La pente verdoyante descend en terrasses le long de l’Aar. La vue sur la vieille ville de Berne y est somptueuse en ce bel après-midi automnal. Turquoise, l’eau du bassin invite à la baignade, d’autant que le soleil darde ses rayons. Une créature ondule ses larges hanches le long du bassin. La coquette trempe le nez dans l’eau et avance souplement malgré ses 172 kilos. Elle s’appelle Björk, ce qui signifie bouleau en suédois, et vient du Danemark. La coquine s’est fait un peu attendre en ce jour d’inauguration. Normal, quand on est une star. Avec Finn, le bien nommé rapport à ses origines finlandaises, ils forment le couple le plus en vue du moment dans la capitale helvétique. Les deux ours qui redorent le blason bernois. Fini la triste fosse en béton gris, désormais les plantigrades bénéficient d’un véritable parc, contigu à l’ancienne fosse aux ours. Deux bouquets d’arbres, de l’herbe, de la terre pour gratter, 6000 m2 pour s’ébattre et une piscine privative à l’eau limpide. Un véritable spa pour ours, surtout si l’on se réfère au prix de sa construction: 24 millions.
Un chiffre qui n’a pas fini de faire grincer des dents dans les chaumière bernoises. Les surcoûts ont été motivés par des travaux de terrassement importants, le terrain au bord de l’Aar risquant à tout moment de s’effondrer. Pourtant, même le maire, Alexander Tschäppät, s’en offusque. «Ce n’est pas du tout normal! Une enquête est ouverte pour savoir comment des dépassements pareils sont possibles. Mais, sur le fond, je crois qu’il fallait le construire, ce parc. Vous savez, Berne consacre 30 millions par an à la culture; là, c’est 24 millions une seule fois pour l’animal emblème de la ville.» Marc Rosset, curateur du parc animalier Dählhölzli, dont le parc à ours dépend, se veut plus pragmatique. «Si l’on avait su dès le départ que cela allait coûter autant, on ne l’aurait pas fait; alors moi, je suis content comme ça.» Et apparemment les Bernois aussi, puisqu’ils étaient 40 000 dimanche à être venus pour l’inauguration publique du nouveau parc aux ours.
Il faut dire que la population de la capitale entretient un rapport particulier avec le plantigrade. Depuis 1191 et la légende racontant que le duc Berchtold V de Zähringen, fondateur de la ville, lui donna le nom du premier animal qu’il avait abattu sur ces terres. Puis en 1224 l’ours devient officiellement l’animal héraldique de la ville, le plus vieux cachet de Berne en témoigne. Quant à la fosse aux ours, elle trouve son origine à la bataille de Novare, en 1513. Victorieux en Italie, des soldats bernois ramènent un ours vivant et l’installent dans la fosse de la ville, l’actuelle Bärenplatz. Une fosse qui déménagera ensuite, en 1764, au Bollwerk 25, occupée par des animaux capturés notamment dans les forêts de Romainmôtier.
Mais l’histoire des ours de Berne est aussi faite d’absence. Vaincue par les Français en 1798, la ville est occupée par les troupes du général Brune, qui ramène les animaux à Paris. La fosse restera ainsi vide jusqu’en 1810, où des citoyens bernois offrent deux animaux de Savoie à la ville. Mais la fosse déménage de nouveau: sur le site des chemins de fer, au nord de Stellwerk, en 1825, puis à son emplacement actuel, au bout du pont de Nydegg, en 1856.
De l’ours au menu!
Si aujourd’hui on se soucie du sort des animaux, il faut imaginer que la fosse a compté jusqu’à 24 ours en même temps. Mieux, jusqu’en 1986, des bistrots bernois proposaient encore de l’ours au menu!
Aujourd’hui, la délicatesse, ce n’est pas le plantigrade, mais le saumon d’au moins 5 bons kilos que dévore Björk au bord de l’eau. Un cadeau reçu pour l’inauguration du parc qu’elle mâche consciencieusement. Agée de 9 ans, elle était au parc animalier Dählhölzli depuis 2004, alors que Finn, 3 ans, n’est arrivé qu’en 2008. Pour les transporter dans leur nouvelle demeure, ils ont dû être endormis, déplacés dans une cage, transportés en camion puis déchargés à l’aide d’une grue. Depuis, Finn n’est toujours pas sorti de sa tanière. «C’est l’ours qui décide, c’est comme ça, glisse le gardien chef, Walter Bosshard. On a l’impression qu’il s’est peut-être blessé à une patte.» Björk, elle, s’est permis quelques sorties dans son nouvel espace, pour le plus grand plaisir des badauds. De fait, il y a quelque chose de magique à la voir évoluer ainsi, puissante, au bord de l’Aar.
Une fosse inadaptée
Il faut dire que maintenir des animaux dans l’ancienne fosse, par ailleurs monument historique, ne correspondait plus aux standards actuels. «Elle n’était depuis longtemps plus adaptée, explique Walter Bosshard. Mais bon, c’était une tradition de conserver des ours ici, alors cela a été toléré.» Pedro, son dernier occupant, a été endormi en août dernier, à 28 ans, rongé par l’arthrose. Le sol dur de l’enclos ne convenant pas vraiment à de tels animaux.
Quant aux deux oursons, Mascha et Mischa, offerts par Dmitri Medvedev à l’occasion de sa visite d’Etat en Suisse, ils ne verront, eux, probablement jamais le nouveau parc et ils devraient rester au parc animalier. Car l’ours est un animal plutôt solitaire. Si Björk mettait au monde des petits, ils resteraient avec elle entre une année et deux ans, pendant que Finn serait éloigné dans un enclos séparé, juste à côté.
Pour l’heure, la belle goûte l’eau sans y plonger. Le bain, ce sera pour plus tard, elle entend profiter peu à peu de son nouveau spa bernois.
Des ours sur l’iPhone et sur l’internet
Symboles de la ville depuis sa fondation, les ours de Berne n’en sont pas moins modernes. Des webcams dans le parc et même dans leur tanière et une application iPhone font d’eux des ours en phase avec leur temps.
Avec leur nouveau parc, les ours de Berne ont un antre plus en accord avec la conception contemporaine que l’on se fait de la détention d’animaux sauvages, sans déroger à la tradition plusieurs fois centenaire qui veut que les ours de la capitale vivent au cœur de la ville.
Gratuit
Au bout du pont du Nydegg, Bernois et touristes étrangers peuvent admirer à toute heure et gratuitement le symbole de la ville.
La fosse aux souvenirs
De la petite fosse prévue à l’époque pour les oursons, on a fait la boutique de souvenirs (ouverte tous les jours de 8 h 30 à 16 h 30). Vous pouvez y acheter parapluies, casquettes, T-shirts, ou même une montre à l’effigie des plantigrades.
Webcams
Les ours de Berne sont aussi en ligne. Des webcams permettent de voir le parc et les tanières sur l’internet: www.baerenpark-bern.ch
Des ours sur iPhone
Une application iPhone peut être téléchargée du site internet sur votre mobile. Elle vous donne toutes les informations sur les ours de Berne.
Pavés de bonnes intentions
Pour soutenir le nouveau parc, des citoyens ont pu, pour 100 francs, commander un pavé avec leur nom gravé. Des patronymes que l’on retrouve ainsi sous nos pieds sur le chemin menant aux ours. La collecte a ramené 1,2 million.