2000
BUG. Tout commence par un bug informatique. Ou plutôt un bug prophétisé, médiatisé, un bug par effet d’annonce qui annonce le siècle et n’accouche de rien. L’effet d’annonce: la grande peur de l’an 2000, au pas-sage du millénaire, est celle des ordinateurs du monde entier supposés se planter sur une histoire de date, d’année et de double zéro. L’affaire fait la fortune de quelques boîtes informatiques, mais tout se passe sans la moindre anicroche à l’heure dite, très ordinairement arrosée au champagne. Comme souvent ensuite au cours de la décennie, le phénomène s’est fabriqué en trois temps: catastrophe prophétisée, rien ou presque ne survient ensuite, et au final un psychodrame politico-médiatique sur le suivisme contemporain et l’instrumentalisation de la trouille. Vous avez dit bug?
BILATÉRALES. Le 21 mai, les citoyens suisses acceptent les Accords bilatéraux avec l’Union européenne par plus de 67% des suffrages. Cette «voie bilatérale», désormais agitée comme crécelle par le monde politique, aura aussi pour conséquence d’éteindre pour des années tout débat interne sur l’Europe.
KAISER. Il finissait ses lettres aux puissants par ses formules de colère: «Monsieur le président, j’ai bien l’honneur de vous maudire.» Il était une colère en marche contre tout ce qui bafouait l’enfance: la faim comme l’exploitation, la misère comme la guerre. Edmond Kaiser était Sentinelle sur la Terre des hommes, les deux associations qu’il a créées pour se battre. Oui: se battre. Il s’en va le 4 mars.
BROOKE SHIELDS. Au début de l’été, dans la bonne ville de Bordeaux, une exposition intitulée Présumés innocents fait scandale. Des plaintes sont déposées, des censeurs s’émeuvent d’images pouvant choquer les enfants: les photographies fameuses de Gary Gross, montrant nue dans sa baignoire une Brooke Shields de
10 ans en 1975, sont retirées. Les années 2000 seront de plus en plus morales.
MADONNA. Elle sort son chef-d’œuvre: l’electro-pop de Music, fomenté avec l’aide du Lausannois Mirwais, déferle. La Ciccone ne fera jamais mieux.
2001
HOUELLEBECQ. Fin août, dès les premières interviews précédant la sortie de son nouveau et excellent roman Plateforme, la polémique enfle. «La religion la plus con, c’est quand même l’islam…» déclare-t-il au magazine Lire. Tourisme sexuel en Thaïlande, vengeance terroriste d’un groupuscule islamiste, le livre fait un carton, les accusations d’islamophobie se multiplient. Et puis arrive le 11 septembre…
11 SEPTEMBRE. Le monde ancien est mort ce matin-là. Le XXe siècle avait attendu un peu, il s’en est allé vraiment à 8 h 46 dans la tour nord, à 9 h 03 dans la tour sud. Deux avions dans les Twin Towers de New York. Puis quatre, avec un autre dans le Pentagone à Arlington et un dernier encore qui s’écrase en Pennsylvanie. Dix-neuf terroristes islamistes suicidaires, principalement saoudiens. Des images stupéfiantes, les explosions, les effondrements en direct sur toutes les télévisions du monde, quelques héros, 3000 morts. Des guerres naissent à cet instant, en Afghanistan, puis en Irak. Des peurs durables s’installent, les comportements changent, caméras de surveillance ou mesures de sécurité dans les aéroports, une parano planétaire augmentée de l’anti-américanisme généré par George W. Bush. Parfois, au détour d’un film ancien, une vue de Manhattan apparaît, et la silhouette des deux buildings d’acier et de verre invente d’étranges nostalgies. Les artistes auront du mal à transcender la tragédie, deux y parviendront: Springsteen et son disque The Rising en 2002, et l’immense dessinateur de BD Art Spiegelman avec A l’ombre des tours mortes, édité en 2004.
GROUNDING. Un marché aérien sinistré par le 11 septembre donne le coup de grâce à la mégalomanie autiste des dirigeants de la compagnie aérienne nationale. Swissair est cloué au sol le 2 octobre 2002. Le ministre suisse des Transports se demande ce qui a bien pu arriver, et reste en place.
iPOD. C’est en novembre que les premiers appareils, célébrés avec le slogan «1000 chansons dans votre poche», font leur apparition dans les magasins. Une révolution. Il s’en est vendu, tous modèles confondus, plus de 230 millions à ce jour.
2002
ONU. Seize ans après le cuisant échec de 1986, la population suisse approuve l’entrée de la Suisse dans l’ONU. Elle devient le 190e Etat membre, et cette adhésion demeurera le grand succès d’un conseiller fédéral plus tenace que grisouille: Joseph Deiss.
