Coincés entre un chômage record et un plan d’austérité sévère, les Espagnols ont rêvé jusqu’au triomphe de leur équipe en Afrique du Sud. Alors que la famille royale a laissé éclater sa joie, plus d’un million de personnes ont célébré la Roja dans les rues de Madrid. Le titre mondial relancera-t-il la croissance d’un pays sinistré?
Par
Blaise Calame - Mis en ligne le 15.07.2010
«J’ai souffert comme rarement.» L’aveu de José Luis Rodríguez Zapatero à la chaîne de radio Cadena Ser, après la pénible victoire de l’Espagne face aux Pays-Bas en finale du Mondial, en dit long. Il en rêvait, le premier ministre socialiste, de cette première Coupe du monde, ne fût-ce que pour voir l’euphorie générale durer encore un peu…
Au dernier moment, alors qu’on l’attendait à Johannesburg pour soutenir la Selección, il avait préféré renoncer, prétextant un emploi du temps surchargé. L’Espagne serait donc, une fois de plus, représentée par sa famille royale: la reine Sofia, déjà présente lors de la demi-finale, le prince héritier Felipe et la princesse Letizia, supporters enthousiastes. Si le roi Juan Carlos n’avait été opéré ce printemps, il aurait lui aussi été de la partie.
Malmené dans les sondages depuis l’annonce de son double plan de rigueur, Zapatero a sans doute eu tort de rester à Madrid. L’opportunisme a ses vertus. On n’a pas tous les jours l’occasion de décrocher un titre mondial en football, véritable religion outre-Pyrénées. La famille royale l’a parfaitement compris. Au moment où sa propre légitimité fait débat dans une nation en crise, elle est volontiers allée se faire voir ailleurs…
Les Espagnols se souviendront qu’à Johannesburg, ce jour de gloire du dimanche 11 juillet 2010, ce n’était pas le chef de leur gouvernement qui jubilait à la tribune d’honneur – rappelez-vous le président italien Pertini en 1982 ou Jacques Chirac en 1998 –, mais la reine Sofia, le prince Felipe et son épouse. Les politiques ont raté le coche.
L’ESPAGNE QUI GAGNE
«Ces deux dernières années, le sport
espagnol a connu des succès incroyables», soulignait le tennisman
Rafael Nadal le 4 juillet, après son deuxième sacre à Wimbledon. Un
constat encore renforcé par le titre mondial de la Roja, déjà
championne d’Europe. La sélection de basket est championne d’Europe, le
motard Jorge Lorenzo a déjà remporté cinq Grands Prix cette saison, le
cycliste Alberto Contador est favori sur le Tour de France, etc.
Démocratie trentenaire, l’Espagne est un modèle de société jeune,
tournée vers les loisirs. Le sport, et plus encore le football,
constitue là-bas l’un des rares éléments fédérateurs permettant de
transcender les particularismes régionaux.En Espagne, le football
cristallise le patriotisme. En Afrique du Sud, c’est tout un peuple
qui, oubliant la crise, s’est battu avec orgueil, rassemblé derrière la
Roja.
Pour le chroniqueur du quotidien ABC Ignacio Camacho, le
pays doit prendre exemple sur l’équipe nationale. «On aimerait tant que
l’Espagne ressemble à l’Espagne, écrit-il, que la sélection résume la
nation, qu’elle soit la métaphore d’un pays qui gagne, un pays fiable,
respecté, sûr de soi, et non l’incarnation de ses rêves.» Il emprunte
ensuite des vers au poète Miguel Hernández, qui célèbre «des Catalans
dynamiques, des Andalous courageux, des Asturiens essentiels, des
Madrilènes joyeux et des Basques solidaires» pour dessiner une Espagne
«sans polémiques identitaires stériles (…), efficace, vigoureuse,
solvable.» Et l’homme de plume de conclure: «Une Espagne impossible,
peut-être.»
HYMNE NATIONAL MUET
Avez-vous remarqué que
l’hymne national espagnol, La marche royale, n’a pas de paroles? Une
absence qui témoigne bien du rapport complexe qu’entretiennent les
Espagnols avec leur pays. En 2007, le Comité olympique espagnol (COE)
avait lancé l’idée d’un concours public de rédaction. Parmi 7000
propositions, le jury du COE a retenu le texte écrit par un chômeur de
52 ans, validé ensuite par un demi-million de signatures et les
parlementaires, mais finalement, face à la virulence des réactions, le
projet a capoté.
N’en déplaise aux passionnés de ballon rond, la
réalité espagnole n’est pas celle du terrain. Certes, comme le souligne
Ignacio Camacho, «quand tout va mal, il nous reste le foot», mais en
dehors de la parenthèse enchantée, de cette aspiration générale au
triomphe enfin récompensée, ce titre de champion du monde changera-t-il
quelque chose? Aujourd’hui, le pays est à genoux.
Le 12 mai
dernier, afin de contenir une dette publique vertigineuse, le
gouvernement Zapatero annonçait une série de mesures d’austérité:
baisse de 5% des salaires des fonctionnaires dès le mois de juin 2010
(gel en 2011), revalorisation des retraites gelée en 2011, réduction
des investissements publics. Tout cela après un premier volet de
mesures visant à réduire les dépenses et à augmenter les impôts et la
TVA. Objectif: réaliser 50 milliards d’euros d’économies afin de
ramener le déficit public de 11,3% du PIB en 2009 à 3% en 2013.
