Il a les yeux plissés du montagnard, le visage comme taillé dans la roche du Gitschen, le piton qui surplombe Altdorf, dans le canton d’Uri. Longtemps, Franz Steinegger a été le roc du parti radical suisse, président de 1989 à 2001, conseiller national pendant vingt-trois ans, de 1980 à 2003. Pourtant, c’est lui aujourd’hui qui relance une idée socialiste: la caisse unique pour l’assurance-maladie. Un modèle unanimement rejeté par le parti bourgeois il y a seulement deux ans. Alors, l’avocat a-t-il pris un bout de ses montagnes sur la tête, lui le défenseur de la concurrence et du marché libre? Réponses de son antre dans la capitale uranaise.
Monsieur Steinegger, êtes-vous devenu socialiste?
(Il rit.) Non. Je suis président de l’assurance-accidents SUVA. Et à la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil national, on traite justement de la loi sur l’assurance-accidents. Là, les lobbyistes des caisses-maladie et des assurances privées ont commencé à mettre en cause le système de la SUVA en demandant plus de concurrence. J’ai simplement réagi en disant qu’il fallait mettre sur la table la question du système des caisses-maladie, un système particulièrement onéreux où la concurrence ne fonctionne pas.
Vous proposez la caisse unique uniquement par stratégie politique?
Non, je suis persuadé qu’il faut que l’on parle du système des caisses-maladie, car c’est lui qui est en partie responsable de l’augmentation des coûts. Il y a des secteurs dans lesquels on ne peut pas organiser un vrai marché. On ne peut pas avoir un marché libre dans un domaine où l’assurance est obligatoire, où l’Etat définit des réglementations sur les primes, établit un catalogue de prestations et définit les tarifs des médecins et des hôpitaux. D’un côté, on a une concurrence où les assureurs déboursent entre 200 et 300 millions pour des frais de marketing et, de l’autre, on instaure la compensation des risques. Ça n’a pas de sens! C’est comme d’accélérer et freiner en même temps.
Mais pourquoi alors ne pas avoir soutenu la caisse unique lors de l’initiative populaire en 2007?
Cette initiative était mauvaise, car elle mêlait deux choses: le système de caisse unique et son financement. Or, je suis opposé à un financement en fonction du revenu. Le peuple suisse aussi d’ailleurs puisqu’il l’avait déjà refusé en votation par deux fois (ndlr: en 1994 et en 2003). Aujourd’hui, le système est déjà social avec une prime par tête et des subsides pour les plus démunis. Un financement lié au revenu, comme dans l’AVS, aurait augmenté le coût du travail et pénalisé les entreprises.
Vous êtes un libéral, pour la concurrence, mais favorable à une caisse monopolistique: avez-vous changé de vision politique?
Non, je lutte pour que l’on s’interroge sur le système de financement des caisses-maladie. Regardez la caisse unique de la SUVA: elle fonctionne sur un modèle inventé par Otto von Bismarck. Je ne crois pas que l’on puisse qualifier Bismarck de socialiste… L’idée à l’origine de la création des assurances sociales est de limiter les coûts de transactions, soit le marketing, la communication, etc. Une étude commandée par le Conseil fédéral à l’Université de Saint-Gall a comparé la SUVA aux assurances privées et aux caisses-maladie. Ses conclusions? La SUVA est meilleure. Mais c’est normal, nous n’avons pas besoin de faire du marketing ni de payer des dividendes à nos actionnaires; on est donc plus efficace.
Les assureurs maladie prétendent justement que vous voulez une caisse unique pour ouvrir un nouveau marché à la SUVA?
Non, ce n’est pas une offensive pour récupérer l’assurance-maladie. On dit simplement que le système SUVA serait plus avantageux que l’actuel système des caisses.
La SUVA ne serait donc pas la caisse unique?
Non, cela pourrait être une autre organisation construite sur le modèle de la SUVA. Avec, par exemple, un conseil d’administration réunissant, d’un côté, des représentants des assurés et, de l’autre, des représentants des fournisseurs de soins, soit des médecins, des hôpitaux, etc. Il faudrait également changer de philosophie. A la SUVA, le patient ne commande pas les prestations, comme dans l’assurance-maladie, c’est l’assureur qui ordonne les traitements du médecin et des hôpitaux. On peut donc davantage influencer et contrôler la masse des soins donnés. C’est à mon avis beaucoup plus efficace que de discuter les tarifs des médecins comme M. Couchepin l’a toujours fait.