FRANZISKA ROCHAT-MOSER. Elle avait cette blondeur romaine et solaire. Elle était, pour ceux qui avaient la chance d’entrer dans le trois fois étoilé restaurant de Philippe Rochat, à Crissier, une hôtesse à la fois classe et people: elle avait gagné le marathon de New York en 1997, l’image demeurait, sidérante. Cette sueur musclée submergée par l’émotion, franchissant la ligne dans Manhattan, était plus qu’une sportive: une fierté authentique. Et puis il y a cette journée de fin d’hiver, au-dessus des Mosses, le Pic-Chaussy, la banalité d’un accident de montagne, et elle s’en va brutalement.
GUETTA. C’est au début de l’été que surgit Just A Little More Love, premier album du souriant DJ (dites «didjay») en vogue, David Guetta. Avec ses copains Martin Solveig et Bob Sinclar, il invente un genre: faire croire à des milliers de gugusses dans des clubs bondés par ici qu’ils sont des super branchés dansant à Ibiza. Après un certain nombre de vodka tonics, l’illusion est parfaite.
ÜBERLINGEN. Il y avait 52 enfants russes dans le vol 2937 de Bashkirian Airlines. Ils avaient gagné à l’école un voyage en Espagne. Dans la région du lac de Constance, l’avion est pris en charge par Skyguide, la société suisse de contrôle aérien. L’avion russe est trop près d’un Boeing cargo affrété par DHL. Mais le contrôleur est seul avec deux écrans, il y a contre-ordre entre les ordinateurs des avions et ce qu’il dit aux pilotes: c’est le crash, 71 morts au total. La Suisse ne reconnaîtra aucune responsabilité, bien que Skyguide soit mandaté par la Confédération. Vitaly Kaloyev, dont la femme et les enfants furent tués lors de la catastrophe, viendra en Suisse et poignardera le contrôleur, un Danois établi à Zurich. Il sera arrêté et condamné. Le ministre suisse des Transports se demande ce qui a bien pu arriver, et demeure ministre des Transports.
2003
ALINGHI. Un vrai engouement populaire, une sensation d’embruns. En mars, en Nouvelle-Zélande, le Team Alinghi d’Ernesto Bertarelli, barré par le génial Russell Coutts, remporte superbement la Coupe de l’America. Rebelote à Valence en 2007. Depuis, c’est devenu une régate entre avocats.
CHALEUR. A partir de juin, il fait chaud en Europe, trop chaud. Cela devient terrible en août, avec des pointes à 44?ºC dans certains coins de France. Selon les statistiques, la canicule provoquera une «surmortalité» de près de 15?000 décès en France, près de 70?000 en Europe, et créera polémique au sujet de l’impréparation de certains services publics ou sociaux.
FEDERER. Le vert un peu usé du central de Wimbledon, un jour de finale, début juillet. L’Australien Mark Philippoussis est en face du jeunet dont on craignait par ici qu’il ne restât qu’un éternel espoir. Il s’appelle Roger Federer et remporte son premier Grand Chelem à Londres. Quatorze autres suivront, et la moisson n’est peut-être pas finie.
NEMO. Après l’extraordinaire Monstres et Cie en 2001, les studios Pixar récidivent avec Le monde de Nemo, émerveillant gosses et parents avec un poisson-clown. Ils remportent un oscar et transfigurent durablement l’animation au cinéma.
CANTAT-TRINTIGNANT. L’un des faits divers de la décennie. Le rocker ombrageux du groupe Noir Désir et l’actrice Marie Trintignant vivent une passion. A Vilnius, en Lituanie, fin juillet, où il est venu la rejoindre sur le tournage de Colette, une dispute autour de SMS tourne mal, il frappe, elle tombe. Il met du temps à réagir, laisse filer les heures et cuver son alcool: Marie meurt le 1er août et Cantat sera condamné pour meurtre à huit ans de prison en 2004, avant de bénéficier d’une libération conditionnelle en France à partir de 2007. Le vent nous portera était une chanson magnifique. Depuis, elle sonne bizarre.
2004
SAGAN. Elle meurt. Dans un dénuement triste et scandaleux. Six ans plus tôt, avec une frivole profondeur, elle avait rédigé son épitaphe: «Sagan, Françoise. Fit son apparition en 1954, avec un mince roman, Bonjour tristesse, qui fut un scandale mondial. Sa disparition, après une vie et une œuvre également agréables et bâclées, ne fut un scandale que pour elle-même.»