«Les problèmes structurels de l’Espagne sont trop profonds pour qu’une simple victoire nous sorte de là»
Juan Carlos Martínez Lázaro, économiste
Coincés entre un taux de chômage record atteignant 20,5% de la
population active (4,612 millions de chômeurs) en avril 2010 et le plan
Zapatero, les Espagnols ont vu dans la Coupe du monde de football une
sorte de trêve. Malgré la défaite initiale contre la Suisse, ils y ont
cru, jusqu’au bout. Rien de tel qu’une victoire pour tromper la
morosité.
PROMESSE DE CROISSANCE
L’Espagne trinque à la
santé de ses héros, mais gare à la gueule de bois! Que restetil en
France de l’idéal blackblancbeur célébré en 1998? Le sacre européen de
la Roja, il y a deux ans, n’a rien enrayé. La banque ABN Amro affirme
qu’un «vainqueur de Coupe du monde profite d’un bonus économique moyen
de 0,7% de croissance» sur un an, mais les économistes sont moins
optimistes: un coup de pouce à la consommation est probable, mais il ne
durera pas.
Fin connaisseur de l’économie espagnole, Juan Carlos
Martínez Lázaro l’affirme à l’AFP: «Les problèmes structurels de
l’Espagne sont trop profonds pour qu’une simple victoire nous sorte de
là.» Un avis partagé par l’économiste Josep-Maria Sayeras: «Les gens
consommeront plus pendant un temps, mais il reste encore beaucoup de
nuages à l’horizon.»
Notons enfin que la prétendue règle du bonus
de croissance édictée par la banque ABN Amro n’est pas infaillible. En
1974 et en 1978, de forts replis d’activité ont été observés en
Allemagne, puis en Argentine. Deux nations qui s’étaient imposées face
au même adversaire: les Pays-Bas. Comme l’Espagne dimanche…
INIESTA, LE PETIT ILLUSIONNISTE
C’est
des pieds du plus discret et du plus collectif de tous les joueurs
présents qu’est venu le salut espagnol. Hommage au créateur du FC
Barcelone.
Pas le plus grand, ni le plus musclé, ni le plus
médiatique. Pas celui qui fait le tour de son village dans une voiture
qui brille. Juste un joueur de football, un vrai, rouage et moteur,
inspirateur et exécuteur.
Lors de la finale, Andrés Iniesta
marque le seul but du match, mais il réussit surtout 70 passes et
parcourt 14 kilomètres. Une soirée normale pour lui qui aime tant le
ballon, le cajoler, le faire circuler. Cette manière de jouer a un nom:
le tiqui-taca, un geyser de passes courtes et renouvelées, soudain
traversées par une passe longue. Le jeu du FC Barcelone, son club
depuis quinze ans. Le jeu de Xavi, de Piqué, de Pedro, de Busquets.
Pour
le reste, aucun tapeàl’oeil chez ce petit homme discret, sinon un
simple hommage qu’il a accepté. Sa bourgade natale de Fuentealbilla,
dans la Mancha, a rebaptisé la rue où il habite à son nom, Calle
Iniesta. Il y vit au numéro 1. C’est son père, maçon de profession, qui
s’est occupé des travaux. Tout le monde sait qu’Andrés y demeurera un
jour pour de vrai avec sa femme, Ana, dès qu’il aura remisé ses
chaussures.
Il a eu tant de peine à en partir, à 12 ans. A cette
époque-là, il est déjà le plus doué de la classe, le plus courtisé. Le
Real le veut, le Barça aussi. Rompant le silence lors d’un trajet dans
la voiture familiale, il lance à son père: «Allons à Barcelone !» C’est
là qu’il se construira. Il y croise ses futurs équipiers, Messi, Xavi,
Puyol.
L’adaptation est douloureuse, il a le mal du pays, hésite
à tout plaquer. Le foot le tient debout, son admiration pour
l’entraîneur Guardiola aussi. Il est pris en équipe B en 2000, débute
au Barça deux ans après. Il a 18 ans, se rend vite indispensable. Six
ans plus tard, Iniesta présente une gibecière débordante de titres:
quatre Championnats d’Espagne, deux Ligues des champions, un
Championnat d’Europe, trois Super-Coupe d’Espagne, une Coupe d’Espagne,
un Mondial des clubs. Et la Coupe du monde, le 11 juillet, brûlante et
désirable.
Sitôt marqué le but le plus important de l’histoire de
son pays, il s’est hâté d’enlever son maillot. «Dani Jarque siempre con
nosotros» («Dani Jarque toujours avec nous»), était-il inscrit sur un
T-shirt blanc. Fidèle, il rendait hommage à son meilleur ami, un
ex-joueur de l’Espanol Barcelone mort d’une crise cardiaque le 8 août
2009. Ils avaient été juniors ensemble, n’aimaient rien tant qu’aller
boire un Fanta à Espluges, dans la banlieue barcelonaise.
Le
disparu vit encore dans le cœur de ce surdoué polyvalent, pâlichon été
comme hiver, au sourire timide et aux possibilités de passes infinies.
Une coupe, fût-elle du monde, ne le fera pas revivre. Elle peut servir
à ne pas l’oublier.