D’abord de petits groupes d’une dizaine de personnes. Puis cent,
cinq cents, mille. Toutes convergent vers des zones jusque-là
rigoureusement interdites: les points de passage à Berlin-Ouest… A 23
heures, ce 9 novembre particulièrement doux pour la saison, ils sont
des dizaines de milliers, incrédules et tout intimidés, à battre le
pavé à la Bornholmer Strasse et devant le fameux Checkpoint Charlie.
Aussi
disciplinée que les gardes-frontières qui, sans ordres, demeurent
parfaitement impassibles, la foule demande simplement que soit appliqué
ce que tous ont entendu tout à l’heure à la télévision: «Ouverture des
frontières sans restrictions, mesure en vigueur à partir de…
Immédiatement!»
La phrase a été lâchée à 18 h 57, devant une
centaine de journalistes étrangers, par Günther Schabowski,
porte-parole du gouvernement est-allemand, alors qu’il leur présentait
des mesures censées calmer le mécontentement grandissant de la
population.
Depuis le début de cette année 1989, les
manifestations d’abord entamées à Leipzig avec le soutien des pasteurs
protestants, s’étaient progressivement étendues à toutes les grandes
villes du pays. Pacifiques, mais de plus en plus résolus, les Allemands
de l’Est réclamaient à leurs gouvernants un peu de cette perestroïka
(restructuration) mise en route depuis 1985 en URSS par Mikhaïl
Gorbatchev. Le 6 octobre, à Berlin, lors des manifestations du 40e
anniversaire de la RDA, la jeunesse communiste avait ovationné Gorbi,
lui hurlant de les aider, et même osé siffler Erich Honecker, le leader
au pouvoir depuis 1976 et totalement sclérosé dans ses convictions
staliniennes. Dix jours plus tard, le vieil apparatchik avait
finalement été démis de ses fonctions (avec les encouragements de
Gorbatchev) et remplacé par son dauphin, Egon Krenz, réputé plus ouvert
au changement.
Immigration massive
Trop tard. Profitant des ouvertures survenues en
Hongrie – qui avait démantelé le rideau de fer sur sa frontière avec
l’Autriche – et en Pologne – dirigée depuis le 19 août par un
non-communiste – des milliers de ressortissants de RDA s’entassaient
déjà dans les ambassades ouest-allemandes de ces deux pays. C’est pour
prévenir cette immigration désormais massive que les dirigeants
est-allemands avaient imaginé assouplir le système des voyages à
l’étranger, mais certainement pas de faire tomber le mur…
Ironie
de l’histoire: c’était aussi pour empêcher la fuite de sa population
(2,46 millions de fugitifs entre 1949 et 1960) vers les quartiers de
Berlin contrôlés par les anciens alliés français, anglais ou
américains, que LE mur avait été érigé dans la nuit du samedi au
dimanche 13 août 1961.
Sans cesse perfectionnée, cette double
barrière de 155 km de long, bornée de 302 miradors, séparée par un no
man’s land gardé par 14 000 gardes-frontières et un millier de chiens,
coupait littéralement en deux les quartiers, les rues, les maisons.
Près de 300 personnes sont mortes en tentant de la franchir. Et soudain
ce 9 novembre 1989… Il est 23 h 30 lorsque les gardes ouvrent les
barrières et laissent passer les premiers Berlinois en direction de
l’Ouest, où des foules immenses les acclament. Ils n’ont que quelques
pfennigs est-allemands en poche, mais le champagne et la bière coulent
à volonté. Bientôt, ce sont des dizaines de petites Trabant
pétaradantes qui, dans un concert de klaxons, roulent en direction du
Ku’damm, les Champs-Elysées de Berlin si longtemps rêvés, «comme si des
centaines de mariages défilaient sous mes fenêtres», dira plus tard le
responsable est-allemand de la frontière!
Au premier matin de
cette nuit sans sommeil, 60 000 Est-Allemands ont déjà «fait» le mur
tandis que des dizaines de «pique-verts» armés de marteau et de burin
s’attaquent à réduire en morceaux – bientôt vendus aux touristes – 7200
m3 de béton.