COLLATERAL. Le nouveau film de Michael Mann, cinéaste le plus mésestimé de l’époque, sort à l’automne. Vincent le tueur à gages (Tom Cruise au sommet) rencontre Max le chauffeur de taxi (Jamie Foxx). Personne n’a su comme Mann utiliser ainsi les nouvelles caméras numériques pour filmer la nuit dans Los Angeles: esthétique extraordinaire, mise en scène au couteau qui influence depuis tous les polars et séries télé policières du monde libre.
TSUNAMI. Au large de Sumatra, le 26 décembre vers 1 heure du matin, la terre tremble. C’est l’un des plus violents séismes enregistrés de mémoire d’homme: 9,3 sur l’échelle de Richter. Une onde se forme, elle ne deviendra vague énorme qu’au moment d’atteindre les côtes. Sur les plages à touristes de Phuket, en Thaïlande, la mer commence par se retirer vers le large. Personne ou presque ne comprend le signe avant-coureur. Une femme japonaise ramasse pourtant ses affaires, rappelle ses enfants, s’en va en courant vers la ville et tout ce qui peut vaguement ressembler à de la hauteur. Mais les collines sont trop loin, elle sait que c’est trop tard. Alors elle crie, éperdue à devenir folle, ce mot que la terre entière va désormais apprendre. Le mot nippon qu’elle glapit signifie, littéralement, «vague portuaire», parce qu’autrefois, n’ayant rien vu venir au large, où la vague n’était pas encore formée, les pêcheurs de retour découvraient leur ville portuaire ravagée. Elle crie ce mot-là: «Tsunami.» L’Indonésie, le Sri Lanka, la Thaïlande, sont touchés de plein fouet: 230?000 morts, dont une centaine de Suisses.
2005
ANTONY. C’est une drôle de voix d’ange, désespérée et coupante, qui bouleverse dès la fin de l’hiver. L’album a pour titre I Am A Bird Now, le chanteur s’appelle Antony Hegarty et son groupe Antony and the Johnsons. Avec les disques d’Antony, puis ceux de Cat Power, la décennie se trouve une mélancolie, terrible et déchirante.
LAMBIEL. Le Petit Prince Stéphane lève les bras vers le ciel. Ensuite, il ira poser sur la place Rouge, à Moscou, où la neige de mars à l’air aussi de lui faire fête. Il a la grâce. Il est champion du monde de patinage artistique.
JEAN PAUL II. Karol Wojtyla restera l’un des grands papes de l’Eglise catholique, précisément parce qu’il sut affronter son époque, la provoquer peut-être. Son Dieu le rappelle à lui un soir de printemps. Et cette mort impressionne croyants et mécréants, car cet homme fit l’histoire.
ANTONELLA. L’élection de cette jeune femme au titre de Miss Suisse romande provoque des controverses, des soupçons de votes orientés. Antonella Lama fait front avec classe et courage, elle entend aller son chemin et tenir. Mais sur une autoroute italienne, dans l’été des vacances, c’est l’accident, toujours bête à pleurer. Elle meurt avec son frère, laissant une émotion forte.
KATRINA. Un nom de fille, un nom d’ouragan. Il déferle sur La Nouvelle-Orléans le 29 août. La ville est dans les eaux, la désorganisation effarante. Plus de 1800 morts, un million de Louisianais déplacés, un sentiment d’abandon, dans les premiers temps, par les instances politiques qui dévaste encore plus l’image de Bush.
ISTANBUL. La fin du match de barrage pour le Mondial 2006, opposant la Turquie à la Suisse, tourne à la baston. Les joueurs suisses, que leur défaite par 4 à 2 qualifie de justesse, sont poursuivis par les Turcs jusque dans les vestiaires, il y a des blessés. Une ferveur pour la Nati, peut-être, est née cette nuit-là.
2006
CORINNE REY-BELLET. Elle a 33 ans, vient de se séparer de son mari Gerold depuis dix jours. Avec son fils Kevin, 2 ans et demi, l’ancienne championne de ski est retournée au sein du clan, en Valais, dans la maison des Crosets, chez le père tout-puissant. C’est là que Gerold survient, le 30 avril. Il tue Corinne, ainsi que le frère de celle-ci, Alain. Il blesse grièvement sa belle-mère, Verena. Ensuite, c’est la traque. On le retrouve suicidé à Huémoz, près d’Ollon, trois jours plus tard. Des questions concernant la garde de l’enfant se poseront. L’émotion des Romands sur ce drame familial est énorme. Un jour, dans trente ou cinquante ans, il faudra un Chessex du temps futur pour en raconter vraiment les ombres, les familles, les silences et les cris.