Quelle augmentation avez-vous eue vous-même cette année?
Je dois avouer que je ne sais même pas! C’est une de mes secrétaires qui s’en occupe et j’ai pleine confiance en elle.
Au-delà de la caisse unique, comment freiner l’augmentation des coûts de la santé?
Changer le système pour que cela soit l’assureur qui commande les prestations du médecin et non l’assuré, comme je viens de le dire. Mais même si l’on améliore le système, on aura quand même une augmentation due à la longévité, aux innovations techniques. Regardez: le peuple n’a pas voulu couper dans les médecines alternatives, par exemple. Dès lors, il est très difficile de réduire les coûts.
Mais les primes ne peuvent pas augmenter indéfiniment.
A la fin, on fera ce que l’on peut payer. Mais la situation en Suisse est enviable en comparaison avec l’Angleterre et l’Allemagne, où l’Etat décide, et les Etats-Unis, où le marché est libre mais extrêmement coûteux et où toute une partie de la population n’est pas assurée. On a besoin de quelques améliorations pour rendre les médecins et les hôpitaux plus efficaces, mais la stratégie n’est pas fausse.
Un mot sur l’élection de M. Burkhalter au Conseil fédéral?
Je suis très content. Dans les premières années de ma présidence du parti radical, il était mon secrétaire pour la Suisse romande. Il est calme, intelligent, objectif, réaliste.
Peut-il résoudre les problèmes de la santé?
Il peut améliorer la situation, mais résoudre les problèmes est presque impossible. Notamment parce que le Parlement est noyauté par les lobbyistes de tous bords du secteur de la santé.
Aura-t-il plus de succès que Pascal Couchepin?
Pascal Couchepin a voulu résoudre les problèmes essentiellement avec les assureurs maladie, en oubliant un peu les cantons. Or, la LAMal donne un rôle important aux cantons. Je crois que Didier Burkhalter devrait essayer de trouver une solution en priorité avec les cantons.
Comment jugez-vous l’action du Conseil fédéral dans la crise financière?
Elle n’était pas toujours très adéquate. Mais j’ai eu l’occasion de constater qu’il y a toujours des problèmes dès qu’une situation touche à plusieurs départements. Il manque une coordination et une direction forte dans tous les problèmes un peu complexes. Lors de la crise financière, on ne savait pas qui dirigeait la manœuvre. Au début, personne n’a rien fait, et ensuite, tout le monde s’en est mêlé. Ça a été la même chose dans la crise libyenne.
Comment améliorer la situation?
Il faudrait une présidence plus forte, sur deux ans. On pourrait aussi imaginer un rôle plus important pour le chancelier, qui est également élu par le Parlement. Un rôle de coordination des départements sous le Conseil fédéral.
Et que pensez-vous de l’affaire UBS et du secret bancaire?
Le problème est que le secret bancaire était devenu en Suisse comme un dogme de l’Eglise catholique. Et l’on défendait ce dogme sans faire d’appréciation de la situation. On aurait pu anticiper les problèmes et les pressions, mais au lieu de cela M. Merz a répété le dogme comme une litanie.
Mais, finalement, vous êtes content du résultat?
En fait, on n’avait pas le choix. A long terme, ce n’était pas possible de rester sur nos positions. Mais on aurait dû pouvoir nous-mêmes proposer une solution plutôt que de devoir la subir.
Et sur la Libye?
J’ai renoncé à parler de cela.
Pourquoi?
Parce que je devrais parler de M. Merz…
Vous avez 66 ans et travaillez encore. C’est pour donner raison à Pascal Couchepin, qui voulait une retraite à 67 ans?
Oui, d’une certaine manière; en fait, en 1999 déjà, je plaidais pour le rehaussement de l’âge de la retraite. Avec ma femme, nous avons cette étude à Altdorf, je suis actif dans quelques conseils d’administration, mais je vais gentiment diminuer mon activité.