arrêtera Ellison. Il devient l’un des empereurs de la Silicon Valley, autant pour sa fortune croissante et phénoménale (aujourd’hui estimée à environ 25 milliards de dollars) que pour son talent médiatique, ses passions spectaculaires et son extravagance heureuse. Voile, wakeboard ou mountain bike, quelques accidents. Jolies femmes aussi, quatre mariages, deux enfants durant le troisième, un fils et une fille. Dernière noce en date le 18 décembre 2003, elle s’appelle Melanie Craft. C’est une splendide femme de vingt-cinq ans plus jeune que lui, elle fait profession d’écrivain. L’un de ses livres, Man Trouble, raconte l’histoire d’une romancière tentant de séduire un play-boy milliardaire: il est paru juste après leur mariage. Détail amusant: le photographe de la fête fut ce jour-là un copain d’Ellison, Steve Jobs, le gourou d’Apple. Un tueur et un conquérantIl faut dire qu’à part Jobs, l’homme n’a pas que des amis dans le milieu. Car c’est un tueur sans merci. Lors du procès antitrust contre Microsoft, il engagea des détectives privés pour trouver des preuves contre la firme de Bill Gates. Il lança une OPA sur un autre concurrent, Craig Conway, qui déclara: «C’est comme si on me demandait la permission d’acheter mon chien pour pouvoir le tuer.». Larry ricana: «Si Craig et son chien étaient debout l’un près de l’autre et que j’avais de quoi tirer une balle, croyez-moi: elle ne serait pas pour le chien.» L’Amérique l’adore. Ellison est bigger than life, cite Winston Churchill qu’il admire, et se pavane en jet privé ou sur son Rising Sun (Soleil levant, encore le Japon), ahurissant yacht de 138 mètres, l’un des plus grands du monde. L’America maintenant. Il veut la Coupe comme le reste, en pirate absolu et conquérant prêt à tout, délirants frais d’avocats compris. Il a pourtant déjà échoué lourdement deux fois, mais cela n’a fait qu’attiser sa faim. A ses hommes, il dit: «Vous n’avez pas à être parfaits, vous devez juste être meilleurs que l’autre.» Il s’est cette fois allié à Russell Coutts, l’un des barreurs du siècle, trois fois vainqueur de l’épreuve, et qui veut sa revanche, évincé qu’il fut par Bertarelli. Ellison, sur son trimaran géant, a aussi installé une incroyable voile rigide de près de 60 mètres, innovation formidable, mais pari complètement fou: un genre de quitte ou double qui peut le conduire au triomphe ou au ridicule. «J’aime naviguer, dit Ellison, et j’adore ça encore plus quand je gagne.» En Espagne, ce n’est pas une régate qu’il entend mener dès lundi prochain, mais une guerre de meute, car c’est un loup. Le 8 février 2008, plan d’eau de Valence, embruns d’hiver, vagues couleur de plomb, vent frais: pour Larry Ellison, voici la mer des Batailles.
Entre le deux et le trois-coques, le vent l’emporteraLes deux bateaux en compétition à Valence sont deux fantastiques exploits technologiques. De véritables F1 des mers, capables d’aller trois fois plus vite que la brise qui les pousse. La victoire se jouera sur d’infimes détails, sur les différences de conceptions des deux multicoques et aussi sur les hasards du vent: ce sont des mécaniques fragiles, qui peuvent casser s’il se déchaîne.D’un côté, le bateau suisse. Un catamaran léger, une stupéfiante libellule de plus de 30 mètres de long volant sur l’eau alors qu’il n’y a qu’un filet de vent. De l’autre, l’américain. Un trimaran plus lourd, mais propulsé par son étonnante voile rigide. A partir du 8 février, à Valence, si le vent reste faible, entre 7 et 10 noeuds (environ 18 km/h), Alinghi sera favori. Mais si le vent forcit, BMW-Oracle aura les faveurs de la cote. La course se fera à quitte ou double. Si le temps le permet, les régates auront lieu tous les deux jours, le premier qui en gagne deux remportera la 33e Coupe de l’America et son aiguière d’argent, pichet d’eau victorien, réputé plus vieux trophée du monde. Ce qui se jouera surtout à Valence, c’est la crédibilité de la Coupe, après une bataille juridique qui a lassé le public. Les deux bateaux sont des prouesses technologiques et les voir s’affronter sera un spectacle destiné aussi à faire revenir la compétition au centre du défi de l’America. L’avenir ensuite. Les deux protagonistes ont pour le moment signalé leur volonté de revenir à une Coupe plus classique. La 34e se jouera-t-elle en monocoques ou en multis? Il se dit que les Suisses ont pris goût au multicoque. Quant au lieu, il dépendra évidemment du vainqueur, même si les Espagnols font tout pour retenir la Coupe. Les engagements de Bertarelli avec l’émirat de Ras al-Khaimah pourraient envoyer les compétiteurs dans le golfe Persique. Si c’est Ellison qui l’emporte, la symbolique américaine lui fera sans doute ramener le trophée dans la baie de San Francisco.
«Alinghi» La légèretéVOILESLa polémique concernant leur nationalité a été le dernier avatar de la lutte juridique sans fin entre les deux équipes (environ 40 millions de dollars noyés en frais d’avocats). Celles du bateau suisse sont en matériaux composites ultralégers comprenant du kevlar et leur conception a été notamment pilotée par un génie du design de voiles, le Néo-Zélandais Tom Schnakenberg. Le gennaker (une voile avant, entre un spi et un génois) d’Alinghi est notamment l’un des plus grands jamais conçus, avec une surface de 1100 mètres carrés. BARREURIl existe encore un fort suspense du côté suisse. Ed Baird, qui barrait lors de la victoire de 2007, est toujours là. Mais il se pourrait aussi qu’Alinghi 5 soit barré par Loïck Peyron, voire Ernesto Bertarelli lui-même. CATAMARANLes Suisses ont choisi de fabriquer un bateau à deux coques parce que c’est une technologie qu’ils maîtrisent bien. Alinghi a tout gagné sur le Léman avec un catamaran plus court, dont le Bol d’or. Ce sont aujourd’hui les Décision 35, encore des «catas», qui font la loi sur le lac. Par petit temps, ils ont démontré leur supériorité.
«Oracle» La puissanceVOILESCe qui est révolutionnaire dans la déjà célèbre voile rigide en deux volets des Américains, ce n’est pas le principe: en 1988, Stars and Stripes en avait déjà une durant la Cup. L’incroyable, c’est la taille: 60 mètres de haut (un immeuble de 19 étages), 625 mètres carrés de surface, plus qu’une aile d’Airbus 380. Cela est possible grâce à un matériau en carbone léger. Elle offrirait plus d’accélération et de contrôle, un gain en vitesse qui, suivant la force du vent, peut aller jusqu’à 20%. Si Oracle gagne, ce sera grâce à elle. BARREURRussell Coutts est le CEO de l’équipe, mais le bateau est en principe barré par James Spithill. C’est un fantastique marin australien au style très agressif. Il y a trois ans, à Valence, il barrait le bateau italien qui avait éliminé Oracle de l’America’s Cup… TRIMARANLes Américains ont choisi un trimaran parce que c’est un multicoque plus traditionnel, et qu’ils avaient peu de temps pour le mettre au point. Un trimaran géant de ce genre, c’est la puissance maximale, mais c’est aussi plus lourd qu’un catamaran. La question cruciale: à partir de quelle force du vent devient-il plus rapide que le bateau suisse?
Tags: Coupe de l’America, America’s Cup, Larry Ellison, Ernesto Bertarelli, Valence,
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