DESPERATE HOUSEWIVES. Une rue, Wisteria Lane, le quartier résidentiel tellement trop propre d’une petite ville, Fairview. La série commence par un suicide et raconte les aventures terriblement ordinaires, d’une hilarante cruauté, de quelques mères au foyer de l’Amérique. Gabrielle, Lynette, Bree, Susan: des prénoms comme des codes, des archétypes, une écriture télévisuelle inhabituelle et géniale, qui participe au phénoménal renouveau des séries télévisées durant cette décennie. On ne comprend rien aux années 2000 en Occident, à leur vanité, à leur cynisme ironique, si l’on ne connaît pas ces filles-là.
FACEBOOK. L’affaire a commencé à Harvard en 2004, lancée par un certain Mark Zuckerberg comme un réseau internet d’étudiants s’identifiant par leur adresse mail. Le site devient ouvert à tous à l’automne 2006. Désormais, près de 350 millions de personnes ont leur «profil Facebook». On y cause de tout, on y laisse des messages, on réseaute, on retrouve des copains, on regarde des photos, ça dérape un peu côté vie privée quand les employeurs y mènent de discrètes enquêtes sur leurs futurs salariés. Mais beaucoup de gens sur cette planète se demandent comment ils vivaient sans ça, avant.
2007
iPHONE. Au début de l’année, Steve Jobs, gourou d’Apple, présente la chose: un téléphone avec accès internet, de la musique, un écran tactile, des jeux, des possibilités d’applications infinies. Carton chez les bobos du monde entier, qui se séparent désormais en deux familles: Blackberristes contre iPhonistes. Si peu de chiffres sont communiqués, les différentes versions de l’appareil d’Apple, plus ludiques que tous ses concurrents, se sont écoulées depuis largement au-delà des 20 millions d’unités.
STRESS. Andres Andrekson, Suisse, né en Estonie trente ans plus tôt, est devenu le plus fameux rappeur de Lausanne, puis du pays tout entier, sous le nom de Stress. Avec son fantastique Renaissance, dans les bacs en février, il provoque une effervescence inédite. S’attaquant avec une violence sans pareille à l’UDC, à Christoph Blocher en particulier, ne reculant pas devant l’insulte ni la provocation, le musicien déclenche l’hystérie de ses adversaires (un numéro de rap grotesque d’Oskar Freysinger sur la RSR). Le triomphe du disque (70?000 exemplaires, énorme pour la Suisse), des concerts où des foules de gamin hurlent Fuck Blocher, Stress souligne une rébellion profonde d’une partie de la population: elle trouvera conclusion au Parlement, à Berne, en décembre.
BLOCHER. A la surprise totale des médias et pronostiqueurs fédéraux, Christoph Blocher n’est, le 12 décembre, pas réélu conseiller fédéral. Il est battu par Eveline Widmer-Schlumpf, une Môme Piaf jaillie des Grisons et aussitôt exclue de l’UDC. Elle devient pour un temps très populaire et Blocher annonce la fin du monde, qui n’arrive évidemment pas. C’est juste sa fin de carrière qui se précise.
2008
OSPEL. Le président du conseil d’administration de l’UBS, Marcel Ospel, quitte son poste fortune faite le 23 avril et ne sera jamais inquiété. Après avoir monté une quasi-association de malfaiteurs aux Etats-Unis, contribué à faire vaciller le système financier mondial, participé du coup à poignarder le secret bancaire par ses agissements, provoqué des milliers de licenciements, il vit confortablement de ses rentes. Ou plutôt: des nôtres, vu que c’est l’argent du contribuable qui a sauvé l’UBS de la faillite.
EUROFOOT. Depuis 1954 et l’organisation de la Coupe du monde, la Suisse attendait de recevoir un événement aussi énorme. Qualifiée d’office, la Nati rate cependant complètement son Euro, ne passe même pas le tour de qualification. Dès le 7 juin, lors du match d’ouverture, elle perd le match et Alexander Frei, qui sort blessé et en larmes.
HANNIBAL. Intervention musclée à l’hôtel Président Wilson, à Genève. L’un des fils à papa du colonel Kadhafi, avec son épouse, se fait emmener au poste par la police locale pour avoir lourdement rossé ses domestiques. Hannibal apprécie peu le passage des Alpes et rentre ensuite fissa chez lui, payant caution. Crise avec la Libye. Papa dictateur prend des otages suisses dans son pays. Ils y sont toujours.
CRISE. Le 17 octobre, après avoir nié la crise durant des mois, le Conseil fédéral sort du chapeau une série de mesures pour sauver la place financière à coups de milliards. Pour le reste, relire à Ospel, ci-dessus.
OBAMA. Il est intelligent, beau gosse, cultivé. Il a des origines musulmanes en Afrique, a vécu en Indonésie ou à Hawaii. Et il est Noir. Qui est-ce? Une star du reggae? Non: le nouveau président des Etats-Unis d’Amérique, élu le 4 novembre. L’espérance demeure. Le pire n’est pas toujours sûr.